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Billet de blog 21 mars 2022

Des passeurs bien commodes

Avec ou sans passeur, les personnes qui tentent de gagner les côtes européennes sont contraintes de prendre toujours plus de risques : dans leurs embarcations de fortune, elles sont exposées non seulement aux tempêtes, à l’hypothermie, aux brûlures, à la soif et à la faim, mais aussi aux attaques et aux tirs des gardes-côtes libyens ou grecs.

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Le récent drame dans la Manche n’y aura pas échappé. Le jour du décès de 27 migrants, dans une funeste ritournelle désormais bien connue, on aura entendu sur toutes les ondes l’habituel discours sur les passeurs : « principaux responsables », « organisation mafieuse », « criminels qui exploitent la misère des gens ». Et de jouer sur l’émotion en précisant : « il y a des femmes enceintes, des enfants qui sont morts hier, dans cette embarcation de fortune. Pour quelques milliers d’euros on exploite ces personnes pour leur promettre l’eldorado en Angleterre [1] ».

Le coupable idéal est ainsi désigné : de fait, quelques jours à peine après le naufrage, on apprenait par la presse l’interpellation de cinq « passeurs » « soupçonnés d’avoir un lien avec le naufrage [2] ». Qu’importe si au contraire, selon le parquet de Lille, ceux-ci « n’ont pas de lien objectivé avec la procédure dont la JIRS (juridiction interrégionale spécialisée) a été saisie à la suite du drame [3] ». L’important, pour le ministre de l’intérieur, est d’afficher la fermeté d’un gouvernement qui dégaine vite, fut-ce à côté de la cible. Dans la foulée, trois personnes reconnues coupables d’avoir, au cours de l’été 2021, aidé au passage des migrants du nord de la France vers le Royaume-Uni, étaient condamnées à des peines de prison allant d’un à quatre ans [4]. Bien qu’elles ne soient notoirement que des intermédiaires, des « petites mains » et non des têtes de réseau, il fallait frapper fort.

Cette musique, le Gisti la dénonce depuis des années. Un dossier de Plein droit consacré à ce thème en 2010 mettait déjà en garde : « le sujet est bien plus complexe qu’il y paraît et, dans ce domaine, les idées simples sont souvent des idées fausses [5] ». La sociologue Anaïk Pian y montrait que « les représentations communes de la figure du passeur, exclusivement dépeint comme un personnage exploiteur et sans scrupules, sont réductrices et souvent empreintes d’enjeux idéologiques [6] ». Le même dossier évoquait une justice expéditive rendue sur la base d’enquêtes bâclées pour sanctionner le plus bas niveau de l’échelle sans remettre en cause les éventuels trafics organisés. Car les personnes « interpellées sur le terrain sont les premiers voire, au mieux, les deuxièmes échelons d’une structure hiérarchisée qui en comprend au moins quatre. Elles ne connaissent pas ceux qui profitent des passages. Elles prennent les risques, ne gardent rien ou pas grand-chose, sont toutes en situation irrégulière, bref, leur interpellation n’entame en rien les réseaux ». En somme, « des hommes jugés trop vite [7] ».

Mais que leur reproche-t-on au juste ?

De gagner de l’argent grâce à la fermeture des frontières ? Si c’est le cas, ils ne sont qu’une des composantes d’une économie opportuniste qui tire profit des politiques migratoires. Des politiques qui ont permis, en toute légalité, le développement d’une industrie militaro sécuritaire qui produit et vend des techniques de surveillance, de contrôle, d’enfermement et d’expulsion, bien souvent au mépris des droits des personnes [8]. Le business des gatekeepers, sans doute encore plus lucratif que celui des passeurs, aurait donc pour lui la vertu de la morale ? Pourtant, les deux ont partie liée. Le passeur et le gatekeeper ont en commun de s’enrichir sur le besoin de franchir les frontières, et les activités de l’un alimentent celles de l’autre. Pour que le drone l’emporte sur la pirogue. Ou que la pirogue échappe au drone.

De mettre en danger des vies ? C’est oublier qu’avec ou sans passeur, les personnes qui tentent de gagner les côtes européennes sont contraintes de prendre toujours plus de risques, comme en témoignent les traversées de la Méditerranée entre la Libye et l’Italie, ou encore entre la Turquie et la Grèce : dans leurs embarcations de fortune, elles sont exposées non seulement aux tempêtes, à l’hypothermie, aux brûlures, à la soif et à la faim, mais aussi aux attaques et aux tirs des gardes-côtes libyens ou grecs.

D’aider à transgresser les règles ? Ils ne sont pas les seuls. Le parcours d’un·e migrant·e est jalonné de « communautés d’itinérance [9] » qui aident à la connaissance des règles et à leur dépassement. Toute personne apportant son concours au franchissement des frontières en guidant, en soutenant, en hébergeant, en convoyant les exilé·es serait-elle alors un « passeur » [10] ?

L’empressement à incriminer les passeurs est politiquement confortable. Il facilite la connivence entre États à partir du plus petit dénominateur commun. La seule annonce issue de la réunion du 28 novembre entre la France, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne, convoquée à la suite du naufrage de la Manche, concerne d’ailleurs le renforcement de la lutte contre « les réseaux de passeurs ».

Cette rhétorique éculée détourne des vrais enjeux et exonère les véritables responsables de l’hécatombe : ceux qui, en verrouillant les frontières, font du « passage » un marché toujours plus prospère et dangereux. Duplicité ou complicité ?

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