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Billet de blog 17 déc. 2017

Passer du RSA à un emploi, est-ce perdre des revenus ?

On le croirait, à entendre la communication autour du "Pack sortie RSA" lancé en Essonne ce mois-ci, dont le message principal est "beaucoup de bénéficiaires du RSA refusent de quitter les avantages dont ils bénéficient et donc refusent des offres d'emploi". Une communication qui passe sous silence le vrai obstacle à la reprise d'activité : l'absence d'emplois décents en nombre suffisant.

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"Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde" (Albert Camus, Poésie 44, Sur une philosophie de l'expression)

L'Essonne lance ce mois-ci un "Pack sortie RSA" pour permettre à 150 bénéficiaires du RSA (objectif : 600 à terme, sur les 26 000 que compte le département) de reprendre un emploi dans les meilleures conditions possibles.
Ce pack consiste en un conseil/accompagnement à la gestion des revenus, un "soutien à la relation avec l'entreprise" et un soutien financier (450 € au total sur 3 mois d'aide aux transport et à la vie quotidienne, plus 900 € au total sur 6 mois si la personne a besoin de garde d'enfants).

La raison d'être de ce pack, selon François Derovray, président du département, est que la reprise d'emploi ferait cesser ou baisser des aides liées au RSA (principalement le RSA lui-même et l'aide pour les transports, une mutuelle santé et les factures de gaz et d'électricité) et que les bénéficiaires du RSA hésiteraient pour cette raison à reprendre un emploi(1). Le Parisien explique : "c'est le paradoxe : en retrouvant un emploi, les allocataires perdent souvent des aides et donc des revenus." Oui, vous avez bien lu : Le Parisien écrit que travailler signifierait gagner moins d'argent... beau travail d'enquête(2) !

Si l'on peut saluer dans cette initiative de l'Essonne l'effort d'accompagner humainement et financièrement cette période difficile et cruciale qu'est la reprise d'un emploi pour quelqu'un qui en a été durablement éloigné, on peut aussi s'interroger sur certains aspects de la communication du département... dès le démarrage de l'action (communiquera t-il autant dessus dans quelques mois, quand il s'agira d'évaluer l'efficacité du pack ?).

Napolitano pour ATD Quart Monde

Car, d'abord, ce qui freine massivement les personnes privées d'emploi dans une reprise d'activité n'est pas l'importance des aides sociales ou des allocations chômage, mais l'absence d'emplois décents.
Passer du RSA à un emploi, c'est certes "perdre des aides", mais c'est surtout accroître ses revenus et donc y gagner au final, comme ATD Quart Monde l'a montré pour différentes situations de configurations familiales(3)... même si l'écart est d'autant moins important que l'emploi est précaire (temps partiel ou CDD de courte durée). C'est en réalité dans cette perspective que François Derovray se situe, quand il déclare que "les bénéficiaires du RSA doivent souvent accepter une activité pas toujours à temps complet et parfois précaire."
Dans le témoignage de la jeune femme vendeuse à domicile interviewée ici comme dans celui du monsieur interrogé là, les emplois sont en effet précaires.
La communication sur le "Pack sortie RSA" vise donc, sans le dire, les emplois précaires, avec le message : "acceptez les ; avec le "Pack sortie RSA", vous n'avez plus le droit de refuser quoi que ce soit."

La communication du département de l'Essonne focalise sur les personnes et non sur la mauvaise santé économique du territoire. Si les personnes au RSA ne vont pas suffisamment vers l'emploi, ça serait parce que "elles hésitent à perdre leurs avantages" et non en raison de l'absence d'emplois décents.
Certes, depuis la loi NOTRe de 2015, les départements ont beaucoup moins de pouvoirs en matière économique, dont la compétence a été réattribuée aux régions et aux intercommunalités. Certes, les budgets RSA sont de plus en plus lourds à supporter pour eux. Mais ce ne sont pas des raisons pour rendre responsables du chômage les personnes qui en sont victimes ou notre système de protection sociale.

