Ce que cachent les chiffres erronés du chômage

Les chiffres trimestriels de Pôle emploi montrent une légère diminution du chômage par rapport au trimestre précédent. Baisse t-il vraiment ? En réalité, on l'ignore, car ces statistiques ne comptent que les chercheurs d'emplois inscrits sur les listes. Et si les désinscrits ou jamais inscrits croissaient de façon plus importante encore ?

Les chercheurs d'emploi qui échappent aux statistiques de Pôle emploi sont ceux qui s'en sont désinscrits ou n'y ont jamais été inscrits, ce qui ne signifie pas qu'ils ne cherchent pas par leurs propres moyens. Ils sont ainsi des centaines de milliers et même des millions, en France comme ailleurs, à rechercher un emploi et n'être pas comptés dans les chiffres officiels - avec un emploi précaire ou pas d'emploi du tout.
Et comme ils n'apparaissent pas dans les chiffres officiels, on ne sait pas bien si leur nombre stagne, diminue ou augmente d'année en année, ce qui est le plus probable.

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En France, trouver sur Internet les chiffres du chômage et les interpréter est une vraie gageure. Les sites de l'INSEE et de la DARES (ministère de l'Emploi) font tout pour brouiller les pistes, à croire qu'ils n'ont pas de webmestre, en présentant plus de chiffres anciens que de chiffres récents et en accumulant un grand nombre de données, ce qui rend tout cela assez obscur pour le grand public comme pour les journalistes et les spécialistes(0). Ces derniers en sont réduits à commenter des chiffres officiels du chômage(1) qui ne correspondent pas à la réalité et à les comparer avec ceux d'autres pays. C'est assez stérile.

On pourrait contre argumenter que ces chiffres officiels ont quand même un intérêt car ils montrent des évolutions... Eh bien même pas, car si ces chiffres décroissent, cela ne signifie pas que le chômage caché diminue aussi. Au contraire, on peut supposer que de plus en plus de personnes se désinscrivent ou ne s'inscrivent pas à Pôle emploi, de peur d'être plus contrôlées que soutenues dans leur recherche d'emploi. Et il est évident qu'il y a davantage de chercheurs d'emploi désinscrits parmi les chômeurs de longue durée (> un an) que parmi les plus récents, ce qui signifie que les chiffres du chômage de longue durée sont encore plus imprécis que ceux qui concernent le chômage de moins d'un an.

Si l'on relie tout ça aux discours sur le contrôle des chômeurs, on entrevoit là une mécanique pernicieuse. Des personnalités publiques ont intérêt à renforcer le discours anti-chômeurs, car le résultat est que les chercheurs d'emploi, surtout ceux de longue durée, voient de moins en moins Pôle emploi comme un soutien mais de plus en plus comme un organisme de contrôle, malgré le gros travail que font la plupart des conseillers Pôle emploi. Et cette vision noire de Pôle emploi décourage les chercheurs d'emploi de s'y inscrire. Cela diminue d'autant les chiffres officiels du chômage.

A t-on une idée du nombre de ces chômeurs invisibles dans les statistiques ?
Aux États-Unis, le nombre de chercheurs d'emploi découragés est évalué au bas mot à entre 500 000 et un million, auxquels il faut ajouter le nombre de jamais inscrits, en particulier des jeunes sans emploi ni formation.
En France, on peut l'évaluer à au moins entre 2 et 3 millions : les 2/3 des 1,8 millions d'allocataires du RSA(2), plus entre 500 000 et un million de jeunes de 15 à 29 ans qui ne sont ni en emploi, ni en formation, plus d'autres encore qui ont perdu espoir et/ou se trouvent dans le non-recours au RSA et aux autres prestations sociales.

Quiconque aurait des informations/analyses contradictoires ou plus précises est invité à les faire connaître...

Et ce que toutes ces statistiques ne montrent pas, c'est que le chômage de longue durée n'est pas anodin. C'est une expérience qui laisse des traces profondes, même si on arrive à la surmonter. Quand on connaît le chômage pendant plusieurs mois ou années, cela fait un trou dans le CV et ça marque psychologiquement. Les études montrent que, surtout pour les jeunes, cela handicape ensuite pas mal la possibilité de trouver des emplois décents, correctement rémunérés et avec des perspectives d'évolution.

Pour finir, mettons en oeuvre notre devise "après une mauvaise nouvelle, une bonne, plus grande encore" : la bonne nouvelle est que le chômage n'est pas une fatalité. En cette veille de fête du Travail, redisons haut et fort qu'avec de la volonté citoyenne et politique, on peut s'y attaquer et même l'éradiquer !

jean-christophe.sarrot@atd-quartmonde.org

Notes

(0) Bon, c'est vrai, la page http://statistiques.pole-emploi.org/stmt/publication est assez claire...
(1) En général la catégorie A : chercheurs d'emploi en recherche active et sans aucune activité
(2) Seulement 600 000 chercheurs d'emploi inscrits (en catégories A, B et C) sont bénéficiaires du RSA socle en décembre 2017, sur 1,8 de bénéficiaires du RSA socle à la même date. En étudiant ces chiffres sur ces dernières années, on retrouve cette moyenne d'un tiers seulement des bénéficiaires du RSA socle inscrits dans les catégories A, B et C de Pôle emploi.

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