Tribune des généraux : le danger fasciste grandit !

Le 22 avril 2021, une tribune était publiée sur le site Internet du magazine Valeurs actuelles. Les signataires du texte sont militaires, la plupart d’entre eux à la retraite. VISA alerte dans cet article sur le danger fasciste grandissant en France et le rôle de cette tribune dans cette dynamique.

La date n’était sans doute pas choisie par hasard. C’était jour pour jour soixante ans après le « putsch d’Alger » du 22 avril 1961, cette tentative d’une partie de l’armée – représentée par quatre généraux –, de renverser le gouvernement gaulliste et de maintenir l’Algérie dans le rapport colonial coûte que coûte, appuyée en cela par un mouvement ancré parmi les colons européens dans le pays. Un putsch qui échoua finalement mais donna naissance à un monstre violent, l’« Organisation de l’armée secrète » (OAS) qui assassina à tour de bras dans une Algérie dans laquelle la guerre coloniale s’achevait, constituant le dernier mouvement armé de masse dans l’histoire française récente. 

En ce 22 avril 2021, une tribune était publiée sur le site Internet du magazine Valeurs actuelles. Les signataires du texte sont militaires, la plupart d’entre eux à la retraite. Au début, ils étaient vingt. Au bout du compte, ils seraient maintenant une trentaine de généraux et - au total – plusieurs milliers de militaires à soutenir la désormais fameuse tribune, puisque les signatures continuèrent à affluer au fil des jours. Une émission de BFM TV annonçait, le dimanche 02 mai, que le nombre de signataires dépassait désormais les « 22.000 », parmi eux cinquante généraux.

A propos du fond

Sur le fond, voici ce que dit en substance cette tribune parue sous l’intitulé « Pour un retour de l’honneur de nos gouvernants » :

« L’heure est grave, la France est en péril, plusieurs dangers mortels la menacent. (….)

– Délitement qui, à travers un certain antiracisme, s’affiche dans un seul but : créer sur notre sol un mal-être, voire une haine entre les communautés. Aujourd’hui, certains parlent de racialisme, d’indigénisme et de théories décoloniales, mais à travers ces termes c’est la guerre raciale que veulent ces partisans haineux et fanatiques. Ils méprisent notre pays, ses traditions, sa culture, et veulent le voir se dissoudre en lui arrachant son passé et son histoire. Ainsi s’en prennent-ils, par le biais de statues, à d’anciennes gloires militaires et civiles en analysant des propos vieux de plusieurs siècles.

– Délitement qui, avec l’islamisme et les hordes de banlieue, entraîne le détachement de multiples parcelles de la nation pour les transformer en territoires soumis à des dogmes contraires à notre constitution. (…) »

Jusqu’ici, le texte vise avant tout à régler des comptes avec l’antiracisme ou ce que les signataires tiennent pour ses expressions, sur fond de manifestations internationales (dont quelques mobilisations françaises) suite à la mort brutale de George Floyd aux USA, à la fin mai et en juin 2020 ; puis il en vient à l’ennemi intérieur. Ceci en mélangeant allégrement l’islam politique - dont les contours et le rôle ne sont pas définis - et une problématique générale des quartiers populaires laissés partiellement à l’abandon, que le texte réduit à une vision de « hordes » apparemment intrinsèquement menaçantes, en utilisant un terme plaçant les groupes visés délibérément en dehors de la civilisation humaine.

Le texte critique ensuite « la haine » et la division entretenues par le pouvoir publique en utilisant les forces de l’ordre contre les manifestations de Gilets jaunes. Les auteurs insinuent que le discrédit serait jeté sur ces derniers « alors que des individus infiltrés et encagoulés saccagent des commerces et menacent ces mêmes forces de l’ordre. » On peut retenir, en filigrane, que les initiateurs de la tribune cultivent une certaine sympathie pour les Gilets jaunes, en tout cas ceux du début, idéalisé comme étant l'émanation du '' vrai peuple 'français'' protestant contre le gouvernement tout en s'opposant aux organisations syndicales et à la gauche.

Lors du mouvement des gilets jaune en 2018/2019, au fil des manifestations, la réalité du terrain a évolué prenant, par moments, une orientation politique plus sociale couplée de nombreuses fois avec une présence syndicale significative.

A l’automne 2018, au début du mouvement l’extrême droite avait tenté, parfois avec succès, une OPA au sein du mouvement. La présence des militants syndicaux et du mouvement social avait fini par mettre en échec ces velléités de l'extrême droite d'instrumenter le mouvement des gilets jaunes à son profit.

