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Billet de blog 28 novembre 2025

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Tournée africaine de Macron : adapter le modèle néocolonial

Le voyage de cinq jours du président de la République en Afrique – île Maurice, Afrique du Sud, Gabon et Angola – intervient au moment où la France tente un redéploiement stratégique sur le continent, notamment après les revers de sa présence militaire au Sahel.

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Pour rappel, la France a dû réduire fortement sa présence au Sahel suite à l’arrivée au pouvoir de juntes qui lui sont ouvertement hostiles. S’en est suivi sur le continent un redéploiement de l’armée française, qui ne conserve désormais "plus que" 100 militaires au Gabon, un nombre équivalent en Côte d’Ivoire et 1500 à Djibouti. Ce n’est donc pas un retrait total comme l’ont interprété certains observateurs politiques et médiatiques, mais bien un repositionnement.

Sur le plan diplomatique et économique, l’État français tente également de déployer ses intérêts, notamment en investissant des zones moins hostiles et/ou plus stratégiques. L’océan Indien, qui représente 27 % de la Zone économique exclusive (ZEE) française, et l’Afrique Australe, qui abrite notamment le pétrole mozambicain cher à TotalÉnergies, fait ainsi partie des nouvelles régions ciblées par Paris dans le cadre de la "stratégie de l’Indo-pacifique" défendue par le président Macron.

L’accent est à nouveau mis sur un « partenariat renouvelé », ou « gagnant-gagnant ». Des éléments de langage qui diffusent l’idée d’une véritable rupture, d’un nouveau contrat. Mais ce vernis d’égalité ne parvient pas à masquer la vivacité des velléités impérialistes françaises : les rapports de force restent déséquilibrés et les intérêts français évidemment prioritaires. La question se pose donc : un partenariat gagnant pour qui ? Dans L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique (le Seuil, 2021), la Françafrique est définie comme « un système de domination fondé sur une alliance stratégique et asymétrique entre une partie des élites françaises et une partie de leurs homologues africaines. »... et donc au détriment des peuples. De ce côté-là, rien ne change.

Étape 1, île Maurice : une cible stratégique dans l’océan Indien

En octobre 2025, fidèle à sa tradition d’exfiltration des chefs d’État "amis" déchus, l’armée française a organisé la fuite en avion du président malgache Rajoelina, contesté après une vaste mobilisation populaire réprimée dans le sang. L’échec de ce soutien jusqu’au-boutiste au pouvoir malgache, que Macron a tenté de faire oublier lors de son voyage, confère aujourd’hui à l’Île Maurice une dimension plus stratégique pour la France dans l’Océan Indien. Elle présente l’avantage d’une proximité avec La Réunion et avec l’île illégalement occupée de Mayotte, qui abrite plusieurs bases militaires françaises.

C’est aussi dans cet esprit que l’ouverture d’une nouvelle ambassade à Port-Louis est annoncée. La France a tout intérêt à renforcer sa présence à Maurice pour assurer un maillage maritime et logistique plus vaste (bases, zones de coopération, surveillance), d’autant plus que ce lieu de transit des marchandises est un relais potentiel face aux ambitions chinoises ou indiennes dans la région.

Macron a ainsi convenu avec le Premier ministre mauricien d’accroître sa coopération militaire maritime sous couvert de lutte contre le narco-trafic et la pêche illégale. Maurice est par ailleurs un des six membres de la Commission de l’Océan indien (COI) au sein de laquelle la France est présente via La Réunion, et que l’État français souhaite tenir à l’écart du débat sur le statut contesté de Mayotte.

Le déplacement de Macron s’accompagne de la promotion active des entreprises françaises dans des secteurs-clés : tourisme haut de gamme, finance offshore et logistique. Ainsi, malgré le discours de « modernisation », on peut voir que cette étape sert avant tout à sécuriser des positions géostratégiques que la France juge menacées.

Étape 2, Afrique du Sud : Paris mise sur l’Afrique anglophone et le G20

Paris cherche aujourd’hui à développer ses relations avec des pays où la présence française est moins publiquement contestée, notamment dans les pays anglophones. Les partenariats ont ainsi été renforcés avec le Nigeria, Ghana, Kenya... et avec l’Afrique du sud.

