Uranium au Niger : soutenir les actions de l’ONG AGHIRIN'MAN

A l’heure où AREVA se désengage au Niger et annonce le licenciement de centaines de collaborateurs, l’ONG AGHIRIN’MAN a plus que jamais besoin de soutien pour défendre les intérêts de la population soumise à la radioactivité . La priorité 2018 est l’achat d’un véhicule permettant de renforcer les contrôles indépendants sur l’ensemble de l’agglomération d’Arlit et dans toute la région d’Agadez

Agir

A ARLIT, dans la région d’AGADEZ, dans le Nord du Niger, deux filiales d’AREVA (SOMAÏR et COMINAK) exploitent des gisements d’uranium depuis plusieurs décennies. Depuis 15 ans, la CRIIRAD apporte un soutien scientifique à l’ONG AGHIRIN’MAN qui se bat sur le terrain pour défendre les intérêts de la population. Ce travail a permis de révéler une situation grave : matériaux radioactifs dans les rues et les habitations, vente de matériaux contaminés sur les marchés, entreposage de dizaines de millions de tonnes de résidus radioactifs à l’air libre, contamination des eaux souterraines, etc.. A l’heure où AREVA se désengage au Niger et annonce le licenciement de centaines de collaborateurs, l’ONG AGHIRIN’MAN a plus que jamais besoin de soutien. La priorité 2018 est l’achat d’un véhicule permettant de renforcer les contrôles indépendants sur l’ensemble de l’agglomération d’Arlit et dans toute la région d’Agadez. L’association française « Les Amis d’AGHIRIN’MAN »[1] a lancé à cette fin une opération de financement participatif.

https://www.helloasso.com/associations/les-amis-d-aghirin-man/collectes/uranium-au-niger-lutter-contre-les-impacts-et-accompagner-au-developpement

 

Contexte

En 2016, SOMAÏR a produit 2 164 tonnes d’uranium métal (extraites de gigantesques carrières à ciel ouvert) et COMINAK 1 315 tonnes, extraites selon AREVA, de « la plus grande mine souterraine du monde ». Cela représente plus de 30 % de la production d’uranium d’AREVA.

A fin 2016, les mines d’AREVA au Niger avaient produit, depuis leur ouverture, près de 130 000 tonnes d’uranium, ce qui représente près de 2 fois ce que les 237 mines d’uranium autrefois exploitées sur le territoire français ont produit en une cinquantaine d’années.

L’uranium est un métal radioactif, accompagné de 13 autres substances radioactives dont certaines sont très radiotoxiques (radium 226, plomb 210, polonium 210), et son extraction a un impact environnemental désastreux.

La CRIIRAD s’est mobilisée à partir de 2002 pour apporter un soutien logistique et scientifique à l’ONG AGHIRIN’MAN (basée à ARLIT) qui se bat pour améliorer la protection de l’environnement et défendre les populations et les travailleurs.

Les études[2] conduites par le laboratoire de la CRIIRAD entre 2003 et 2009 sur la contamination de l’environnement, en soutien aux enquêtes de SHERPA, MEDECINS DU MONDE, AGHIRIN’MAN et GREENPEACE, ont montré de nombreuses atteintes à l’environnement : contamination des eaux souterraines par l’uranium, vente de ferrailles et textiles radioactifs sur les marchés d’Arlit, rues remblayées avec des matériaux radioactifs, etc..

La dénonciation de ces situations par voie médiatique entre 2003 et 2009 (conférences de presse, communiqués, participation à des documentaires) a permis quelques avancées concrètes pour les populations locales (fermeture des puits dont les eaux étaient les plus contaminées, décontamination d’une centaine de points chauds dans les rues d’Arlit, suppression de la pratique consistant à faire laver les tenues de travail potentiellement contaminées par les épouses des travailleurs, etc..), mais les atteintes à l’environnement restent préoccupantes.

Le travail de « transfert de connaissances » opéré par le laboratoire de la CRIIRAD à destination de l’ONG AGHIRIN’MAN et la coopération lancée depuis ont probablement constitué une démarche pionnière qui a servi de modèle et a inspiré des programmes comme EJOLT et des initiatives similaires en Afrique (Mali, Namibie, Malawi) ou encore au Brésil ou au Japon.

Ce travail a été reconnu par l’attribution à Bruno CHAREYRON, directeur du laboratoire de la CRIIRAD, du Nuclear-Free Future Award 2016, dans la catégorie « EDUCATION ».

