Le «Fado» d'Amália Rodrigues

«Un petit pays pour une si grande voix», me disait un ami, il y a longtemps, quand il écoutait, ému, Amália Rodrigues, après avoir découvert le fado à Lisbonne. Et cette année les Portugais, depuis juillet, commémorent le centenaire d’Amália Rodrigues (1920-1999). Une histoire de vie, si proche des racines du fado!

Une poète portugaise, Natália Correia me semble avoir bien résumé sa ''part'': ‘‘Camões nous a donné la langue, Pessoa la pensée, Amália la voix’’.

Et cette voix, qu'elle a donné ‘‘au Portugal, ou du moins à un certain Portugal - et à beaucoup de ce qui a de fado dans l’âme de notre peuple. Personne comme elle , et comme Carlos Paredes avec sa guitare, ont exprimé une certaine mélancolie, une certaine tristesse, une certaine forme de sentiment si portugaises. Et la saudade, une saudade, … qui n’est pas seulement le passé, mais aussi le futur’’, écrit José Carlos de Vasconcelos, dans le dernier numéro du Jornal de Letras, Artes et Ideias, consacré à ‘‘Amália eterna’’/‘‘Amália eternelle’’ .

Cinquième d'une famille pauvre, de neuf enfants, née à Lisbonne, très tôt élevée par sa grand-mère qui l'inscrit à l'école à l'âge de 9 ans, qu'elle fréquentera jusqu'à 12ans. Commence à travailler comme brodeuse, à 15 ans vend des fruits dans la rue, a une voix qui est appréciée et se fait repérer lors de la fête de St. Antoine de Lisbonne (saint patron de Lisboa). On lui propose de participer à un concours de chant pour ‘‘la Reine du fado des quartiers’’. Les autres refusent de se confronter à Amália Rodrigues qui finit par ne pas y participer. Finalement le titre de ‘‘la Reine du fado’’ lui sera attribué plus tard et au-delà des frontières.

Sa vie et ses relations familiales ne sont pas simples, faites de précarité, migrations à l'intérieur du pays en peu de temps, entre la scolarité qui s’interrompe, une mère qui ne la reconnais pas, un mariage qui se termine mal, Amália Rodrigues fait trois tentatives de suicide. Mais pour elle, dans sa croyance de la destinée, la vie se superpose et la chanteuse populaire deviendra une artiste reconnue. On évoque souvent sa grande intuition et son talent naturel, résultat aussi d'une grande persévérance et de beaucoup de travail.

Dans les années 40 elle chante, joue au théâtre, opérette, voyage à Madrid, Rio de Janeiro, Mexico, actrice de cinéma en 1946, avec le film Capas Negras un immense succès populaire au Portugal. Elle sera invité à Paris, Chez Carrère, au Ritz à Londres et son succès se doit aussi aux spectacles du Plan Marshall où participaient les artistes de chaque pays.

En 1953 tournée aux EU, rencontre avec Eddie Fisher et beaucoup de propositions y compris pour rester en Amérique pour faire du cinéma. On raconte au Portugal qu'Amália Rodrigues a été la première portugaise à paraître à la télé. C'est en 1953, aux EU dans un programme Coca-Cola Time, tandis qu'au Portugal la télévision n'est arrivée, pour les premières émissions publiques -expérimentales- que le 4 septembre 1956... en effet un très grand talent pour un petit pays!

Mais c'est la France qu'elle considère le point de départ vers d'autres succès internationaux. C'est son rôle dans le film d'Henri Verneuil, Les Amants du Tage (1955) qui la fait connaître en France. Elle y chante Barco Negro, poème de David Mourão-Ferreira sous la musique de ''Mãe Negra'' (Mère Noire). Ce poème brésilien, qu'elle n'a pas chanté et qui était en écho avec le sort des esclaves noirs dans les ''fazendas'' du Brésil. Le début de la résistance dans les colonies portugaises rendait ''Mãe Negra'' forcément subversive! ‘‘Pendant que le fouet frappait son amour / mère noire berçait le fils blanc du Seigneur.’’

C'est aussi à Paris, en 1957 à l'Olympia qui fut enregistré le premier disque "live" d'Amália Rodrigues . Elle y chantera Coimbra, Lisboa Antiga, Casa Portuguesa, Barco Negro...

Amália Rodrigues renouvelle le répertoire traditionnel du fado et en particulier à partir des années 60 après sa rencontre avec Alain Oulman, compositeur, qui a beaucoup contribué à enrichir son répertoire avec des grands poètes de langue portugaise comme Camões et Bocage, mais aussi contemporains comme Pedro Homem de Melo, José Régio, David Mourão Ferreira ou Ary dos Santos.

Quelques milieux intellectuels portugais étaient réticents sur la ''version'' du fado officiel, d'une certaine manière, le chant du régime. Le peuple se conformant avec sa condition, la vie simple des gens de peu... Comme si la culture officielle au temps de Salazar se déclinait en trois ‘F’, outre le Fado y avait aussi Fátima et Football. Et on rappelle souvent l'esprit du fado de l'époque, résumé dans une chanson très populaire, chantée par Amália Rodrigues, ‘‘uma casa portuguesa’’ (une maison portugaise): ‘‘La joie de la pauvreté / est dans cette grande richesse / de donner et rester contente.’’

