«Je ne parlerai qu'à ma juge»

C'est toujours avec plaisir qu'on découvre le récit, le témoignage d'un professionnel sur son métier, souvent une écriture alerte, qui donne envie, qui passionne. Et quand il s'agit de l'office de Juge et que l'auteur, Catherine Sultan, est juge des enfants par choix, conviction, engagement, la découverte et l'intérêt sont manifestes. Nous sommes invités à entrer dans son cabinet et appréhender ce que protection de l'enfance veut dire et la réflexion qui en découle.

C'est toujours avec plaisir qu'on découvre le récit, le témoignage d'un professionnel sur son métier, souvent une écriture alerte, qui donne envie, qui passionne. Et quand il s'agit de l'office de Juge et que l'auteur, Catherine Sultan, est juge des enfants par choix, conviction, engagement, la découverte et l'intérêt sont manifestes. Nous sommes invités à entrer dans son cabinet et appréhender ce que protection de l'enfance veut dire et la réflexion qui en découle.

« Je ne parlerai qu'à ma juge » - Catherine Sultan

Réflexion sur la justice des mineurs, sur les difficultés des familles et l'application du code civil, sur le réseau complexe de partenaires ouvrant sur l'accompagnement socio-éducatif voire thérapeutique des enfants. Mais aussi sur le devenir d'un pays dont la façon de considérer la justice des mineurs est comme un révélateur du choix fait d'une politique de la jeunesse.

La phrase de Pierre Joxe, citée dans le livre «nous ne reconnaissons plus les enfants que nous jugeons comme nos enfants» prend ici tout sons sens. L'auteure va développer son argumentaire démontrant l'inefficacité et la manipulation dans l'usage des affirmations-slogans bien en cour pendant les dix dernières années, «la jeunesse des années 2010 n'est plus la même que celle de l'après-guerre ; les mineurs délinquants sont de plus en plus jeunes, de plus en plus violents, de plus en plus nombreux ; ils jouissent d'une impunité et d'une justice laxiste ; les parents sont démissionnaires».

Catherine Sultan sait que «la répétition et l'alarmisme portent et que le préjugé devient un fait». Son choix ce n'est pas de contrer ces petites phrases qui nourrissent le «bon usage du karcher», mais «d'apporter des réponses […] la question de l'enfance en souffrance est trop grave pour être sacrifiée à la caricature et attiser les clivages entre générations».

Tout au long de son livre, la magistrate va expliquer, éclairer sur la notion d'une «justice éducative», illustrant par des exemples, en quelque sorte des ébauches de vignettes cliniques, pour sortir de l'affrontement réducteur de l'enfant victime et de l'enfant violent, qui, comme elle l'affirme est «sans espoir de penser un autre avenir pour le premier comme pour le second».

La justice des mineurs a souvent été considérée comme une justice mineure (peut-être encore aujourd'hui) mais cette considération n'a pas détournée Catherine Sultan de sa vocation précoce. Encore adolescente, elle voulait devenir juge des enfants et entre à l'ENM (Ecole Nationale de la Magistrature) à Bordeaux lors de ses vingt trois ans, avec une «vision romantique et altruiste de cette fonction, celle du bon juge portant secours à des gamins à la dérive».

Ayant commencé à Douai, confrontée dans l'annexe sommaire du tribunal, à l'exigence de juger pour de vrai des situations difficiles, d'ordonner le premier placement, la séparation d'une petite fille de trois ans, adoptée, qui lui a laissé trace. Son parcours se poursuit avec une affectation à Evry (Essonne), ensuite détachée enseignante à l'ENM, retour au terrain, avec un passage au Tribunal pour Enfants de Paris, quelques mois de conseillère technique en cabinet ministériel. Nouveau passage à Evry et actuellement à Créteil (Val de Marne) ayant aussi la fonction de Présidente du Tribunal pour Enfants.

