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Billet de blog 23 août 2022

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Afghanistan : l’hypocrisie de la communauté internationale

Un an après la pitoyable débandade occidentale en Afghanistan, la cuisante défaite militaire des États-Unis et la foudroyante conquête du pouvoir par les taliban, les 40 millions d’Afghanes et d’Afghans paient au prix fort les conséquences de quarante années de guerre sur leur territoire, d’abord à l’initiative de l’URSS (1979-1989), puis à celle de Washington (2001-2021).

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Soudainement abandonné ou presque par la Communauté internationale, l’Afghanistan se meurt sous les yeux embarrassés du monde qui assiste à son agonie sans lui apporter d’autre secours que de très insuffisants petits gestes humanitaires. Résultat : 58% de la population, soit22,8 millions de personnes meurent de faim, selon le Programme alimentaire mondial (PAM) [1], et la mortalité infantile, déjà la plus élevée du monde au cours des années précédentes, explose.

Peut-on laisser mourir le peuple afghan parce que le dirigent désormais des religieux aux valeurs archaïques, à la misogynie maladive et qui n’ont pas rompu, au moins sur le plan des sympathies, avec la mouvance du terrorisme islamiste ? Autrement dit, est-il imaginable de sacrifier un peuple au motif que les taliban ont su profiter de l’incompétence et du cynisme de leurs adversaires occidentaux, lesquels ont, des années durant, fermé les yeux sur une démocratie dévoyée ou une corruption institutionnelle sans limites [2] incompatibles avec un réel développement économique et social ?

Or l’État afghan est propriétaire d’environ dix milliards de dollars que Washington a gelés dans ses banques sous prétexte qu’ils pourraient servir à dédommager les victimes et leurs proches de l’attentat du 11 septembre 2001 à New York, alors qu’au demeurant il n’y a aucune preuve que les taliban y auraient participé d’une façon ou d’une autre.

Certes, avec ou sans cet argent, les taliban continueront à opprimer la population. De ce point de vue, il n’y a rien à espérer d’eux. Mais au moins, si ces ressources leur étaient restituées, il y aurait une chance qu’ils les utilisent pour combattre la famine, permettre aux paysans d’acheter semences et engrais pour la récolte de 2023 faute de laquelle le pire est inévitable, payer les fonctionnaires, importer des médicaments, etc. Ils le pourraient d’autant plus que des expertises les créditent d’une action plutôt efficace contre la corruption [3], au point, par exemple, que les taxes prélevées sur les échanges frontaliers entrent – enfin – dans les caisses de l’État.

Aider un pays sous totalitarisme religieux ?

Aucune raison donc, dans ces conditions, de continuer à sur-pénaliser un peuple dont les segments modernisés ploient déjà sous la pesanteur de la dictature religieuse [4]. Les souffrances générées par les taliban ne pèsent pas de façon identique sur l’ensemble de la population. Dans les provinces délaissées par le régime corrompu précédent, leurs règles s’appliquent depuis toujours. Dans ces régions, territorialement majoritaires, la mainmise des taliban sur le pouvoir central ne change pas grand chose à la vie des gens. L’oppression des femmes y est, par exemple, comprise, sauf en ville, comme une évidence légitimée par la tradition [5]. Reste que, selon l’Unicef, près de 10 millions d’enfants étaient scolarisés avant l’arrivée des taliban, dont 40% de filles [6], ce qui explique et légitime d’autant plus, s’il en était besoin, les revendications actuelles sur le droit fondamental à l’instruction pour tous et toutes.

Ce n’est sûrement pas en contemplant passivement le désastre actuel qu’on permettra l’accomplissement de petits pas positifs par la partie de la société afghane qui voudrait opposer une résistance à cette régression insupportable ou encore à la disparition progressive des organes de presse [7] et plus généralement à l’oppression subie par l’ensemble de la population.

Et qu’on ne se plaigne pas ici ensuite de l’amplification de mouvements migratoires de la part de femmes et d’hommes qui n’ont d’alternative que l’exil, que ce soit pour échapper au désastre humanitaire ou pour sauvegarder leurs libertés à défaut de pouvoir les défendre chez eux.

Des exilé·es trahi·es par l’UE

Mais peut-on espérer une politique de solidarité -ne serait-ce que dans une perspective de prévention intelligente d’un nouveau mouvement migratoire afghan - de la part de l’UE ? A en juger par son comportement au moment de la conquête de Kaboul par les taliban, aux antipodes de sa réaction, six mois plus tard, et de celle des États membres à l’égard des Ukrainiennes et des Ukrainiens à la recherche de protection, il est permis d’en douter. Souvenons-nous. Trois jours à peine s’étaient-ils passés qu’un conseil extraordinaire des ministres de l’intérieur vociférait : « Nous ne devons pas attendre que les gens arrivent aux frontières extérieures de l’Union européenne. Ce n’est pas une solution. Nous devons les empêcher de s’orienter vers l’UE par des routes dangereuses et  - bien sûr - sous le contrôle des passeurs ».

Et puis, le 31 août, le Conseil prenait publiquement la résolution suivante : « L’UE [...] renforcera son soutien aux pays tiers, en particulier aux pays voisins [de l’Afghanistan] et de transit, qui accueillent un grand nombre de migrants et de réfugiés […]. L’UE coopérera également avec ces pays pour prévenir la migration illégale en provenance de cette région, renforcer les capacités de gestion des frontières et - naturellement - prévenir le trafic de migrants et la traite des êtres humains ».

Un an plus tard, où en est cette coopération ? De toute évidence, elle n’a pas connu la moindre mise en œuvre et les fonds promis n’ont jamais été versés. Ce qu’on constate, en revanche, ce sont les dizaines de milliers de rapatriements forcés opérés notamment par la Turquie et par l’Iran.

Côté turc, en pleine crise économique, l’on se vante, peu avant des élections périlleuses pour le président Erdoğan, des 144 vols qui ont permis d’expulser 35 728 Afghans au cours des sept derniers mois [8]. Au passage, le ministre turc des Affaires étrangères se plaît à rappeler qu’« il est hors de question pour la Turquie de se charger d’un fardeau supplémentaire [...] à la demande de pays tiers » [9].

Quant à l’Iran, où prospère plus que jamais la misère, il renvoie, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui fait semblant d’y compter quelques retours volontaires, 100 000 afghans par mois [10] de façon extrêmement violente, au point qu’on enregistre des morts.

Le Pakistan, qui insiste sur son accueil d’1,5 million d’Afghan.es, certain.es depuis 40 ans, et qui a recensé 108 000 nouvelles arrivées depuis un an [11], semble, malgré une dépression économique sans précédent, s’accommoder de la situation. Mais Islamabad connaît, depuis plusieurs mois, des manifestations afghanes de protestation et d’interpellation du HCR contre l’absence de statut proposé et le non-respect des réinstallations promises dans d’autres pays. Comme en Ouzbékistan ou au Tadjikistan, dans de beaucoup plus petites proportions, les Afghan.es moisissent sur pieds...

L’UE a donc menti et tombera évidemment des nues si, dans les mois ou les années qui viennent, elle voit débouler à ses frontières, pour prix de son mépris, les Afghan.es qu’elle aura livré.es à la misère talibane ou qu’elle aura abandonné.es sans assistance dans des pays riverains pauvres et/ou en crise.

Le 23 août 2022

Vanina Rochiccioli, co-présidente du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré·es)

Flor Tercero, présidente de l’ADDE (Avocats pour la défense des droits des étrangers)

Tribune à retrouver ici.

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