Marcher pour grandir dans sa tête

C'est une jeune fille de seize ans, en conflit dans sa famille, notamment avec sa mère, sans aucun lien avec son père, des fugues à répétition, un mois dans la rue, des foyers qui ne suffisent plus à l'accueillir, à l'encadrer, à lui donner envie de se poser.

C'est une jeune fille de seize ans, en conflit dans sa famille, notamment avec sa mère, sans aucun lien avec son père, des fugues à répétition, un mois dans la rue, des foyers qui ne suffisent plus à l'accueillir, à l'encadrer, à lui donner envie de se poser. A bout de solution, faute de mieux, une éducatrice lui parle de rupture. Avec la famille, avec son milieu, avec ses habitudes. Un changement d'horizon, un “pas de côté”.

Il lui est proposé une randonnée de trois mois, avec un accompagnateur. Les conditions? Un sac à dos, matériel de camping et suivre le chemin de St Jacques, en l'occurrence Roncevaux-Porto, avec un arrêt à Santiago de Compostela (St Jacques), un passage à Cabo Fisterra (Finisterre en galicien). Environ 1500 km. Pas de musique, pas de portable.

C'est l'histoire de la marche d’Éléonore, racontée dans Démarche, le documentaire de Stéphanie Paillet. Cent jours sur le "camino francês" qui relie les Pyrénées à St Jacques de Compostelle. Prise en charge par l'Association Seuil, qui reçoit pour marcher des jeunes en difficulté, dans un cadre civil ou pénal, confiés par un Juge des Enfants ou un Inspecteur de l'Enfance. C'est une initiative de Bernard Ollivier, écrivain, marcheur, dont nous avons rendu compte de son dernier livre Marche et invente ta vie . Pour ces marches, parfois une alternative à la prison, l'équipe de Seuil a l'intention de permettre à des jeunes,  en mal d'estime de soi, d'accomplir un acte "exceptionnel", de montrer à soi-même et aux autres qu'on peut réussir un projet.

Que peut-on dire sur l'évolution d'un jeune "en galère" dans ces marches? A quoi ça sert? Comment mesurer les effets? Questions légitimes, à laquelle on pourrait rétorquer "cela n'intéresse qu'au jeune concerné". En définitif ce n'est que lui ou elle qui sait ou qui saura, en quoi la marche l'a transformé, qu'est-ce qu'elle lui a appris. Même si cela se déroule en plein air, se joue en public, c'est un acte intime “entre-soi” (ses pieds et sa tête), et au même temps de partage avec l'accompagnateur, des échanges multiples lors des rencontres, des liens avec son entourage, sa famille, les promoteurs du projet.

Et ce documentaire, à sa façon, par touches, nous le laisse deviner et finalement suggère des pistes de réflexion. Éléonore s'exprime bien, est joyeuse, va facilement vers les autres et ses interrogations, ses doutes lui ouvrent le regard vers l'avant-marche qui était rempli de certitudes l'inspirant dans ses actes définitifs qui provoquaient son exclusion. Dans sa toute puissance qui l'empêchait de penser et de vivre avec les autres.

Éléonore nous permet de comprendre l'ambition du projet et ses limites. Qu'est-ce qu'une marche réussie, à quel moment on dit qu'il y a échec? On comprend le désarroi des bâtons-statistique. Il s'agit ici surtout, de l'expérience d'une décision prise par un mineur en difficulté, son engagement dans une Démarche, la conviction et la volonté d'aller jusqu'au bout d'un projet. Quand il l’interrompe on peut dire que "ça n'a pas marché", qu'une fois encore il a été confronté à un échec. C'est sans doute là qu'il sera tenu d'assumer sa décision ou comprendre plus tard, que c'était une opportunité qu'il n'a pas pu, ou su, ou voulu s'en saisir.

Résultat de recherche d'images pour "marche et invente ta vie images"

Une amie, qui connaît bien l'Association Seuil, me disait à la fin de sa projection du film aux Ateliers Varan “Il manque des choses dans ce film sur la marche et la jeune aurait encore des choses à dire”. Vraisemblablement,  mais entre les contraintes du tournage, de durée (52'), les impositions du producteur, Stéphanie Paillet a pu rassembler des séquences qui me semblent montrer la difficulté de l'entreprise et la joie de son accomplissement. Plusieurs moments seraient à souligner. Je note celui où l'éducatrice à l'origine de son projet, la rejoint sur le chemin pour faire le point avec Éléonore et marche quelques jours avec elle. Une façon tout à fait original où l'éducatrice se met à la “hauteur” de la jeune accomplissant les mêmes gestes, chaussant les mêmes bottes, dans un "faire avec" qui peut aider à la réflexion de nos systèmes éducatifs.

Si on pouvait résumer, voilà comme un rêve, celui de Bernard Ollivier de faire marcher sur les sentiers et dans leurs têtes, des jeunes en “galère”; comment une jeune Éléonore s'en est appropriée; la façon et la méthode dont une équipe de professionnels et bénévoles avec Christophe l'accompagnateur, Clémence qui vient aider à terminer le périple, Paul, le directeur qui organise et supervise. Tout ceci est rendu public par Stéphanie Paillet qui a su, malgré des nombreux obstacles, rendre compte par un document, Démarche, pour le grand public mais aussi bien utile pour les professionnels (éducateurs, enseignants, magistrats). Elle donne à voir et fait réfléchir sur des jeunes qui aujourd'hui sont souvent sur le bord de la route de la vie!

*  *  * 

Pour visionner ce film sur le web: http:/vimeo.com/stephaniepaillet/demarche   [mot de passe: assoseuildemarche]

Dans les commentaires lire un extrait du journal de bord d’Éléonore et brève explication de Stéphanie Paillet sur l'origine de son documentaire, publiée dans le livre de Bernard Ollivier, "Marche et invente ta vie".

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.