Car certains esprits pourraient aussi comprendre, entre les lignes de la communication essonnienne, que les aides sociales enfermeraient les personnes dans une dépendance à "l'assistanat", que notre protection sociale serait trop avantageuse et que, finalement, la vie ne serait pas si difficile avec "toutes les aides" dont on bénéficie avec le RSA.
Eh bien si : la vie est extrêmement difficile quand on est privé d'emploi ou quand on a un emploi précaire.
Et, non, les gens ne sont pas des "accros" au RSA et aux aides sociales. Une grande partie d'entre eux préfèrent travailler, même si cela ne leur rapporte que quelques dizaines d'euros de plus par mois, car c'est une utilité retrouvée et cela n'a pas de prix.
Dans un "territoire zéro chômeur de longue durée" où des emplois décents sont créés, le "taux d'hésitation" des bénéficiaires du RSA est de 0% : 100% d'entre eux acceptent le CDI proposé au SMIC.

Dans le reportage sur le "Pack sortie RSA", la personne interviewée "n'envisage pas de se passer de son allocation" qui lui permet de payer moins cher sa facture téléphonique et ses transports. La voix off explique froidement que "prendre le risque de perdre tous ces avantages serait une des raisons poussant beaucoup de bénéficiaires du RSA à refuser une offre d'emploi".
Étant apparemment célibataire sans enfant, le monsieur ignore peut-être (comme la réalisatrice du reportage) que ces réductions sur les transports et sur les tarifs EDF et GDF subsistent pour les familles comptant au moins deux membres, même si elles sortent du RSA après une reprise d'emploi, tant qu'elles restent sous le plafond de la CMU-C (pour les transports) et de l'Aide à la Complémentaire Santé (pour les tarifs EDF-GDF).
Comme le premier tableau ci-dessous le montre, ces réductions subsistent même pour une personne seule sans enfant, tant qu'elle ne dépasse pas en salaire mensuel une bonne moitié du SMIC.

Autre message dit tout aussi froidement par la réalisatrice du reportage : "une sélection [des bénéficiaires du RSA] doit donc s'effectuer". Voilà qu'apparaît à nouveau la distinction entre "mauvais" et "bons pauvres", ceux qui méritent d'accéder à un emploi... précaire.
Cela prépare t-il le terrain à un prochain discours, dans quelques mois, sur le thème "on leur tend la main, mais ces gens-là ne veulent décidément pas travailler" ?...

Derrière sa générosité apparente et son ton "on va vous aider à vous sortir d'un système qui vous empêche de travailler" qui semblent avoir convaincu à la fois "agents sociaux, allocataires du RSA" et élus de l'opposition qui ont "pleinement souscrit" au dispositif, le "Pack sortie RSA" ne s'attaque pas aux véritables freins à la reprise d'emploi.
Il délivre dans la foulée des messages inexacts qui font dévier l'attention du public, des médias et des décideurs, des vrais problèmes et des vraies solutions.

jean-christophe.sarrot@atd-quartmonde.org

(1) Dans l'édito du magazine départemental de décembre, le président présente le "Pack sortie RSA" et annonce en même temps avoir sorti du RSA 1200 "fraudeurs" en deux ans. On aimerait aussi savoir combien ont quitté le RSA parce qu'ils ont trouvé un emploi décent...
(2) Ou simple copier-coller du dossier de presse sur le "Pack sortie RSA" ?...
(3) En cas d'emploi plein temps rémunéré au SMIC, l'accroissement de revenus est environ de 500 à 600 € mensuels pour une famille d'au moins deux personnes. Pour une personne seule, voici une simulation comparant RSA/SMIC et une autre RSA/SMIC à mi-temps, pour le cas d'une personne habitant en Île-de-France et payant un loyer de 700€ par mois.

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