Au fil des mots de loin, par Augustin Givord-Bartoli

Dans ce texte, Augustin Givord-Bartoli, psychologue exerçant la psychanalyse, une pratique impliquant une co-présence des corps rendue impossible durant le confinement, examine la consultation à distance, qui ne remplace par le « présentiel » mais permet de tenir un fil ténu avec les patients. Il montre qu’il s’agit aussi, pour le psy, d’accepter et d’élaborer le manque, de penser en mouvement.

Augustin Givord-Bartoli est psychologue, il exerce la psychanalyse, une pratique thérapeutique qui implique une co-présence des corps rendue impossible durant le confinement. Bien que la perception des expressions du corps, ses tensions, ses frémissements (voire son odeur selon un célèbre texte de Didier Anzieu) fassent partie intégrante de la technique de l’écoute, le travail ne peut pour autant être interrompu sans dommage pour les patients. En tâtonnant et en respectant les choix des patients qui préfèreront la voix à l’image, le téléphone à la viséoconférence, pas de solution miracle, la consultation à distance ne remplace pas le « présentiel », mais un fil ténu est tenu, et ce n’est pas rien. Pour le psy, il s’agit aussi de rester psychiquement vivant, d’accepter et d’élaborer le manque, de penser en mouvement.

 

 

La technologie fait des merveilles. D’ailleurs à notre époque on ne s’en passe plus. Et puis ce serait dommage en ces temps troubles. Cela permet par exemple de se parler de loin ; et donc à mon niveau de téléconsulter. En soi rien d’une victoire, mais le champ des possibles. Certes un peu sentencieux comme entrée en matière, qui plus est pas très critique. Qui parle, un confiné ? Un travailleur, un psy… ou bien un converti ? Vraiment, le vent du progrès nous porte-t-il autant ? Je ne spoile pas grand-chose en disant non. Les Temps modernes ça craint, même en alexandrins. On va donc changer de forme, c’est de circonstance.

Amoureux des mots n’est pas mon métier, tout juste un affluent. Disons que si dans nos langues résident quelques trésors, quelques autres et moi-même nous occupons d’en appréhender la forme, la structure. Je fais partie de ceux qui soutiennent le postulat de l’inconscient, je l’affirme dans toute la vigueur de notre actuel manque d’audience. En d’autres termes nous psychanalystes ne sommes pas à la mode (quoi qu’en disent certain·e·s collègues pleins d’imagination… ou très Parisiens). Mon avis c’est qu’on perd, entendez « nous tous, collectivement », le lien avec notre énigmatique présence au monde. On nous vend un rapport univoque aux choses de la vie, l’humain 2.0 ne se satisfait plus de demi-vérités. La question de l’identité se fige, se radicalise. Alors quoi, vive la décroissance ? Oh que non ! Sans mon Wi-Fi je ne puis survivre. Et, curieusement, la technique se met au service de mon activité.

Quand la guerre a éclaté… euh je veux dire au début du confinement, j’étais bien embêté. Le contexte sanitaire en son entièreté - échelle ahurissante et manque de solution jusque dans nos pays du G7 – me pose problème, comme tout le monde. Comme tout le monde je compose avec des angoisses plus ou moins rationnelles, profitant pas toujours à fond de l’excellente qualité de ma prime analyse. Le chapitre des désagréments s’est enrichi un moment de mon impuissance thérapeutique. Sagement confiné, je me suis retrouvé sans moyen d’assurer la continuité de ma tâche. Eh oui, l’essentiel de mon activité est clinique, psychothérapique, ce qui implique d’être en contact avec celles et ceux qui viennent me voir. Mes patient·e·s, celles et ceux qui font le job, mes analysant·e·s. L’attente qui a suivi notre éloignement s’est révélée d’autant plus difficile qu’elle possédait un caractère infini, dû sans doute à l’inédit de la situation. Impossible de prendre des nouvelles. Pas encore extralucide, j’étais rivé à mes écrans. C’est pourtant du téléphone que m’est venue une voix secourable.

J’ai de cette manière été prévenu que je pouvais reprendre. De chez moi, à distance. Pour des raisons essentiellement relatives à la confidentialité - et sur lesquelles mon devoir de réserve interdit de m’étendre -, je n’ai pu accéder aux dossiers de mes patients. J’ai donc récupéré leurs coordonnées grâce à mes collègues infirmiers restés en poste au Centre Médico-Psychologique pour adultes auquel je suis rattaché. J’estime avoir de bonnes conditions de travail et, justement parce que notre équipe pluridisciplinaire se concerte avec régularité en temps normal, nous avons pu maintenir le lien d’un côté comme de l’autre en pareil épisode.