Almoustapha ALHACEN, le fondateur et président en exercice d’AGHIRIN’MAN, a été choisi par le jury international du Nuclear-Free Future Award, qui lui a attribué le NFFAward 2017 dans la catégorie RESISTANCE. Il a reçu ce prix lors de la conférence internationale : "Droits de l'Homme, Générations Futures et Crimes à l’âge Nucléaire“, organisée par l'IPPNW/PSR du 14 au 17 septembre 2017 à Bâle en Suisse

L’association française, «Les Amis d'AGHIRIN'MAN», qui a pour but de faire connaître l'ONG «AGHIRIN'MAN» et de la soutenir, a organisé une tournée en France d’Almoustapha ALHACEN, du 18 au 28 septembre 2017. Quelques unes des interventions sont en lien ci-après: sur France Info le 18 septembre 2017 (radio et web tv) Exploitation de l’uranium au Niger : "Nous avons hérité de la pollution durable"; dans l’émission « C’est pas du Vent » (RFI) diffusée le 30 septembre 2017; sur RFI, le 19/9/17, etc..

Cela a été l’occasion pour la CRIIRAD et AGHIRIN’MAN de faire un point sur la situation radiologique à ARLIT :

 

Une transparence bien opaque concernant l’état radiologique de l’environnement à ARLIT

Quatorze ans après la première mission CRIIRAD à ARLIT, nous avons essayé en vain de disposer de données officielles actualisées auprès d’AREVA.

Sur le site internet d’AREVA dédié au Niger, consulté le 6 septembre 2017, on ne trouve aucune information actualisée sur la contamination radiologique de l’environnement à Arlit.

AREVA consacre pourtant une page entière[3] à ses efforts de transparence. On peut y lire : « AREVA s’attache à communiquer et échanger régulièrement avec la société civile et les populations locales. Plusieurs enceintes de dialogue ont été mises en place au Niger ». Parmi ces enceintes de dialogue on note : « Rapports environnementaux des sociétés minières, qui présentent en toute transparence les résultats environnementaux et les impacts de l’activité minière. Diffusés chaque année, ils sont en libre accès auprès des sociétés minières ». En bas de la page on trouve un lien pour télécharger le rapport de COMINAK, mais il s’agit de celui de l’année 2009 !

Nous avons sollicité AREVA depuis plusieurs semaines afin d’obtenir les coordonnées des responsables susceptibles de répondre à nos questions détaillées mais aucune de nos démarches n’a abouti. Le service presse d’AREVA nous a simplement adressé la réponse suivante le 31 juillet 2017 :

« Suite à votre sollicitation, vous trouverez ci-après le lien donnant accès à notre rapport RSE 2016, 2015 et 2014 http://www.rse-mines.areva.com/FR/ où vous pourrez consulter des informations affairant à votre demande. »

En réalité ce site web ne contient que des marques d’autosatisfaction d’AREVA et ne donne aucun résultat sur le niveau de radioactivité des eaux, de l’air ou des sols à ARLIT.

Ce manque de transparence est également dénoncé par l’ONG AGHIRIN’MAN. Nous avons demandé à l’ONG de nous transmettre les derniers résultats d’analyse des eaux bues par la population d’Arlit. Voici la réponse : « Là aussi la situation reste confuse et non transparente, les sociétés ne communiquent plus les résultats des analyses. Des nouveaux équipements de fourniture d'eau ont été mis en place par l’État du Niger (château d'eau, forages, station de pompage) dans la même zone minière. Les résultats connus ne sont pas fiables et les analyses ne sont pas régulières alors que le risque de contamination est réel ».

 

Aucune solution fiable pour confiner à long terme les dizaines de millions de tonnes de résidus radioactifs

A Arlit, le fonctionnement des deux usines d’extraction de l’uranium a généré plusieurs dizaines[4] de millions de tonnes de résidus radioactifs qui sont actuellement entreposés à l’air libre, sur deux sites, à quelques kilomètres de l’agglomération.

Les analyses de la CRIIRAD ont montré que la radioactivité des résidus de la COMINAK dépasse 450 000 Becquerels par kilogramme. Ces déchets, issus d’un procédé d’extraction chimique, sont donc bien des déchets radioactifs. Ils vont être radioactifs pendant des centaines de milliers d’années (en réalité des milliards d’années si l’on considère l’uranium résiduel). L’entreposage à l’air libre de telles quantités de déchets radioactifs est un scandale. Ils produisent en effet en permanence un gaz radioactif, le radon, et les puissants vents du désert dispersent les fines poussières contenant des métaux lourds radioactifs, dont certains sont très radiotoxiques par inhalation.