Tout en se plaçant du côté de l’ordre et en dénonçant un Etat pas assez répressif envers les mouvements sociaux et les jeunes des quartiers, les « militaires séditieux dénoncent la répression des gilets jaunes. Sous entendant que, sciemment, le gouvernement aurait épargné « l'ultra gauche ». On est en pleine théorie du complot !

 Le texte affirme ensuite sans complexe la nécessité de la répression étatique : « Aussi, ceux qui dirigent notre pays doivent impérativement trouver le courage nécessaire à l’éradication de ces dangers. »

Pour finir ces généraux d'obédience d' extrême droite concluent par une sorte d'appel à la guerre civile en menaçant d'une intervention de leur « congénères/complices » si, jamais, leurs prédictions paranoïdes se concrétisaient :« Par contre, si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national.

On le voit, il n’est plus temps de tergiverser, sinon, demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers. »

C’est sur ces mots, et donc sur l’annonce d’une perspective de milliers de morts, que le texte se termine.

Le problème n’est pas le risque d’un gouvernement militaire qui, dans la période que nous vivons, est complètement irréaliste

De nombreux et nombreuses commentateurs ou commentatrices y ont vu un appel plus ou moins direct à la guerre civile, à l’intervention des troupes dans un conflit intérieur.

D’autres ont tenu à relativiser, à calmer les inquiétudes. Des ministres macronistes n’ont cessé de répéter sur les différentes chaînes de TV que les signataires ne représenteraient qu’« une poignée », un petit nombre sur 200.000 militaires actifs ou à la retraite. Ce qui sonne certes vrai si on se base sur les vingt initiateurs, mais est sans doute nettement moins vrai lorsqu’on prend en compte le nombre total de signataires qui sont venus s’y rallier. Ce nombre serait désormais à cinq chiffres, sachant que le « devoir de réserve » imposé aux militaires pourrait les faire hésiter ; le gouvernement a d’ailleurs, à ce propos, annoncé des sanctions contre quelques-uns au nom (justement) de la violation dudit devoir des réserves. 18 mises à la retraite d’office semblaient ainsi envisagées à la fin avril. La possibilité d’une sanction, courue d’avance, a ainsi pu limiter le nombre de signataires… ce qui fait que l’écho réel des thèses défendues par le texte parmi les militaires professionnels pourrait être bien supérieur à celui que le gouvernement admet.

Certes, il ne faudra sans doute pas s’attendre au scénario d’un régime militaire tel qu’il existait notamment au Chili entre 1973 et 1990 (avec une participation active, toutefois, des économistes ultralibéraux de l’« Ecole de Chicago » qui transformèrent le Chili sous Augusto Pinochet en laboratoire des privatisations) ou encore en Argentine entre 1976 et 1983. Dans un pays hautement industrialisé et/ou à haut degré de productivité, un régime militaire gouvernant essentiellement par la contrainte ne suffirait guère à faire fonctionner l’économie. Un régime autoritaire devra, au minimum, soit être en mesure de s’assurer la coopération de certaines forces sociales, soit être en mesure de s’appuyer sur une force politique capable de drainer derrière elle une partie des classes populaires en dévoyant leur mobilisation, p.ex. sur des bases nationalistes. Un régime militaire pur ne serait pas fonctionnel du point de vue même des dominants.

Toujours est-il que le véritable danger ne réside sans doute pas dans un coup d’Etat militaire qui viserait à ériger une dictature sur la base de l’armée mais ailleurs.

Le véritable danger réside dans le fait de légitimer davantage une politique de la violence présentée comme une solution aux multiples crises que traverse la société française ; une politique autoritaire qui prétendrait dépasser ses contradictions par un usage de la force présenté comme légitime, et ceci, en cherchant le consentement d’une partie plus ou moins large de la population en l’opposant à d’autres groupes sociaux. Une force politique, au moins (même si c’est de manière non exclusive), s’offre comme instrument d’une telle politique. Il s’agit de l’extrême droite.

Certains des signataires avaient d’ailleurs déjà eu, dans un passé récent, des accointances avec les forces organisées de ce camp politique. Ainsi l’ex-général Christian Piquemal avait-il été radié des cadres de l’armée en 2016 après avoir participé à une manifestation contre les exilé-e-s à Calais, appelé notamment par la mouvance autour du média fasciste Riposte Laïque. Le général Antoine Martinez prétendait, jusqu’ici, vouloir lui-même se présenter à l’élection présidentielle 2022 avec un programme tourné largement vers le rejet de l’immigration. Enfin, plusieurs des signataires, généraux hors activité, avaient déjà été candidats pour le FN devenu RN, dont Norbert de Caqueray (candidat à Vannes/56), Eric Champoiseau (candidat à Libourne/33), François Gaubert (conseiller régional RN en Occitanie) ou encore Emmanuel de Richoufftz (successivement candidat du FN/RN puis du parti de Nicolas Dupont-Aignan au Grau-du-Roi/30).