Parallèlement j’ai pu réfléchir avec mes camarades psychologues de tout l’établissement[1] à la mise en pratique d’une demande du Directeur : un dispositif d’écoute psychologique à destination des professionnels de notre hôpital. Je n’ai pas été retenu pour la réalisation finale de cet outil, la formule soutenue par moi – et par quelques autres – n’ayant pas été retenue. En effet nous imaginions nous rendre disponibles le soir et le week-end, par téléphone, quand le choix s’est porté sur du 9h-17h de lundi à vendredi. Pour les raisons précitées, je ne développerai pas non plus sur le fond de l’affaire ; j’en parle simplement pour souligner la forme de nos rencontres, à savoir via Discord. L’usage de ce dispositif était inhabituel dans nos échanges, totalement nouveau pour moi. Je demande à ce genre d’outil de se faire oublier : d’après moi leur fonction première est de faire comme si on pouvait s’en passer. Nous faciliter la vie, rendant nos limites humaines corporelles obsolètes. Critiquons le post-humanisme… jusqu’à ce que l’on puisse discuter à quarante, ceci dans un rayon de cent bornes. Pas de « s’il vous plaît », je demande à la machine de se soumettre à ma divine parole. Et le logiciel de me flatter en me faisant oublier que je suis ce qu’on appelle une bille en informatique.

Maintenant situé mon lien gentiment torturé à la technologie, avançons vers la suite : en mode consultation. Mon souci porte effectivement sur le public usuellement accueilli ; plus que sur les professionnels. Même si celles et ceux de la santé, du social ou de l’éducation sont honnêtement représentés dans nos files actives. Ainsi une voix d’autorité a fait savoir par celle de mes collègues - et donc par téléphone – que mon emmurement silencieux touchait à sa fin, et que, recevant la mienne, d’autres sujets m’allaient permettre d’entendre des voix.

Nulle recommandation technique ne m’étant spécifiée, je me trouvai libre de mes choix. Une foule de moyens se proposait à moi, augmentations potentielles de toute compétence nécessaire. De sonotones virtuels en porte-voix miniatures, j’allais pouvoir reléguer la caféine aux occasions mondaines. Quid du savoir ? Le Grand Internet en est une source inépuisable, enfin presque, on va dire que oui. Au pire j’ai une bibliothèque, elle est belle et bien fournie. Bref, si j’ai un trou j’ai de quoi le combler. En fait je serais omnipotent ; à la fois je ne serais pas vraiment là. Séduisant.

Était-ce là l’inavouable idée ? Tout au plus à l’insu de mon plein gré. Incarner le mythe de l’homme invisible est une gageure que mon cadre de travail véritable m’a empêché de relever. Déjà le psy par Skype, Zoom et consorts ne s’absente de lui-même qu’avec modération, ses éléments de corps le ramenant à une forme de réalité tangible. Les contraintes liées à notre condition ne s’évanouissent pas grâce à la magie, ou à la science d’ailleurs. De plus cette liberté est signe d’une difficulté, une alternative nous privant d’une autre. Enfin, en fond, un invisible ennemi, bien réel, meurtrier.

L’ombre du virus plane bel et bien depuis le départ sur nos vies quotidiennes, notre travail n’y échappe pas, vous l’aurez remarqué. Donnée alimentée par nombre d’autres, il pleut des statistiques. Qui s’interprètent, naturellement. De quoi nous donner du grain à moudre pour notre moulin à angoisse. Les psys ont bien sûr été sidérés, à l’instar de leurs concitoyens. Démuni·e·s, en proie au doute, regrettant ne pas être aussi fins connaisseurs des protocoles d’hygiène que leurs collègues soignants. À ce propos, j’ai vu passer sur les réseaux sociaux une quantité non négligeable de protocoles, chartes et autres types de documents affligeants de simplisme anxieux. Je trouve dommageable à l’extrême de voir mes confrères et consœurs se réfugier derrière des avis éclairés qui ne sont pas les leurs. À mon humble avis, si on perd ses moyens dès qu’il y a de la houle, il faut s’interroger sur notre légitimité à naviguer. Et que l’on ne me parle pas de partage des idées : ce qui est ici mis en commun s’appelle du prêt-à-penser. Enfin, quittons nos moutons et revenons à nos sujets en souffrance : il nous fallait, en outre, trouver comment accueillir leur parole, chez soi mais dans un autre espace. En faisant le deuil, on vient de le voir, de nos fantaisies futuristes.

Téléphoner semblait logique, plus accessible. Seulement sans en faire une étude aussi détaillée que dans une partie de poker, tout ce qui s’exprime visuellement dans l’espace de la cure nous intéresse, et sans se voir, on le perd. J’aimerais croire que nous développons de nouvelles capacités palliant cette absence ; c’est hélas aussi vrai que le surdéveloppement d’autres sens par les aveugles. Que l’on me comprenne bien : aucun mode virtuel ne saurait se substituer à une séance en présentiel. C’est la situation peu banale, subie, qui nous impose l’adaptation. L’extraordinaire n’est de fait pas à chercher ailleurs. À nous de faire une proposition de remplacement acceptable. Je me suis donc interrogé sur la pertinence d’entretiens en visio, susceptibles d’apporter un plus d’ouïr au-delà de l’audition. Et ce n’est pas moi qui ai tranché.

