Toujours plus contrôler les pauvres

Dans le cadre du projet de loi sur le respect des principes de la République, le Sénat a voté en première lecture un amendement prévoyant la suspension des allocations familiales, après plusieurs avertissements, en cas d’absence répétée d’un élève à l’école. Cette disposition injuste et pénalisante vient s’ajouter à d’autres offensives contre les familles les plus pauvres de notre société.

Pas de répit dans la marche forcée vers toujours plus de contrôle des plus pauvres. Un vieux débat a refait surface dans le cadre des échanges au Sénat sur le projet de loi confortant les principes de la République. La sénatrice Jacky Deromedi (Les Républicains) a proposé un amendement visant à suspendre partiellement ou totalement les allocations familiales aux familles dont les enfants ne viendraient pas à l’école. Cette proposition, dont on ne comprend pas vraiment ce qu’elle vient faire dans une loi sur le séparatisme, a provoqué des leviers de bouclier dans l’assemblée. Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, n’a pas donné d’avis défavorable à cet amendement. L’objectif de lutter contre l’absentéisme est reconnu par tous mais les arguments avancés par les défenseurs de cet amendement sont discutables. A l’heure où dix millions de personnes - dont 3 millions d'enfants - vivent sous le seuil de pauvreté et où huit millions de personnes ont recours à l’aide alimentaire, une partie de nos élus se trompe de combats. 

Avec cet amendement, c’est d’abord un lien que l’on tente d’instaurer entre les  allocations familiales et l’école. Ce lien n’existe pas pour l’instant. Dès lors que vous avez à charge deux enfants (ou plus) de moins de 20 ans, vous pouvez bénéficier de ce soutien de la part de la société française. Le montant de l’allocation varie en fonction du nombre d’enfants, de leur âge et des revenus du foyer. En l’état de la loi, les conditions requises sont la résidence sur le territoire français et la possession d’un numéro d’allocataire. Faut-il instaurer ce lien entre les allocations familiales et l’école ? L’argent s’infiltre déjà partout dans les moindres recoins de nos existences. Franchir cette étape reviendrait à récompenser le présentéisme avec de l’argent. Peut-on imaginer que les relations entre l’école et les familles, parfois déjà difficiles, puissent rester en dehors de la sphère monétaire ?
 
Les défenseurs de cet amendement insistent sur le fait que la suspension des allocations familiales interviendrait après plusieurs étapes, qu’il s’agit d’un processus progressif et non d’une mesure automatique. Le sénateur Philippe Bas (Les Républicains) précise d’ailleurs qu’un dispositif similaire a existé entre 2006 et 2013, le contrat de responsabilité parentale, et qu’il n’y avait eu que 51 suspensions effectives des allocations pour 6280 seconds signalements. Le sénateur en conclut que « le cœur du dispositif, c’est le contrat », qu’il « s’agit d’aider les parents à se ressaisir » et enfin que « l’inspiration de cet amendement est parfaitement humaniste ». Qu’il y ait plusieurs tentatives de lien avec les parents semble relativement normal mais faire planer la menace de la sanction sur tout le processus de dialogue n’incitera guère à un échange constructif et respectueux. D’autant que la suspension effective ne concernerait que très peu de familles. L’humanisme ne serait-il pas d’aller au bout du dialogue et de tout tenter pour que celui-ci réussisse ? N’est-ce pas justement dans l’intérêt des jeunes de promouvoir un rapport d’échanges plutôt qu’un rapport de coercition ? 

Un autre argument utilisé dans le débat souligne que la menace de suspension des allocations permettrait de « faire venir à la table les familles ». Certes, une majorité d’entre elles viendront car elles n’auront probablement pas le choix. Mais dans quel état d’esprit seront-elles ? Stressées, anxieuses, en colère ? Pour de nombreuses familles les liens avec l’école sont déjà compliqués. Souvent les parents gardent un très mauvais souvenir de l’école. Le rapport de force incite-t-il à mieux écouter et à chercher les solutions ensemble ? Ajoutons que certaines familles, parmi les plus pauvres, n’oseront même pas venir. Leurs vies sont déjà faites d’injonctions et de maltraitances en tout genre. 

Un autre sénateur estime que c’est également « un signal fort aux enfants »  car « ces derniers y réfléchiront à deux fois s'ils savent qu'ils peuvent mettre leurs parents en difficulté ». Si des enfants ou des jeunes ne vont pas à l’école, cela signifie qu’ils font facee à des difficultés. Celles-ci peuvent exister au sein de l’école comme en dehors. Dans tous les cas, rajouter cette tension supplémentaire sur les épaules de jeunes déjà fragiles ne peut que compliquer davantage des situations déjà épineuses. Au contraire, nous devons à ces jeunes de tout mettre en œuvre pour qu’ils puissent retrouver le chemin de l’école. 

Derrière cet amendement, il y a un préjugé tenace selon lequel il y aurait des « mauvais parents qui ne s’intéressent pas à leurs enfants ». Coupons court à cette ineptie, tous les parents aspirent à une vie meilleure pour leurs enfants. Certaines familles sont cassées par la pauvreté et souffrent. Les enfoncer davantage ne mènera à rien d’autre que davantage d’exclusion. Au contraire, dans une société humaniste, il est important de considérer les parents comme un maillon essentiel de l’éducation. C’était d’ailleurs l’un des points fort de l’avis du CESE de 2015 sur une école de la réussite pour tous. Espérons que les parlementaires sauront s’en inspirer dans la suite de leurs travaux. 

Marie-Aleth Grard, présidente d'ATD Quart Monde

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