L’extrême droite s’en mêle

Ce n’est ainsi pas du tout un hasard si, dès le 23 avril 2021, Marine Le Pen a invité les militaires initiateurs de la tribune à la rejoindre, à travers une « Lettre ouverte » publiée – elle aussi – sur le site de Valeurs actuelles. On y lit : « (…) Les inquiétudes que vous exprimez avec courage ne peuvent rester au stade de l’expression d’une indignation, fût-elle puissante. Elle exige en démocratie, la recherche d’une solution politique. (….) Je vous invite à vous joindre à notre action pour prendre part à la bataille qui s’ouvre, qui est une bataille certes politique et pacifique, mais qui est avant tout la bataille de la France. »

C’est ce soutien affiché par Marine Le Pen, réitéré publiquement aux microphones de France Info le mardi 27 avril, qui aura déclenché les cris d’orfraie de plusieurs responsables de la macronie, jusque-là resté-e-s sans réaction ; l’ex-ministre de l’Intérieur Christophe Castaner p.ex. critiquant ensuite la présidente du RN pour sa « récupération politique ».

Certains des signataires se rebifferont d’ailleurs aussi gentiment en faisant remarquer qu’ils souhaitaient rester maître de leur vote, se voulant sans doute ménager aussi une possibilité de voter par exemple pour un Nicolas Dupont-Aignan qui avait, lui aussi, bruyamment salué la tribune (« Je la trouve excellente, elle est très modérée »). Ou alors, si jamais il se présentait une troisième fois après 1995 et 2007, pour le vicomte Philippe de Villiers ? Ce dernier avait, une semaine avant la publication de la tribune par Valeurs actuelles, orné la Une du même magazine (numéro du 15 au 21 avril 2021) sous ce titre prometteur : « J’appelle à l’insurrection ! »

La logique dans laquelle se placent des responsables de l’extrême droite lorsqu’elles ou ils s’intéressent à la tribune et ses signataires, est très limpide. Marion Maréchal, invitée au microphone d’Appoline de Malherbe sur RMC et BFM TV dans la matinée du jeudi 29 avril, l’a bien résumé par cette phrase qui expliquait que l’expérience en opération extérieure – autrement dit, sur des lieux de conflit « chaud » - pouvait être d’un grand intérêt pour inspirer le maintien de l’ordre, sur le territoire français. Dans l’original : « que leur expérience sur des théâtres d’opération extérieurs, des pays en guerre ou des pays qui ont connu la guerre civile, leur permet d’avoir une grille d’analyse (…) qui est intéressante, justement, pour pouvoir dénicher les signes avant-coureurs qui pourraient éventuellement exister dans notre société, relativement à l’état de guérilla latente que nous vivons au quotidien. »

Ces termes n’expriment rien d’autre que l’idée d’une militarisation explicite et sans limite du maintien d’ordre, notamment dans des zones du territoire français marquées par une concentration importante de problèmes sociaux, souvent accompagnées d’une concentration de populations immigrées stigmatisées et ouvertement dépeintes comme un ennemi irréductible à mater, ou à écraser violemment au besoin.

C’est dans le même esprit que Robert Ménard, le maire d’extrême droite de Béziers, dira le même matin lors d’un débat – deux heures plus tard – sur BFM TV qu’« envoyer l’armée dans les banlieues, je trouverais ça très bien ». 

L’organisation des forces de l’ordre en France, avec la gendarmerie (intervenant en matière de maintien de l’ordre suivant une répartition des rôles avec la police mais dépendant hiérarchiquement du ministère de la Défense) permettrait, d’ailleurs, théoriquement d’assurer une sorte de continuum entre logique militaire et logique policière, si un pouvoir public assumait une approche ouvertement guerrière.

Voilà le véritable intérêt d’une telle approche pour l’extrême droite, dont une participation au pouvoir public – même si elle est loin d’être assurée au moment où ces lignes sont écrites – apparaît tout de même comme un scénario autrement plus probable qu’un gouvernement français issu de l’armée elle-même.

Radicalisation idéologique à droite

Alors que la droite classique est restée majoritairement silencieuse sur l’affaire des militaires, au moins un élu de premier plan de ce camp politique a lui aussi pris fait et cause pour leur tribune ; il s’agit du sénateur LR des Alpes-Maritimes, Henri Leroy, qui s’est ainsi exprimé sur « France Bleu Azur », le mardi 27 avril : « Ils ont raison, notre France s’en va, il faut la sauver », tout en critiquant leur méthode.

