Marcher pour un combat : celui de Rosen Hicher

Marcher pour témoigner, marcher pour protester, marcher pour mobiliser, marcher pour soi. Et à chacun sa meilleure façon de marcher. C'est ce qu'elle a fait, Rosen Hicher, contre « le droit d'acheter une femme ».

Marcher pour témoigner, marcher pour protester, marcher pour mobiliser, marcher pour soi. Et à chacun sa meilleure façon de marcher. C'est ce qu'elle a fait, Rosen Hicher, contre « le droit d'acheter une femme ». Elle est arrivée dimanche à Paris, après presque 800 Km qui relient Saintes (Charente Maritime) à la capitale, Paris 8ème. Le tracé est en soi le signifiant de sa démarche. «Je me suis prostituée, pour la première fois, rue du Colisée à Paris, en mars 1988, dans un bar à hôtesses...». Elle était partie début septembre de la ville où elle avait décidée d'arrêter, en faisant sa dernière "passe".

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Rosen Hicher devant le Sénat

Que cherche donc Rosen Hicher puisqu'elle a arrêtée ? Son objectif étant d'alerter, de sensibiliser le législateur, en l'occurrence le Sénat où le projet de loi voté par l'Assemblée nationale en décembre 2013, instaurant une amende contre les "usagers" de la prostitution, dort sans qu'aucune date ne soit fixée pour son débat en séance publique. Par ailleurs, la commission des lois du Sénat a supprimée la pénalisation des clients. La secrétaire d’État chargée du Droit des Femmes Pascal Boistard, présente pour soutenir Rosen Hicher, espère que le texte sera examiné au Sénat début 2015. Le texte approuvé par l'Assemblée prévoit également un renforcement de la lutte contre le proxénétisme, une aide aux victimes ainsi qu'une politique active d'éducation et prévention auprès des jeunes.

Le parcours de vie de Rosen Hicher, est rempli de ruptures, de maltraitances et d'abus. Suite à la séparation de ses parents à ses huit ans, la fratrie est coupée en deux et quatre des enfants sont confiés au père qui les amène à 600 km de leur lieu de vie coupant toute relation familiale. Un milieu fait de violences conjugales même si son père, militaire, n'a pas maltraité les enfants, son alcoolisme contribuait à ce climat intra-familial de peurs permanentes. C'est à treize ans que son oncle l'agresse sexuellement et à seize, un ami de son père l'abuse également. C'est ainsi, qu'elle s'explique comment elle a été «préparée» à la prostitution.

De 1988 à 1999, Rosen Hicher fréquente les bar à hôtesses, gagne beaucoup d'argent et dépense bien plus (le plaisir et la honte de se servir de cet argent sale). Elle a essayé à plusieurs reprises de s'en sortir en faisant des multiples petits boulots, mais rechutait à chaque fois. Plus tard installe un cabinet de massage, qui ne trompe personne sur le caractère de lieu de prostitution. Ouvrira aussi un cabinet de voyance. Et elle l'explique bien «j’adore tirer les cartes et quand on est prostituée, on finit par avoir un système de compréhension des gens rien qu’en les regardant».

C'est en 2009 qu'elle trouve suffisamment d'énergie pour arrêter et pendant un an a eu besoin de beaucoup dormir, presque tout le temps. Un long travail personnel, son "auto-analyse" semble lui avoir redonné la maîtrise de sa vie, la force de son engagement et le courage de sa détermination.

C'est ainsi que cette marche prend tout son sens, dans la décision de s'inscrire dans un combat pour la pénalisation du client de la prostitution. «Je marche contre l’exploitation sexuelle. En tant qu’ancienne prostituée, je connais le sujet. Le client est responsable. Si des femmes et des enfants sont vendus, c’est parce que des hommes les achètent».

Cette position n'a pas toujours la sienne, notamment dans son livre Rosen... une prostitué témoigne, publié en 2005.

Rosen - Une Prostituée Témoigne de Rosen Hicher

Dans un émouvant entretien avec Isabelle Alonso, en février 2014 http://www.isabelle-alonso.com/ [interview n° 13], Rosen Hicher donne les clés de son évolution:

«Quand j’ai écrit ce livre, j’étais à la recherche d’une solution pour que les filles soient dans de meilleures conditions. J’ai été 22 ans dans la prostitution et je cherchais d’abord à améliorer mes conditions d’activité, subir un minimum et réussir à survivre, je ne pensais pas plus loin. Mais finalement, en 2009, j’ai décidé d’arrêter, parce que je sentais bien que j’allais mal, de plus en plus mal ; j’ai tout balancé, j’ai dit j’arrête tout, je ferme.

Et ensuite, j’ai dormi pratiquement pendant un an. J’ai dormi, dormi, dormi, le matin, l’après-midi. Je me levais, je me recouchais, j’étais fatiguée en permanence. Et après cette longue période de sommeil, quand je suis revenue à la vie, parce que c’est une renaissance, quand j’ai commencé à beaucoup moins dormir, petit à petit mon cerveau s’est débloqué, et j’ai entendu un jour cette phrase « la pénalisation du client ». Je me suis dit : « mais bon sang, c’est ça qu’il faut, c’est cette solution », mais moi je ne l’avais pas vue.

Parce que soi disant, la prostituée existe depuis la création du monde, c’est le plus vieux métier du monde. Mais dans le discours sur la prostitution, on ne parle que la prostituée, on ne parle jamais du client et rarement du proxénète. Donc, la prostitution, ça se réduit à la prostituée, et personne d’autre.

Et on ne recherche que des solutions axées sur les prostituées, sans jamais envisager le fait que le client a une grosse part de responsabilité. Et là je me suis dit, je n’ai pas pris la question dans le bon sens en disant qu’il faut légaliser pour protéger les prostituées ; le seul moyen de les protéger, c’est de supprimer le droit d’achat.

Si tout le monde cherche à les protéger, c’est qu’elles sont en danger. Et si elles sont en danger, c’est  à cause des clients et des proxénètes».

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Marcher, ce geste quotidien c'est aussi notre manière de porter loin notre volonté d'engagement de vie, d'expression de notre détermination, une façon aussi de rencontrer les autres, de partager un espace, de remplir la place publique, de construire d'autres liens et d'autres ponts.

Le combat de Rosen Hicher, qui a pris la forme d'une marche de six semaines, nous engage aussi dans son combat et nous ouvre le chemin à d'autres marches qui aident à élaborer et à se donner le plaisir de marcher. En plus les médecins disent que c'est bon pour la santé... Bravo Rosen!

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