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Billet de blog 24 mars 2018

Pauvreté : avec l'art, rester debout

La peinture, l'écriture, l'art ont une puissance magique, celle de créer des liens entre des êtres, une compréhension de soi et du monde, même au plus profond de la détresse. "L'écriture, c'est quelque chose sur lequel je peux m'agripper pour ne pas redescendre dans le néant."

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Scène 1
« Depuis plusieurs mois, je vois régulièrement une personne sans domicile qui vient à l'accueil de jour. Nous nous sommes rencontrés à l'occasion de la journée internationale du refus de la misère, autour d'un projet culturel où il avait écrit et lu des textes. Depuis, je le croise toutes les semaines dans cet accueil de jour. Cette personne a eu un parcours de vie difficile qui l'a conduit à la rue il y a six ans.
Depuis quelque temps, cette personne écrit. Il écrit de la poésie, mais aussi des manuscrits sous une forme théâtrale : "L'écriture, c'est quelque chose sur lequel je peux m'agripper pour ne pas redescendre dans le néant." "Tout ce que je cherche, c'est avancer dans mon apprentissage. Pour moi, l'écriture me permet surtout cela. J'ai encore du mal à m'exprimer. J'ai des lacunes, comme tout le monde, mais je m'améliore et j'ai toute la vie pour cela, j'ai la main pour écrire."
Depuis quelque temps, nous avons débuté un projet ensemble : écrire des scénettes pour une marionnette qui s'appelle Corentin. Nous imaginons déjà en faire un spectacle pour adultes dans le but de montrer ce qui peut conduire à l'exclusion et à la pauvreté.

Scène 2
Je ne connais pas Patrick. Ghislaine me parle de ce papa. Son enfant, un petit bébé, est placé en institution. Il a le droit de voir son enfant mais jamais seul. Il n'ose pas prendre le bébé dans ses bras devant les assistantes. Il a trop peur de mal faire. Alors les assistantes critiquent Patrick qui

"n'aime pas son bébé" puisqu'"il ne le porte jamais dans les bras". Ghislaine pourtant a vu le papa bercer le bébé. Elle regrette : "Ce jour-là, je n'avais pas d'appareil photo". C'est ainsi que naît l'idée de fixer ce souvenir sur la toile. Quelques mois plus tard, Ghislaine offre à Patrick une peinture qui le représente en train de cajoler son bébé, la reproduction d'une photographie qui n'a jamais existé, l'image d'un acte devenu éternel, qu'il se répète ou ne se répète pas.

Scène 3
Quand je visitais régulièrement Frédéric, il me sermonnait : "Jacqueline, je te l'ai déjà dit, tu dois faire des Père Noël sur les vitrines". Un jour l'apostrophe a changé : "Tu sais dessiner, alors tu vas me mettre un arbre et un chien, là. T'es obligée. J'ai déjà la peinture." Et de sortir une glycérophtalique crème, une acrylique rose, une autre verte, de ces couleurs "pisseuses" que le bailleur de la cité utilisait pour rafraîchir la cuisine et les chambres de l'appartement voisin. Impossible de faire entendre raison à Frédéric, même si les peintures ne sont pas accordées entre elles : "Tu sais dessiner, j'ai la peinture, tu peins". Finalement, par petites zones séparées je réalise un mural de 1m20x1m20. […] La commande finie, Frédéric appelle sa femme. Celle-ci, malade, menue à l'extrême, sourit et d'une voix à peine audible murmure à mon coeur bouleversé : "Tu sais, ce chien-là, il saura nous protéger". La douceur de cette évidence devenait le code décrypteur de l'image.
Peu de temps après, cette dame a été hospitalisée. Un soir, Frédéric téléphone :
- Il reste de la peinture, tu vas peindre le couloir.
- C'est impossible, le couloir est surencombré !
- Tu ne comprends rien, on a tout fait.
- Mais je ne suis pas peintre en bâtiment !
- T'auras qu'à peindre des vaches…
- Mais le mur est abîmé !
- Tu viens, tu peins aujourd'hui… ; "Maman" sort de l'hôpital demain, elle est en fauteuil roulant, ça doit être beau pour elle.
Sur place, le mur de trois mètres de long, sans recul, est vraiment abîmé. Frédéric n'en démord pas : "Tu n'as qu'à peindre des vaches, t'as qu'à les faire noires et blanches". Un flash m'envahit. Je sors faire des photocopies en noir et blanc que je colle sur toutes les fissures et imperfections. Je continue le tableau avec la glycérophtalique crème pour les sols et les architectures, les peintures acryliques vertes pour la végétation, et les roses pour les lumières. Petit à petit, un paysage se forme. […] C'est de l'ordre de la magie. Parce que le doute m'a permis de lâcher prise, "Maman" m'a révélé une intimité. "Maman" est décédée. Frédéric nous a quittés. Les muraux ont été détruits, heureusement peut-être car, sans le mode d'emploi d'un vécu, l'absurde les aurait dénaturés. La force d'aller de l'autre côté des apparences est restée."

Ces trois scènes sont tirées d'écrits récents de volontaires permanents du Mouvement ATD Quart Monde. Les deux dernières sont issues de l'article « Entre réalités, mensonges et vérités » de Jacqueline Page, dans le dossier « Derrière l'image » de la Revue Quart Monde n°245, mars 2018.

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