Enfants placés, “enfants abandonnés”?

Ça coûte un “pognon de dingue” la protection de l'enfance en France. Au titre de l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE) les départements ont engagé 7,6 milliards d'euros (en 2016). Et pourtant, concernant le placement d'enfants, le reportage d'il y a trois jours de “Pièces à conviction” est accablant et souligne la souffrance et la violence qui subissent nombreux enfants placés.

Résultat de recherche d'images pour "enfance maltraité images"    Pour son premier numéro de 2019, le magazine Pièces à conviction (sur France3) ouvre le dossier du placement d’enfants. Ce sont des enfants placés dans des familles d'accueil, des internats ou des lieux de vie, suite à des violences, des abus sexuels, des dysfonctionnements familiaux. C'est une des missions de l'Aide Sociale à l'Enfance, l'ASE (on appelait autrefois les enfants de l'Assistance Publique). Le signalement fait par les travailleurs sociaux, médecins, voisins, enseignants... entraîne la saisine du Parquet, une enquête des services du département ou l'intervention d'un Juge des Enfants et ensuite, une mesure éducative à domicile ou un placement peuvent être ordonnées.

Et l'enquête de Sylvain Louvet (journaliste de l'Agence CAPA) dans le magazine Pièces à conviction (présenté par la journaliste Virna Sacchi), montre bien l'importance de ce travail et révèle l'écart entre les besoins, les exigences d'un accompagnement pour les enfants et jeunes en “grave difficulté familiale”, et révèle les carences voire aussi les “graves difficultés des services” sensés répondre et venir en aide, à ce qu'il appelle “les sacrifiés de la République”.

Comme si les pouvoirs publiques, les décideurs des politiques de protection de l'enfance avaient l’œil sur le “pognon de dingue” qui serait le coût de la protection de l'enfance et moins,  voire pas du tout sur la qualité et les besoins des mineurs.

Le reportage donne la parole à des professionnels, à des parents, à une famille d'accueil, à des jeunes victimes d'agressions sexuelles répétées dans un des foyers d'accueil.

 “Les enfants sacrifiés de la République”

 Un des exemples édifiants se déroule au foyer d'Eysines, en Gironde, où sont hébergés environ 400 jeunes. Deux anciens éducateurs ayant signé une lettre ouverte “Les enfants sacrifiés de la République” témoignent et décrivent “la violence endémique”, soulignant entre autres le manque de professionnels diplômés. L'équipe décide d’introduire une “camera cachée” grâce à l'embauche, sans trop de formalités ou de questionnements par la direction, d'un jeune journaliste (sans aucune expérience dans ce secteur) qui cherche du boulot et se voit en quelques jours être investit du rôle d'éducateur. Rapidement il est propulsé dans un milieu violent, où aucune action éducative n'est menée. Les adultes se bornant à la fonction de gardiennage qui, dans un cadre carencé fait de souffrances et violences  suscite les violences de l'encadrement sur les enfants, insoutenables prises de vue grâce  à astuce de l'équipe d'investigation.

Cette non-exigence de diplôme n'explique pas tout, mais est révélatrice de l'absence de réflexion en amont sur la formation et les difficultés pour que des jeunes puissent accéder à un enseignement de qualité et à la hauteur des besoins.

Il est important de souligner que ce qui nous est donné à voir ne correspond pas à l'ensemble des institutions ou familles qui reçoivent des mineurs où des professionnels exercent le métier d'éducateur avec d'autres méthodes et d'autres prises en charge.

Ceci ne devait pas  cependant relativiser la “grande misère de la protection de l'enfance” en France depuis plusieurs années. En quelque sorte, la protection de l'enfance, est “l'angle mort” des politiques publiques, notamment en ce qui concerne les enfants placés.

