Effrayer et punir. Étrangers dans l'enfer des centres de rétention administrative

Plus qu’une simple antichambre de l’expulsion ou qu’un outil « pratique » pour l’administration, les centres de rétention administrative constituent un message fort à destination des personnes étrangères : elles méritent des droits réduits et un traitement indigne. La finalité de la rétention apparaît plus clairement que jamais : non pas faciliter l’expulsion, mais dissuader et punir.

« Juste, on te garde vivant »

C’est avec ces mots qu’une personne enfermée décrit les conditions de vie au centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot, dans un témoignage paru durant la grève de la faim menée dans plusieurs centres en janvier dernier. Ces récentes mobilisations collectives, qui s’inscrivent dans la lignée de nombreuses autres actions, sont des symptômes graves de la politique migratoire des gouvernements qui se succèdent depuis 20 ans.

Le 20 février, des personnes ont entamé leur cinquantième jour de rétention, en application des dispositions de la loi « pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie » du 10 septembre dernier qui a doublé la durée maximale d’enfermement en CRA pour la porter à 90 jours. Cet allongement de la durée d’enfermement constitue une nouvelle forme de violence institutionnelle qui s’exerce à l’abri des regards : peu de journalistes demandent aux préfectures l’habilitation qui leur permet de se rendre seul·es dans les centres de rétention [1] et aucun·e n’a, à notre connaissance, obtenu ce sésame. Les visites des parlementaires sont rares, le plus souvent annoncées ou organisées, et globalement peu couvertes par la presse.

Pourtant, derrière les murs, les personnes étrangères sont contraintes de vivre dans des conditions abominables : nourriture en quantité insuffisante voire périmée, manque de chauffage, absence totale d’intimité et conditions d’hygiène déplorables. À cela s’ajoutent l’anxiété liée à une expulsion imminente organisée secrètement par l’administration, la peur d’être réveillées brutalement en pleine nuit par la police pour être conduites à l’aéroport et ligotées à bord d’un avion. Sans parler des brutalités, commises notamment par les brigades spécialisées lors des embarquements, qui accroissent considérablement le climat de peur diffuse. La crainte d’être maltraité·es au pied des pistes, conduit beaucoup d’étrangers et d’étrangères à monter dans les avions sans résister, ce qui leur évite aussi des poursuites judiciaires qui les conduiraient en prison. Refuser de se soumettre à l’arbitraire administratif expose en effet à des sanctions, pénales cette fois. Avec, en ligne de mire et pour quelques mois, la prison, puis le retour en rétention, puis de nouveau la prison. Des personnes se retrouvent ainsi prises dans les filets d’enfermements officiellement distincts, dont on ne discerne plus ni les différences ni la finalité. La frontière devient poreuse entre ces formes de détention, et tant pis si, au passage, les logiques pénales sont dévoyées au nom du harcèlement réclamé par les politiques migratoires. (...)

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Note
[1] Depuis 2016, les journalistes sont autorisés à entrer dans les centres de rétention sur habilitation préfectorale. Mais ils n’en font que rarement la demande. Lorsque c’est le cas, elle est le plus souvent rejetée par l’administration.

 

Extrait du Plein droit n° 120
« Mayotte à la dérive »

(mars 2019)

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