Ce parcours, riche et variée, permet et autorise Catherine Sultan de détailler et analyser des mesures sécuritaires, et cette multiplication de lois, de circulaires, de décisions voulant éradiquer la mauvaise graine. Entre la période de 2007-2011 il y a eu sept réformes qui ne sont pas venues améliorer la situation de la justice des mineurs mais complexifier et stigmatiser les mineurs en difficulté. Depuis 2002, que cet «esprit des lois» se manifestait, notamment avec l'ancien ministre de la justice Perben, jouant au garde des sceaux pour son ministre-mentor, celui de l'intérieur, Nicolas Sarkozy.

Le chapitre «l'enfance dans la violence» rend compte de cette singularité d'un juge pour punir et protéger, à la fois pour les mineurs auteurs d'infractions pénales mais aussi, parfois les mêmes, enfants victimes de violences. «Au Tribunal pour enfants, rendre la justice ne se résume donc pas à 'dire la loi'. La parole judiciaire se construit à partir des réalités familiales et du vécu des enfants. Elle donne sa chair à la loi et elle pousse constamment à en interroger et à en préciser le sens et la finalité».

Un développement important est fait sur l'action des parents, leur place, la difficulté parfois d'exercer leur rôle pour des questions de précarité, d'immaturité, de pathologie mentale, les parents violents et maltraitants, les méthodes sévères plus proches de la violence que de l'éducation, les situations des parents ayant vécu d'autres «parentalités» que celles qui font référence chez nous, les parents tant stigmatisés d'enfants délinquants. Et pourtant, la place des parents est essentiel, «A quelques exceptions près […] Ils sont concernés et soucieux des problèmes posés par leur enfant. Ils peuvent aborder les difficultés dans l'aveuglement, avec maladresse, résister aux évolutions nécessaires. Mais les parents sont incontournables, ils constituent, souvent, une clé primordiale pour avoir accès à l'enfant. Le juge des enfants doit tenter une alliance avec eux, s'appuyer sur leurs compétences. L'enfant doit recevoir une réponse cohérente de la part des adultes» écrit l'auteure.

Reste ce «temps judiciaire et éducatif». Pour l'exercice de cette justice éducative, il a besoin de la synergie avec un partenariat engagé dans ce même fil conducteur, de croire à ce rôle et à cette exigence de justice et de confiance dans la reconnaissance démocratique du droit pour la protection de l'enfance. Et ici est fait référence aux moyens, souvent insuffisants, pour que la parole du juge prônant et instaurant ce versant éducatif soit réellement exécutée. A ce propos, soulignons la décision de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) de ne pas mettre en place les décisions de justice concernant les jeunes majeurs (entre 18 et 21 ans) qui permettaient à des jeunes majeurs de bénéficier d'un soutien éducatif, qu'eux-mêmes sollicitaient auprès du juge. Le commentaire de Catherine Sultan est clair «la logique budgétaire s'est imposée à l'autorité judiciaire et modifie l’État du droit». Et cette façon de faire est, en quelque sorte, révélatrice du regard porté par le pouvoir politique à ce travail d'accompagnement éducatif.

L'auteure évoque aussi son engagement dans l'Association des magistrats de la jeunesse et de la famille, qu'elle a présidée, http://www.afmjf.fr/, et qui organise les 24 et 25 mai prochains, au Palais de Justice de Paris, son Assemblée Générale. L'année dernière, la ministre de la justice, Mme Taubira y avait fait une de ses premières sorties. J'avais alors fait un billet sur cette intervention.

Je conclue ce billet avec la citation de Catherine Sultan dans son dernier chapitre «Il ne faut plus opposer 'nos' enfants aux enfants 'des autres'». Je crois, en effet que les enfants des autres nous apprennent beaucoup sur nos enfants et surtout, les uns et les autres sont le devenir de ce qui nous fait être citoyens engagés pour une démocratie plus juste où chacun a des droits et des devoirs. Ce livre me semble y contribuer.

* Un garçon de 16 ans, arrêté par les services de police suite à une fugue de plusieurs semaines et ayant commis plusieurs délits, répétait sans dire plus «je ne parlerai qu'à ma juge». Catherine Sultan, était sa Juge.

* * éditions du Seuil, avril 2013, 238 pgs.

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