Soulignons la contribution essentielle dans l'émission et ensuite sur le plateau pour le débat, de Lyes Louffok, âgé de 24 ans qui a publié le livre Dans l'Enfer des Foyers (éd Flammarion), récit de son histoire faite de changements multiples de lieu de vie où on le place, de maltraitances, d'abus, de violences. Et il rappelle «Un SDF sur quatre est un ancien enfant placé», ce qui devait être une phrase clé pour faire réfléchir les preneurs de décisions des coupes budgétaires. Les économies dont ils se glorifient aujourd'hui dans les réductions de l'accompagnement et de l'éducation, auront un coût bien plus élevé dans un avenir proche outre le coût humain.

Au mois de novembre les Juges des Enfants  du Tribunal de Bobigny, (et ensuite d'autres professionnels du même département Faut-il des “gilets-jaunes” pour la protection des mineurs? * alertaient sur le danger des enfants dans le cadre de la protection.

Aujourd'hui cette émission méritait d'être largement diffusée pour aider à une prise de conscience d'une réalité à côté de nous qui nous échappe et ne mobilise pas grand monde. A l'image, d'une certaine manière, du gouvernement. La protection de l'enfance ne bénéficie d’aucun portefeuille ministériel spécifique et n'est rattachée à aucun ministère même si elle touche la politique familiale, éducative, la justice des mineurs, la jeunesse, la santé, le sport, la culture... Peut-être que dans les intentions “régaliennes”, ce serait une occupation pour la dame du Président… 

La ministre occupée ailleurs!

On comprend ainsi que la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, dont la présence était annoncée pour le débat ait décliné tardivement l'invitation. Ceci a suscité un coup de colère de la présentatrice de télé Françoise Laborde, sur le plateau "C'est parce que les enfants placés, ils ne manifestent pas, ils ne sont pas dans les rues, ils ne défilent pas, ils ne cassent pas tout, c'est une maltraitance à bas bruit"... "Il y a 330.000 enfants qui sont pris en charge par l'ASE c'est pas une urgence ça? Et madame Buzyn elle n'a pas le temps de venir à une émission? C'est scandaleux! (...) C'est le job de la ministre d'être là aujourd'hui".

La protection de l’enfance et le sort des mineurs placés c'est toujours un sujet complexe à aborder. Une émission comme celle de Pièces à conviction a le mérite d'alerter sur des dysfonctionnements graves, tout en mesurant les multiples questions que le vécu et le devenir de ces jeunes en difficulté soulève et qui devaient être au centre des priorités des politiques familiales, éducatives, sociales sur l'enfance maltraitée. A l'évidence la ministre a fait faux bond, à la fois parce que cette question elle la laisse aux départements mais aussi parce que rien ne montre dans son action et son gouvernement qu’ils se soient penchés, jusqu'à maintenant, sur les couches de la population en difficulté.Le sort des trois cents trente mil enfants  ne semble pas “en haut de la pile” de leurs préoccupations.  

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Émission à faire connaître pour engager une réflexion critique sur le devenir de ces enfants et jeunes dont “l’abandon” aux aléas des prises en charge sociales et éducatives ne feront pas toujours des adultes-citoyens mais souvent des adultes-traumatisés à vie par les carences familiales et ensuite par les carences des institutions “remplaçantes” pour les accueillir.

* * * À voir Pièces à conviction

Enfants placés : les sacrifiés de la République

 L'enquête menée par Sylvain Louvet au cœur de l'Aide Sociale à l'Enfance révèle l'ampleur d'une réalité jusqu'ici étouffée. Elle montre des éducateurs dépassés et parfois maltraitants, des enfants en pleine détresse dans des situations d'une extrême gravité. Du côté des familles d'accueil, le constat n'est guère plus positif. Les contrôles sont rares, et certaines assistantes familiales, condamnées pour maltraitance, continueraient pourtant à accueillir des enfants. En France, l'Etat laisse aux départements la responsabilité de décider du sort des 300 000 enfants placés. Huit milliards d'euros sont distribués chaque année, une partie est reversée à des associations au fonctionnement parfois opaque. Face à ces dérives, des éducateurs et des juges dénoncent le manque de moyens pour protéger ces enfants vulnérables.

Pièces à conviction

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