Il s’est agi d’une réponse collective, en provenance des individualités formant ma patientèle. Les ados, les sénescents, les très très angoissé·e·s ou les franchement pas tristes, toute symptomatologie spécifique mise à part, ont déclaré d’une seule voix choisir le téléphone. Allez, presque ; une quasi unanimité. Depuis je fais des radio-thérapies.

Il y a plus : je passe des appels à longueur de journée. Je téléphone à mes patient·e·s. Ce qui est peut-être un détail pour vous revêt pour moi un aspect surprenant. Communément je suis celui qui attend ; il appartient au lecteur de me fantasmer parmi les meubles, avachi sur le divan ou bien faisant le poirier. Toujours est-il que là où je pouvais les sniper s’ils avaient cinq minutes d’avance, de retard ou pire qu’ils étaient pile, je m’efforce désormais d’assurer mes horaires. Ne rêvez pas, le super pouvoir d’interprétation ne change pas de camp si facilement. Reste que le cadre change, là où on ne s’y attend pas. Qu’ouïs-je de si neuf, si différent ? Qu’est-ce que je rate, à quoi suis-je sourd ? Parce que mon job je m’y entends, mais ici, ça… y a comme un blanc.

En préambule j’évoquais les merveilles de la technologie, on croise aussi des monts, plus escarpés. Le fameux revers de la médaille. L’on se trouve dépendants d’objets qui, c’est un comble, fonctionnent un peu trop bien. La réalité s’immisce dans toute sa vilenie, biaisant le travail psychique. D’abord je ne savais pas l’import du son si performant ; l’export non plus d’ailleurs. On a l’impression d’être dans la même pièce… non, cela va au-delà, les bruits parasites sont éliminés, on s’entend encore mieux ! Quel apaisement… Les temps de pause, ponctuations inspirantes, s’abîment, s’éternisent. Un mystère à double tranchant : tel silence ouvre sur l’élaboration ou la mort. Ceci redoublé par la proximité sensorielle accrue des paroles adressées. Ce qui nous signifie le monde extérieur passe par des voies jusqu’alors inconnues. L’insu de celles et ceux qui travaillent sur eux-mêmes s’accompagne soudainement de pas de côté dans le discours. Sensation trouble des deux côtés. Finalement, ne faudrait-il pas recourir directement à d’autres sens et prescrire la visio ? Tandis que j’étudie une solution miracle, à l’autre bout du fil on n’est pas dupe.

L’honneur est sauf, je l’ai compris par moi-même. À quelques exceptions près, chacun·e s’est engagé·e pour ce qui était l’environnement optimal de travail. J’ai bêtement imaginé qu’il s’agissait avant tout d’un embarras lié au dévoilement domestique. Il y a de quoi écrire là-dessus, mais je crois plutôt à une forme de perspicacité : les langues si personnelles qui résonnent en séance supportent tous les confinements. Elles n’ont surtout pas besoin d’ersatz maladroits. Au lieu d’essayer de stabiliser un modèle altéré, d’une façon puis d’une autre, de n’importe laquelle, la plus sûre des sagesses consiste à s’amender, faire l’expérience du manque. Privilégier l’écoute des mondes internes, voilà l’heureuse idée.

 

Tout compte fait, j’ai tenté d’organiser ma consultation selon le mode le plus proche de ce qu’elle était juste avant le confinement, conservant tant que possible horaires et durées des séances. Je me suis montré exceptionnellement plus souple si le cadre de vie de mes patient·e·s empêchait un déroulement suffisamment satisfaisant de nos entretiens. De toute manière le socle est inamovible : on procède au cas par cas. Le fait d’avoir plus de choix pour mes tasses n’impacte pas beaucoup le fond de la chose.

J’ai lu que l’on travaillait plus en télétravail que sur site, je ne sais si c’est un mythe contemporain, en tout cas je n’ai pas repéré cela pour moi. Cela dit, je ne suis pas forcément un bon exemple, ayant une tendance boulimique à ce niveau ! Concrètement si je n’ai pas une pratique clinique ininterrompue je travaille tous les jours : je lis, j’écris, j’échange… Je considère faire un métier dans lequel on n’est jamais totalement formé, jamais arrivé.

 

Je ne prétends connaître aucune méthode infaillible, pensant que la meilleure est toujours celle qui marche. Je ne conseille pas de protocole autre que penser en mouvement. Ce récit rend juste compte d’une poursuite : celle de mon exercice psy. Et l’on devra s’en contenter.

 

[1] Les CMP sont des structures extra hospitalières faisant partie de certains établissements de santé, en l’occurrence un Etablissement Public de Santé Mentale.

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