« Je me sens comme une arme biologique »

Travailler avec l’équipement de protection ne va pas de soi, il empêche de voir, entendre, respirer, entrave les gestes techniques. Puis vient le moment où chez soi on ne l’a plus. « Je me sens comme une arme biologique tout le temps » dit cette infirmière, peut-être contaminée par un patient. A l’avenir, elle voudrait des conditions de travail dignes (propos recueillis par S. Ringanadépoullé).

Je suis une infirmière espagnole, je travaille à Saragosse qui est la cinquième ville la plus grande d'Espagne. J'ai décidé d'aller à l'hôpital quand la crise du Covid a commencé. Ils m'ont appelée dans un petit hôpital. J'ai commencé à travailler pour toutes les unités sous forme de « pool », c'est-à-dire que je vais là où ils ont besoin de moi, je fais un renfort. 

Je suis passée dans presque tous les services de l'hôpital, j'ai tout vu... les positifs, les négatifs, les urgences, les soins intensifs... Moi quand je suis arrivée, c'était fin mars, donc ça avait déjà commencé. Pour mes collègues des autres hôpitaux, au début il n'y avait pas de matériel. Moi quand je suis arrivée il y avait du matériel. C'est vrai qu'il faut rationner par contre. 

Moi j'étais en libéral, ça a été stressant pour moi au début. Il y avait beaucoup de personnels donc ils ont prévu qu'il y aurait des malades parmi les professionnels. Ils ont organisé l'hôpital ainsi : « réa positif », « réa négatif » et « réa suspicion », c'est un peu fou parce que j'ai la sensation qu'il n'y a plus de maladies... il y a juste des positifs et des négatifs. La priorité c'est positif - négatif parce que par rapport à ça tu vas t'habiller d'une façon ou d'une autre. 

Si c'est des positifs ou des suspicions, tu vas mettre tout l'équipement dit « EPI » (Equipement de protection individuel), je ne sais pas en France comment ça s'appelle mais en Espagne c'est EPI.  Pour les cas négatifs je ne le porte pas, mais le problème c'est qu'il y a des cas avec la PCR négatif, avec les tests négatifs, mais d'un coup ils deviennent positifs : soit parce que la sensibilité des preuves n’est pas top, soit parce qu'il y a eu une infection postérieure. C'est de cela dont je suis en train de souffrir en ce moment. Le problème c'est que je ne me suis pas assez protégée pour les patients négatifs parce que c'est officiellement négatif mais d'un coup ils sont devenus positifs. Ca arrive souvent et ça m'est arrivé la semaine dernière. 

J'avais des protections, mais je n'en avais pas assez. Là ils ont commencé à nous faire des tests rapides pour tout le personnel de l'hôpital. J'ai rempli un formulaire pour la santé au travail et ils vont me faire aussi la PCR, c'est le test qui dira si je suis en train de passer la maladie ou si je l'ai déjà passée. 

Quand tout ça a commencé j'avais décidé de déménager avec ma tante parce que mon père est à risque, il a une maladie cardiaque. Le problème c'est que j'ai commencé à déménager, les mesures se sont relâchées, il y a moins de monde infecté. Le jour où j'ai décidé de rentrer chez moi, un de mes patients est devenu positif. Je me retrouve dans une situation où je ne sais pas trop quoi faire. C'est une situation d'angoisse, je n'ai pas peur pour moi c'est surtout pour les gens autour de moi. 

Il est facile de critiquer la gestion et la direction mais je pense que personne n'était préparé. 

Moi je suis à Saragosse, le bordel c'est à Madrid et ça nous a donné un peu de temps pour réagir. Ma communauté en Aragon, on n'a pas eu beaucoup d'infectés mais parce qu'à l'hôpital ils ont préparé des soins intensifs, ils ont habilité plusieurs salles et ils ont renforcé le personnel. La santé au travail est aussi venue faire des protocoles : « unité propre », « unité sale », « il faut faire comme-ci, comme-ça ». Les protocoles sont arrivés un peu tard. 