Les rues de Paris | promenade Amalia-Rodrigues | 19ème arrondissement

‘‘Fado’’ le chant du régime?

L'origine du fado au Portugal est objet de multiples interprétations, apparu au début du 19ème siècle, serait inspiré des chants marins (un pays de marinheiros...) comme une synthèse des voyages en Afrique, au Brésil... Chant urbain, accompagné par des instruments à cordes, la guitare portugaise qui s'apparente à la mandoline. Musique qui rassemble les bohémiens, les dockers, les prostitués, au fond tous ceux qu'ont mauvaise réputation... Le fado, ‘‘fatum’’ le destin triste dans les quartiers populaires de Lisbonne, en liberté et souvent médisant sur les pouvoirs, avec ses drames inattendus mais certains de la misère, de la jalousie, de la mort. Et cette nostalgie, la ‘‘saudade’’, si répandue, dit-on, chez les Portugais.

Le coup d'état militaire de 1926 et la prise de pouvoir par Salazar, consolidé en 1933, imposent des valeurs qui ne pouvaient pas supporter cette insoumission à l'ordre. Pour l’État Nouveau (Estado Novo), c'était ‘‘Dieu, travail, famille, culte du chef, empire colonial’’.

De même que le parti unique est la loi souveraine, tout ce qui était écrit, publié, était soumis à la censure. Ce qui était joué, dit ou chanté était aussi surveillé. Et le fado, toujours dans la même veine musicale, chantait les vies simples, des moments durs, avec la même gouaille mais moins d'impertinence. Les maisons du fado, les tavernes, sont aussi mises à l'index et deviennent maisons typiques... Mais quand il y a totalitarisme il y a résistance !

‘‘Fado’’... mais aussi résistance!

C'est dans ce contexte qu'Amália Rodrigues chante et progressivement sa voix, sa personnalité s'impose et quand elle chante ‘abandono(abandon) en 1962, lettre du poète David Mourão-Ferreira, musique d'Alain Oulman, il y a un évident contenu politique. Chanson connue comme le ‘‘fado de Peniche’’, nom de la forteresse au bord de l'océan, où étaient incarcérés les opposants politiques dont, à l'époque Álvaro Cunhal, secrétaire-général do parti communiste portugais.

Même si elle niait, en public, une quelconque connotation politique, les paroles étaient explicites : ‘‘Pour ta libre pensée / Ils t'ont enfermé loin / Si loin que ma plainte / Ne peut pas t'atteindre / Et tu n'entends que le vent.’’

Sa longue collaboration avec Alain Oulman, commencé en 1961, interrompue en 68 lorsqu'il a été arrêté par la police politique (PIDE) et expulsé vers la France , s'est poursuivit à distance. Amália Rodrigues n'a jamais eu d'engagement politique, venant d'une famille ‘‘catholique et salazariste’’, tout en ayant eu des amitiés clandestines notamment avec le comité de soutien aux prisonniers politiques (animé par le PCP) qu'elle a aidé financièrement. C'est José Saramago qui l'a révélé dans l'année de sa mort.

Un livre vient d'être publié à Lisbonne, du journaliste Miguel Carvalho, qui par sa qualité d'investigation et d'analyse cherche à faire connaître ce que d'Amália on connaissait peu.

Voici un extrait de sa préface :

«La dictature l'a courtisé, l'a exporté, et Amália, à vrai dire, ne s'est pas fait prier. Mais elle a également gardé les secrets des actions incertaines et vacillantes. Pour cette raison, elle a su éluder vigilances et chaînes, en aidant les opposants et résistants au régime, en finançant les familles des prisonniers politiques et en chantant des vers d'auteurs interdits, les sauvant du silence et de la persécution.

«La démocratie, surtout après la révolution du 25 avril 1974, ne lui était pas douce. «J'ai symbolisé la nuit et Zeca Afonso le jour», a-t-elle dit, amèrement, rappelant ces temps de libération collective pour un peuple, mais de martyre pour ses jours, accusée de collaboration avec la police politique et vassaux au régime déchu. [Zeca Afonso qui a chanté Grândola, le signal de la révolution des œillets]

«Amália Rodrigues a survécu aux silences, aux calomnies et aux attaques, et même à sa mort anticipée – et du fado lui-même -, si souvent proclamés».
[Amália Rodrigues -Ditadura e Revolução- História Secreta * ed. D. Quixote]

Amália Rodrigues meurt à soixante-dix-neuf ans en octobre 1999. Le président socialiste Jorge Sampaio décrète trois jours de deuil national. Des centaines de milliers de personnes l'accompagnent au cimetière dos Prazeres (des Plaisirs) à Lisbonne avec grande émotion. Une journaliste résume ainsi l'état d'esprit général... ‘‘C’est trop de douleur pour un si petit pays’’.

  1. AMALIA RODRIGUES, T.V. Paris 1987 - YouTube

    Amália Rodrigues - Paris 1960 (1960, Vinyl) | Discogs

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