Quel est le niveau de contamination radiologique et chimique de l’air, des sols, des eaux souterraines impactés par ces entreposages ? Impossible de le savoir. Il n’y a aucune donnée à ce sujet dans les « informations » rendues publiques par AREVA et il est quasiment impossible de réaliser des contrôles indépendants.

L’ONG AGHIRIN’MAN précise : « Depuis les attentats terroristes de 2013 survenus en zone industrielle de la SOMAIR, aucun contrôle du niveau des résidus (solides, liquides), des piézomètres autour des tas ou bassin de résidus ne peut être opéré de manière indépendante et transparente. Les raisons sécuritaires sont invoquées par les exploitants miniers de SOMAIR et COMINAK même pour nous empêcher de prendre des photos. »

Et s’il consulte le nouveau site internet d’AREVA dédié à la RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises), le citoyen non averti pourra croire que ces déchets n’existent pas.

Le chapitre[5] consacré aux déchets produits par les installations d’extraction d’uranium d’AREVA à l’échelle mondiale distingue des déchets conventionnels (6 353 tonnes produites en 2016) et des déchets radioactifs (976 tonnes produites en 2016). Pourquoi les centaines de milliers de tonnes de résidus radioactifs produites cette même année, ne sont-elles pas comptabilisées dans l’inventaire des déchets radioactifs ?

A ce jour, ni la CRIIRAD, ni AGHIRIN’MAN n’ont pu obtenir de précisions sur les moyens envisagés par AREVA pour garantir le confinement à long terme de ces résidus radioactifs.

Selon des indiscrétions, il pourrait s’agir de recouvrir simplement les « terrils » de matériaux neutres afin de limiter l’envol de poussières radioactives et de radon, de réduire les niveaux de radiation en surface et de limiter les infiltrations, mais combien de temps pourrait durer une telle couverte, compte tenu de la puissance des vents et des épisodes pluvieux dans la région ?

 

Une population exposée aux radiations même dans les habitations

Les contrôles réalisés depuis 2003 par AGHIRIN’MAN, la CRIIRAD et GREENPEACE ont mis en évidence la présence de matériaux radioactifs en vente sur les marchés d’Arlit, ainsi que la réutilisation de matériaux radioactifs issus des mines pour le remblayage des voies de circulation et la construction de bâtiments.

Face à la médiatisation de ces constats, AREVA a été contrainte de lancer, à partir de 2010, un « Plan compteur » consistant à effectuer des contrôles radiamétriques systématiques dans les rues d’Arlit, afin de repérer les zones radioactives.

L’ONG AGHIRIN’MAN a été associée à ces contrôles et tire, au 7 septembre 2017, le bilan[6] suivant : « toutes les rues, ruelles de la commune urbaine d'Arlit ont été contrôlées et 105 points contaminés ont été détectés et nettoyés dans ces rues et ruelles. Concernant les habitations des populations, sur un échantillon de 120 habitations de la commune urbaine d'Arlit qui ont été contrôlées, une vingtaine ont présenté des contaminations radiologiques, sur les 20 habitations une dizaine ont été traitées et décontaminées dont 5 ont fait l’objet d’une reconstruction totale, et deux sont en cours ».

Mais sur une agglomération de plus de 100 000 habitants, combien d’autres maisons radioactives restent encore à découvrir ? Quelles doses cumulées sur plusieurs décennies ont déjà subis leurs habitants et en particulier les enfants ? Pourquoi les laisser vivre dans des maisons contaminées ? Autant de questions qui ne sont pas traitées dans les documents accessibles sur le site internet d’AREVA.

Il est important de se mobiliser pour obtenir le contrôle de toutes les habitations d’ARLIT, et le traitement de celles contaminées, d’autant que s’il n’y a pas de pression internationale exercée sur la multinationale, on peut craindre que les choses s’éternisent. AGHIRIN’MAN note en effet : « Bien que des progrès ont été enregistrés dans la mise en œuvre du plan compteur, aujourd'hui, on observe une lenteur dans les travaux et on perçoit une volonté de mettre fin à l’opération par la COMINAK ».

 

Le fiasco de l’Observatoire de la Santé de la Région d’AGADEZ.

L’exploitation de l’uranium entraîne une exposition des travailleurs et des populations riveraines à toute une série de substances chimiques et radioactives cancérigènes et mutagènes. En ce qui concerne l’exposition aux substances radioactives, il s’agit de ce que l’on appelle de « très faibles doses », mais elles ne sont pas sans effets sur la santé. Dans le cas de la France, le suivi des anciens mineurs montre clairement un excès de certaines pathologies, par exemple les cancers pulmonaires.