J'ai commencé avec la crise, je me suis adaptée. Ils nous ont fait une formation pour mettre l'EPI. C'est horrible de travailler avec ça, il fait très chaud à l'intérieur et avec le double masque FPP2 et un sur-masque en plastique, ça fait du gaz carbonique et tu as mal à la tête. Les malades sont vieux, ils sont désorientés, ils sont seuls, ils ne reçoivent pas de famille et nous on rentre dans les chambres comme un martien, comme un astronaute. C'est triste, ils sont seuls et ils meurent seuls. 

L'enjeu pendant le Covid c'est d'arriver à travailler avec l'EPI. Ce n'est pas évident, il y a une façon de mettre et une façon d'enlever. Techniquement, quand tu canalises un cathéter périphérique il faut avoir la touche (quand tu fais une prise de sang il faut voir la veine, il faut la toucher) et là on a trois paires de gants. Je mets deux paires de gants parce que sinon je n’arrive pas à toucher. Je ne sais pas si c'est un miracle mais on arrive à faire tout ce qu'on a à faire. En plus il y a le double masque et c'est en plastique et parfois il y a la vapeur. On était en hiver ça allait mais avec la chaleur je ne sais pas ce que ça va donner parce qu'on ne peut pas mettre la climatisation parce qu'il y a possibilité de transmission de virus. 

Ce sont des mesures de protection mais tu ne travailles pas pareil. Par exemple, il faut qu'on minimise le temps d'exposition avec les patients, donc quand tu rentres dans la chambre, j'essaye de faire de mon mieux, de rassurer le patient, d'avoir une ambiance chaleureuse mais j'ai peur et je n'arrive pas bien à tout écouter à cause du masque. Ce sont des personnes âgées donc ils ne nous entendent pas bien et entre collègues on ne s'entend pas donc il faut crier, il faut se rapprocher... mais pas beaucoup parce que sinon je m’expose. Moi je commence la journée avec beaucoup de précautions mais au fur et à mesure, il y a la transpiration, il y a le masque qui donne des maux de têtes, il y a du gaz carbonique... je fais mon travail comme il faut mais je finis par négliger avec l’épuisement. Parfois je reste trois heures d'affilées avec les équipements de protection, c'est lourd. 

Entres infirmières on s'entend bien. On gère comme on peut, mais après on arrive à la maison on n'est pas tranquille. Quand je rentre chez moi, je me déshabille, je laisse mes affaires à la porte dans un sac poubelle ou dans un coin de ma chambre et je vais à la douche. Avec ma tante je ne mets pas de masque mais avec mes parents je mets un masque et on a une longue table, je mange loin d'eux. J'arrive chez moi et le travail continue, ça c'est aussi dur. Je me sens comme une arme biologique tout le temps. Parfois j'essaye d'oublier parce que sinon je n'arrive pas à vivre. Quand j'ai su que mon patient était positif, hier et avant-hier, je n'ai pas arrêté de pleurer. On a appelé mon médecin de famille et elle m'a tranquillisée : « on est tous pareil, il faut gérer la peur ». C'est un peu comme une épée de Damoclès. 

J'arrive à gérer la peur avec les patients. Ce n'est pas tous les jours pareils et puis quand je mets l'EPI, je fais, j'enchaîne le travail. A la fin de la journée à cause du mal de tête, je ne sais plus comment je m'appelle. 

J'aimerai souligner l'importance du système public et de notre respect. Je ne demande pas plus d'argent, je demande plus que les gens prennent conscience. Ca me fait rigoler un peu... bon parce que si je ne rigole pas je pleure... En fait tous les pays de l'Europe on a souffert des mêmes conséquences politiques qui ont privatisé systématiquement, qui ont vendu le système public. On n'a pas pu faire face, on parle de l'Espagne, mais la France, c'est là cinquième puissance mondiale. On se croit les rois du monde... et non. 

Je voudrais crier, je voudrais que les gens prennent conscience de l'importance du système public. Parce qu'un jour où l'autre on aura tous besoin de ce système. Madrid, la capitale, c'est une des communautés qui a la plus souffert des politiques de privatisation de ces dernières décennies. On voit le résultat : moins de personnels, moins de lits. Dans mon travail plus tard, je voudrais des conditions dignes pour travailler. 

 

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