L’étape sud-africaine a coïncidé avec le sommet du G20 à Johannesburg. Cela offre ainsi une tribune à Paris qui revendique un rôle dans « l’architecture » des relations internationales avec l’Afrique, et tenter de peser sur les orientations économiques et climatiques.

L’Afrique du Sud est une puissance régionale, avec des secteurs technologiques, miniers, énergétiques dans lesquels les groupes français (à travers filiales ou partenariats) peuvent peser. Elle fait partie des puissances émergentes depuis son entrée en 2011 dans le club des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, South Africa) Il s’agit d’un partenaire secondaire au niveau mondial, mais stratégique à l’échelle de l’Afrique sub-saharienne pour la France (1er client et 3ème fournisseur).

Emmanuel Macron a ainsi assisté au lancement d’un « conseil d’affaires franco-sud-africain », co-présidé par Maxime Saada, le président du directoire de Canal+ (groupe Bolloré). Canal+ Afrique a en effet racheté le géant des médias MultiChoice pour 2,5 milliards d’euros, "soit le plus gros investissement étranger en Afrique du Sud depuis plusieurs années."

Enfin, Emmanuel Macron, qui se targue d’être en pointe sur les questions mémorielles, a évoqué l’assassinat de Dulcie September, militante anti-apartheid de l’ANC (parti de Nelson Mandela) assassinée en plein Paris le 28 mars 1988. La Haute Cour sud-africaine a en effet demandé au gouvernement français il y a un mois, en octobre 2025, de collaborer à l’enquête criminelle qu’elle mène depuis novembre 2022 avec son unité spéciale de la police (Hawks) sur cet assassinat. Rappelons que l’assassinat de Dulcie September reste non élucidé en grande partie à cause des entraves de l’État français, qui a refusé pendant plus de 35 ans de déclassifier ses archives. Paris n’a pas coopéré avec l’Afrique du Sud post-apartheid, n’a jamais auditionné les agents sud-africains identifiés en Europe, et a protégé la dimension sensible des trafics d’armes illégaux entre entreprises françaises et le régime d’apartheid — un dossier sur lequel enquêtait précisément la militante assassinée.

Étape 3, Gabon : pivot du redéploiement français après le revers sahélien

"Sachez une chose, la France sera là, à sa juste place, c’est-à-dire celle d’un ami qui peut vous aider à réussir avec esprit de respect". [ Déclaration du président Président Emmanuel Macron devant le président gabonais, Brice Oligui Nguema.]

Le Gabon mérite un traitement particulier. Ce petit pays du golfe de Guinée riche en pétrole, bois, métaux rares, uranium - mais dont la population reste très pauvre - est une zone de forte influence historique de la France. L’argument classique (et caricatural) de la préservation de la "stabilité démocratique" a largement servi de justification au soutien de Paris à la dynastie autoritaire et répressive des Bongo. La tolérance de Paris envers la corruption galopante a bénéficié aux grandes entreprises prédatrices françaises : Elf puis Total, Bolloré, Rougier et Danzer, etc.

Emmanuel Macron a ensuite développé des liens privilégiés avec Brice Oligui Nguema, nouvel homme fort de Libreville. Ce dernier a en effet "été invité pas moins de quatre fois par Emmanuel Macron : à une visite officielle avec tête-à-tête à l’Élysée, à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, au Sommet de la francophonie et enfin pour la réouverture de Notre-Dame de Paris. Les deux hommes s’appellent régulièrement".

La France n’a de fait pas condamné le coup d’État de 2023 qui a porté au pouvoir Brice Oligui Nguema, lequel a en retour gelé le projet de base militaire chinoise dans le pays. Le Gabon est aujourd’hui l’un des rares pays d’Afrique où la France conserve encore une base militaire permanente (devenue "camp de formation partagé"), ce qui constitue un atout stratégique en Afrique centrale. Ce point d’appui est certes réduit mais essentiel dans l’hypothèse d’une nouvelle projection de force.