Les connaissances scientifiques actuelles montrent qu’en réalité l’exposition interne et chronique aux substances radioactives peut affecter presque toutes les fonctions vitales (système nerveux, système cardio-vasculaire, système digestif, etc..).

Combien d’habitants d’Arlit ont déjà contracté des pathologies liées aux « mauvaises pratiques » des exploitants miniers depuis plusieurs décennies (CEA, COGEMA puis AREVA ) et combien vont en souffrir dans le futur ? Les citoyens nigériens qui vivent sur place constatent des excès de pathologies, c’est d’ailleurs ce qui les a conduits à la création de l’ONG’AGHIRIN’MAN. Les enquêtes réalisées par les associations : SHERPA, CRIIRAD, Médecins du Monde et AGHIRIN’MAN entre 2003 et 2007 ont poussé AREVA à réagir.

La multinationale a mis en place, à grand renfort de communication, un « Observatoire de la Santé dans la Région d’AGADEZ » (OSRA). Elle utilise cet observatoire pour valider le discours qu’elle tient depuis des années à savoir qu’aucune pathologie liée à une exposition professionnelle n’a été enregistrée.

Mais la démarche est totalement biaisée. La CRIIRAD avait dénoncé[7] en 2009 la mise en place de ces Observatoires au Niger et au Gabon considérant que ces dispositifs étaient « un écran de fumée » : liste périmée et incomplète des pathologies à rechercher, absence de suivi des populations les plus vulnérables (enfants), dispositif placé sous le contrôle du pollueur, etc. La suite nous a donné raison. AGHIRIN’MAN, qui avait initialement accepté de participer, a dénoncé en décembre 2012 le fonctionnement de l’Observatoire de la Santé de la Région d’Agadez et les principaux signataires de l’accord de mise en place de cet observatoire (dont SHERPA) ont suspendu leur participation.

Sur le site internet[8] d’AREVA, l’accès au rapport 2013 de l’OSRA n’est d’ailleurs plus actif, pourtant l’entreprise continue à en vanter les mérites.

Sur la base des évaluations dosimétriques d’AREVA (qui minimisent fortement la réalité), et en utilisant les facteurs de risques officiels (qui sous-évaluent les risques), on peut estimer[9] en tout cas que les opérations d’extraction de l’uranium vont entrainer le décès par cancer de dizaines d’habitants et de travailleurs.

Pour obtenir des preuves « scientifiques » des impacts et des données « quantitatives », il faudrait avoir recours à des études épidémiologiques nécessairement très difficiles à mettre en œuvre, car il faut suivre l’état sanitaire des populations pendant des décennies, ce qui permet aux compagnies minières de gagner du temps et de poursuivre leurs activités polluantes.

 Contact CRIIRAD sur le Niger : Bruno Chareyron : bruno.chareyron@criirad.org

 

[1] Site de l’association : https://uranium-niger.jimdo.com/

[2] Voir les rapports sur le site http://www.criirad.org/actualites/dossiers2005/niger/somniger.html

[3]http://niger.areva.com/FR/niger-126/crer-les-conditions-du-dialogue.html

[4] A fin 2009, la COMINAK, d’après son rapport Environnemental Social et Sociétal, de l’époque, avait produit « 14,17 millions de tonnes de résidus solides », « entreposés sur une verse de 50 hectares dont la crête culmine à une hauteur d’environ 27 mètres ». Le rapport SOMAÏR de 2010, lui, ne donnait aucun chiffre.

[5] http://www.rse-mines.areva.com/FR/engagements/environnement-et-biodiversite.html

[6] Courriel de Ghamar Illatoufegh, secrétaire général de l’ONG AGHIRIN’MAN adressé à Bruno Chareyron, directeur du laboratoire de la CRIIRAD, le 7 septembre 2017.

[7] Voir le communiqué de presse CRIIRAD de juin 2009  : http://www.criirad.org/actualites/dossier_09/gabon/communique.html

[8]http://www.new.areva.com/mediatheque/liblocal/docs/activites/mines/pdf-rapp-observatoire-sante-niger/RA_OSRA_2013_BAT.pdf

[9]Rapport EJOLT pages 74 à 85 : http://www.ejolt.org/wordpress/wp-content/uploads/2014/11/141115_U-mining.pdf

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