Père des mensonges

L’actualité récente du dévoilement des actes pédophiles dans l'Église catholique, me fait associer avec la lecture d'un ouvrage de Brian Evenson « Père des mensonges » édité au Cherche midi en janvier 2010.

L’actualité récente du dévoilement des actes pédophiles dans l'Église catholique, me fait associer avec la lecture d'un ouvrage de Brian Evenson « Père des mensonges » édité au Cherche midi en janvier 2010.

Le narrateur, Alexandre Feshting, psychothérapeute, raconte l’histoire d’un de ses clients, Eldon Fochs, doyen dans sa propre église, qui vient le voir par suggestion de sa femme, parce qu’il parle la nuit, avec une voix inhabituelle et prononçant des mots méchants et souvent pornographiques.

Au cours des entretiens, le « psy » va découvrir que le doyen fait des récits mettant en jeu des garçons ou des filles de son église et donne des détails sur un crime commis sur une jeune qui a été violée et assassinée dont la presse parlera plus tard. L’église s’apercevant des déviations du doyen va exercer des pressions jusqu’à l’exclusion du thérapeute … et tout rentrera dans l’ordre.

L’écriture de Brian Evenson est vigoureuse et le milieu qu’il décrit lui est familier. Il a été « contraint de quitter l'Église mormone en raison de la nature de son œuvre » en 1995.

Son livre, publié aux États Unis trois ans plus tard vient d’être traduit en français (par Héloïse Esquié). Ce n’est pas un règlement de comptes avec son ancienne Institution mais la mise en lumière d’un système. A travers un récit où nous nous laissons (en tout cas moi…) prendre par les allers et retours entre les échanges épistolaires du thérapeute avec l’Institut de psychanalyse de la Fondation Sion, le contenu des séances, la vie familiale du doyen et les actes d’abus sexuel dont il aurait été victime ou auteur. « De toute façon rien de tout cela ne m’est jamais réellement arrivé. Et même si c’était arrivé, Dieu l’aurait effacé ». (pg 38)

Le lecteur est pris au cœur de l’histoire accompagnant dès les premières pages les exigences des officiels de la secte religieuse qui cherchent à obtenir les notes prises par le thérapeute lors des séances et les conflits « internes » du professionnel. Confronté, sans savoir comment y répondre, à ce personnage, un « doyen laïque », avec une forte influence auprès des jeunes dont il va se servir jusqu’au dénouement qui fait éclater violemment sa propre famille.

Ce qui est bouleversant dans son livre c’est cette façon de nous donner à voir par le croisement des situations et des dialogues la machine qui se met en place, le puzzle qui contribue à étouffer et à déconsidérer tout ce qui pourrait faire émerger la vérité.  

« Ce qui me perturbe, se dit à un moment donné Feshting, le psychothérapeute, c’est que bien qu’il y ait apparemment eu depuis le début des signes indiquant que Fochs était un prédateur, sa position dans l'Église a rendu les autres presque complètement aveugles à ces avertissements. Même avant qu’il devienne doyen, le fait qu’il soit membre de l'Église propre sur lui, qui ne manquait pas un service et présentait toutes les apparences du mérite, a contribué à entretenir la volonté d’aveuglement de tout son entourage ». (pg 126)

Dans un article du Monde des Livres (du 19 mars 2010), Nils C.Ahl situe cet ouvrage dans la bibliographie de l’auteur « quelques années avant Inversion, peut-être le plus réussi et le plus virtuose des romans de Brian Evenson (Le Cherche Midi, 2007), Père des mensonges démontre tout son talent sur un registre plus épuré, plus radical et sans doute aussi plus romanesque. A ce titre, il est une réussite autant qu'une invitation. La confirmation d'une originalité monstrueuse. »

Le Père des mensonges, c'est un roman, qui nous instruit sur cette réalité que les « pouvoirs spirituels établis » se sont évertués jusqu'à il y a peu à cacher, à détourner voir à poursuivre ceux qui les dénonçaient.

* * 

Il est toujours périlleux de faire un papier sur un livre aussi « cru » qui peut, contribuer à lancer l’opprobre sur les églises, les croyances , notamment au moment de la publication de la "Lettre pastorale de Benoît XVI aux catholiques irlandais", diffusée le samedi 20 mars.

Cette lettre veut répondre aux scandales soulevés par la révélation des milliers de cas d'abus sexuels commis par des membres de l'église sur des mineurs depuis les années 70. 

Il écrit que des « graves péchés ont été commis contre des enfants sans défense … et qu'il faut assurer la protection des enfants contre de tels crimes".

Il met en cause ses "frères évêques" sans pour autant mettre en cause la responsabilité de l'institution Le Pape propose de trouver « le chemin de guérison, de renouveau et de réparation ». La réponse qui est apportée semble se confiner aux "visites apostoliques" dans des diocèses et les paroisses, étant surtout des suites d'ordre spirituel. Aucune sanction ne semblent, pour l'heure, envisagée.

Selon le journal Avvenire de la Conférence Épiscopale Italienne entre 2001 et 2010 il y a eu « environ 3 000 accusations regardant des prêtres diocésains ou religieux pour des crimes commis ces 50 dernières années ».

On peut rappeler, entre autres le parcours du Père Marcial Maciel, créateur des Légionnaires du Christ dont les soupçons « d'abus sexuels » dataient de 1948, remis à jour en 1956, en 1978, en 1989 ou en 1998 sans que le Vatican y ait trouvé matière à « ex-communion... » En fait ce père a toujours été un grand organisateur des grands voyages de Jean-Paul II au Mexique! Décédé en 2008, il reste un « exemple » pour ses successeurs. (Voir articles dans le Monde du mars 2010 et dans le Canard Enchaîné du 24 mars 2010).

L'Église n'est pas la seule Institution où des violences sexuelles ont pu être exercées sur des enfants et des jeunes. Ceci ne doit pas cependant nous interdire d'évoquer là où elles ont eu lieu ou, où elles s'exercent encore. Il s'agit de nous alerter sur les mécanismes et sur les responsabilités de telles violences pour les combattre et les dénoncer.

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