En saluant le « parachèvement de la transition », la France maintient un allié stratégique dans une région où son influence est mise en difficulté. Pour le général-président gabonais, l’enjeu est d’abord la légitimité internationale : la reconnaissance française permet d’habiller de respectabilité un pouvoir issu d’un coup d’État, certes aujourd’hui approuvé par la population car perçu faussement comme la fin du système Bongo.

l’État français réaffirme aujourd’hui sa présence économique au Gabon, en soulignant « un partenariat modernisé ». Il s’agit pour la France de maintenir l’influence française dans un espace pétrolier stratégique et de sécuriser les intérêts économiques des entreprises françaises, très présentes dans le pétrole, le manganèse, le bois et les infrastructures. L’Agence française de développement (AFD) a ainsi confirmé un prêt de 173 millions d’euros et une subvention de 30 millions d’euros sur fonds européens pour la réhabilitation du Transgabonais, l’unique voie ferrée du pays, cruciale pour le transport de manganèse. Cadeau pour Eramet qui exploite à la fois le manganèse et le Transgabonais et qui est désormais censé transformer le minerais sur place.

La visite d’Emmanuel Macron au Gabon, présentée comme un « partenariat d’égal à égal », illustre la continuité des logiques néocoloniales : un échange de bons procédés entre Paris et un régime issu d’un coup d’État, au profit des intérêts politiques, sécuritaires et économiques français. Avec les mêmes recettes : extraction de ressources, accès privilégié à des marchés, soutien à des régimes peu démocratiques.

Étape 4, Angola : derrière le vernis “vert”, la quête d’influence française

La dernière étape, l’Angola, constitue l’une des priorités de la France pour l’énergie, les minerais et l’accès aux corridors logistiques, alors que la Chine et l’influence anglo-saxone étaient jusqu’à présent dominantes dans le pays.

Les intérêts économiques de la France dans le pays sont portés par la présence majeure de TotalEnergies et la perspective d’accéder à l’exploitation de vastes réserves pétrolières. Derrière la mise en scène d’un “partenariat équilibré”, le voyage de Macron en Angola poursuit là encore des objectifs identiques : sécuriser des intérêts économiques français, regagner de l’influence sur le continent... et habiller cette stratégie d’un langage vert, agricole et « coopératif » !

L’Afrique représente une part importante des importations françaises d’énergie, et l’Angola — deuxième producteur de pétrole du continent — devient donc une pièce maîtresse pour Paris. Le secteur minier, les infrastructures et les corridors logistiques sont aussi ouverts aux investissements internationaux ; la France tente d’y renforcer sa position face à la Chine ou aux puissances anglo-saxonnes.

L’Angola représente aussi pour la France une porte d’entrée vers l’Afrique centrale et australe, une zone où son image est moins dégradée. Sur le plan diplomatique, le voyage présidentiel visait aussi à se concilier un partenaire parfois agacé par les ingérences tricolores, notamment dans le dossier de la Répulique démocratique du Congo.

L’enjeu global : un redéploiement après le Sahel

En résumé, l’État français, dont la présence militaire traditionnelle au Sahel a subi ces dernières années de sérieux revers, des remises en cause souverainistes et une visibilité accrue de sa contestation dans l’opinion, cherche désormais à construire une nouvelle approche en Afrique... en surface tout du moins.

Le discours officiel parle de « moins de bases, plus d’écoles » ou d’un abandon progressif des interventions directes remplacées par la coopération, les partenariats économiques et l’influence soft. Mais derrière ces belles paroles (« partenariat », « égalité », « coopération »), les fondements restent pour l’essentiel les mêmes, comme au Gabon ou en Angola : un soutien à des régimes hyper-présidentialisés et peu démocratique (voire carrément dictatoriaux) et des relations largement extractives où les intérêts français priment sur les besoins des populations locales.

Cette « réorientation » ne signifie pas la fin de l’influence française, plutôt une tentative de repositionnement stratégique au bénéfice entre autres des entreprises françaises.

Cette tournée d’Emmanuel Macron à Maurice, en Afrique du Sud, au Gabon et en Angola illustre donc la volonté inchangée de la France de se maintenir coûte que coûte dans la course à l’influence sur le continent africain. Avec de nouveaux acteurs si besoin, mais selon les logiques qui la caractérisent depuis longtemps : ressources, accès, influence.

Le repositionnement de la France ne signifie pas une rupture avec sa logique néocoloniale, mais une adaptation de son ingérence en Afrique.

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