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Billet de blog 24 juin 2018

"Quand tout va mal, je m’accroche aux arbres"

Venez découvrir le nouveau site de la Revue Quart Monde sur www.revue-quartmonde.org. Cette revue trimestrielle donne la parole à des personnes qui ont l'expérience de la pauvreté, à des universitaires, des acteurs de terrain, etc. Voici l'extrait d'un dialogue entre María Ángeles Martín Martín, militante ATD Quart Monde à Madrid, et Rocio Suárez Martín, volontaire permanente de ce Mouvement.

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María Ángeles : Depuis que je suis [à ATD Quart Monde], je réalise ce que représente mon histoire et je regarde mon père différemment : ce qu’il a été et ce qu’il m’a laissé. Mon père a été reconnu invalide à trente-quatre ans et on lui a versé une pension de merde alors qu’il avait quatre enfants. Il est mort à l’âge de cinquante ans. Je me rends compte maintenant que mon père m’a beaucoup apporté ; je pense que je suis comme je suis, grâce à lui. Ce n’était pas le père typique qui vous donnait de l’argent et laissait les autres sans rien, il me demandait toujours : « Combien êtes-vous ? Eh bien, tu ne peux pas t’acheter une glace pour toi toute seule, tu devras en acheter sept..» Je me souviens de l’impuissance de mon père qui allait demander des bourses pour la cantine, qu’on ne lui donnait pas, et puis ma mère y allait et on les lui donnait. Je me souviens combien on l’humiliait. « Il faut être une femme, il faut faire pitié pour qu’on te donne un coup de main, sinon tu coules ». C’est une des choses qui me fait le plus de peine, que l’homme ne soit pas si fort que ça malgré sa puissance. On les casse, on les humilie et ils s’effondrent ; et le pire, c’est que dans mon entourage, encore aujourd’hui, on continue de faire ça : des hommes qui perdent leur emploi, qui commencent à boire, qui ne peuvent plus contribuer aux dépenses de la famille, qui deviennent un fardeau…

Quand je regarde en arrière, je vois combien tu dois être fière de cet amour qu’on te donne. Souvent, quand j’ai accompli quelque chose dans la vie, je pense que mon père est là et qu’il serait certainement très fier. Quand j’ai obtenu ma maison, j’ai pensé : « Regarde papa, finalement je l’ai fait… ». Nos parents nous transmettent la constance et le travail car depuis que nous sommes tout petits, ils nous disent : « Si tu n’étudies pas, tu devras travailler… ».

Moi, j’ai commencé à travailler quand j’étais vraiment jeune, j’avais seize ans quand je suis partie de la maison. Quand j’ai vu une annonce pour être repasseuse, j’ai pensé que c’était un travail ; même s’ils paient très peu, ce n’est pas grave. Grâce au fait d’avoir un emploi, je peux lutter et puis, surtout, je me sens utile et je sens que je suis professionnelle dans ce que je fais et ça me plaît beaucoup. Maintenant, je sais que c’est tout ça que m’a légué mon père, cet homme humilié par les autres.

Quand je suis à ATD Quart Monde, je m’identifie, je vois que je ne suis pas aussi étrange que cela puisse paraître. Ce n’est pas que je cherche les problèmes ou les personnes qui en ont, mais les problèmes des autres me touchent aussi. Et d’ailleurs, je suis toujours prête à donner un coup de main. J’ai souvent l’impression que ça me vient de ma famille, parce que ma grand-mère m’a toujours tout donné, et maintenant je vois que j’ai beaucoup de chance depuis que je suis petite parce que j’ai toujours été aimée, même si nous sommes passés par des moments vraiment difficiles.

Rocio : Quand tout va mal, à quoi t’accroches-tu pour continuer à vivre ?

María Ángeles : Quand tout va mal, je m’accroche aux arbres… Quand je n’en peux plus, je me souviens de combien de fois j’ai pensé que je n’en pouvais plus et pourtant je m’en suis toujours sortie. Je me sens faible et pourtant je sens toutes les envies que j’ai de lutter, de ne pas me laisser aller. C’est vrai que les arbres me transmettent leur énergie… Quand je vois que je n’en peux plus, je serre un arbre dans mes bras, il me remplit d’énergie et j’arrive à aller de l’avant. J’y crois, ça me donne de la force pour continuer à me battre. J’ai beaucoup de résilience, je regarde les problèmes objectivement, je les surmonte d’une manière dont je suis fière et avec dignité, même quand ça va mal. La dignité, et serrer des arbres m’aide beaucoup à être forte, à me relever et à continuer la lutte.

Extrait d’une interview réalisée à Madrid le 25 septembre 2017 : María Ángeles Martín Martín et Rocío Suárez Martín, « Garder ma dignité et serrer les arbres… », Revue Quart Monde, Année 2017, Quel souffle anime nos engagements ?, https://www.revue-quartmonde.org:443/6961.

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