D’autres élu-e-s de la même droite iront moins loin, mais dirent eux ou elles aussi « partager le constat » sans cautionner la démarche, à l’instar de Rachida Dati : « Je ne l’aurais peut-être pas écrite comme ça (mais) ce qui est écrit, c’est une réalité », dira-t-elle. 

Ceci s’inscrit aussi dans un contexte de nouvelle poussée de durcissement idéologique d’une partie de la droite, après une première vague de radicalisation sous la présidence de Nicolas Sarkozy, avec la création d’un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale » (2007), le lancement d’un grand « débat sur l’identité nationale » (novembre 2009 à février 2010) qui fera cependant un flop, etc.etc.

Cette fois-ci, le raidissement idéologique touche aussi des secteurs de la droite réputée « modérée », dès lors que l’on entend par exemple Valérie Pécresse affirmer sur un plateau réunissant CNews, Europe 1 et Les Echos, dimanche 25 avril 21 : « Il faut d’abord cesser de nier le lien entre terrorisme et immigration. Il y a un lien (…), notamment avec l’immigration la plus récente. »

Abondant tout à fait dans le même sens, un éditorial du quotidien Le Figaro – habituellement proche de la droite LR – du lundi 26 avril 2021 postule, parmi d’autres élucubrations, prenant appui sur l’odieux attentat commis le 23 avril à Rambouillet contre une agente administrative dans un commissariat de cette ville des Yvelines : « Que ceux qui se contemplent dans ce qu’ils appellent pompeusement Etat de droit méditent, après ce nouveau drame, devant l’affaissement de l’institution (…). Depuis des décennies, nos cours suprêmes renforcent les droits fondamentaux des étrangers : facilité pour les visas, largesse du droit d’asile, nombre d’expulsions dérisoire, naturalisations complaisantes. (…) Le principe de précaution invoqué en toutes circonstances, de prudence sanitaire extrême en délit d’écocide, disparaît en matière migratoire. » (Article signé Vincent Trémolet de Villers, rédacteur en chef des pages « Débat et Opinions » du journal.)

Trémolet de Villers ira plus loin dans son éditorial, même si ses autres propos pourraient aussi être mis en correspondance avec des sorties de dirigeants du FN. Ainsi, après avoir fantasmé sur une prétendue facilité dans l’accès aux visas ou au statut de réfugié(e) supposons à son profit que l’éditorialiste du Figaro ne sait, sur ces points, réellement pas de quoi il parle - il établira une comparaison entre l’immigration de personnes humaines et des virus ou encore des polluants, en évoquant le principe de précaution en en matière de lutte contre la pandémie (qu’il conteste visiblement au passage) ainsi que le droit de l’environnement et la future « Loi Climat ». Gollnisch, lui, avait préféré dans le passé comparer les immigrés aux déchets nucléaires en parlant, lui aussi, de « principe de précaution »…

C’est à propos du même attentat de Rambouillet du 23 avril que l’initiateur principal de la tribune publié par Valeurs Actuelles, Jean-Pierre Fabre-Bernadec, justifiera – entre autres dans plusieurs contributeurs au média en langue française et proche du pouvoir russe, fr.sputniknews – l’approche des signataires de celle-ci. La boucle semble ainsi bouclée.

Une nouvelle preuve de la dangerosité de l’extrême-droite 

Si preuve il était encore besoin de trouver, cette tribune des généraux vient nous l’amener : une fois de plus, la dangerosité de l’extrême droite éclate au grand jour !

En effet, c’est bel bien l’ADN du fascisme qui transpire de ces lignes : un pouvoir autoritaire et d’une violence extrême tournée avant tout contre une partie de la population, stigmatisée.

Ne nous y trompons, quelle que soit la colère, au combien légitime, que nous éprouvons contre Macron et son gouvernement, le RN (parti fasciste le plus à même de prendre la tête du pays) ne doit pas être minimisé. L’arrivée au pouvoir de ce dernier ne représenterait pas un « simple » saut qualitatif dans la répression, le racisme etc. Mais bel et bien l’instauration d’une nouvelle ère, un fascisme du 21ème siècle, avec tous els dangers que cela comporte.

Seules les mobilisations de masse, dans l’unité, contre le gouvernement Macron, couplées à une bataille spécifique contre le RN, toute l’extrême droite et leurs idées, pour faire tomber leur masque et les dénoncer, sont à même de redonner de l’espoir et avancer vers une alternative politique.

En cela, les syndicalistes ont une responsabilité majeure !

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