Le regard d’une infirmière de réanimation

Le Covid a transformé les relations dans les équipes de soin, avec les patients surinformés et terrorisés, les familles tenues à distance ou isolées dans leur deuil. Une infirmière expérimentée de réanimation décrit son quotidien pendant le pic de la pandémie, les trucs, les situations marquantes et les larmes dans la voiture en rentrant (propos recueillis par S. Ringanadépoullé).

Je suis infirmière depuis une vingtaine d'années. J'ai toujours fait de la réanimation. J'avais commencé par faire de la réanimation dans un grand groupe hospitalier au centre de Paris, dans un service de réanimation plutôt spécialisé, là je suis dans une réanimation plutôt générale et qui accueille des personnes du département. C'est une réanimation médico-chirurgicale, on a des patients de tout âge avec des pathologies diverses qui viennent de l'extérieur (donc de chez eux, des urgences) ou qui viennent de services de soin de l'hôpital ou des hôpitaux environnants. Je suis dans ce service depuis une dizaine d'années. 

Une réanimation spécialisée peut être, par exemple, une réanimation de néphrologie qui accueillerait uniquement des patients atteints de pathologies qui concerneraient le rein, le foie... Là la différence c'est qu'on accueille des urgences qui sont médicales ou chirurgicales et qui sont là pour une défaillance organique (coeur, foie, rein), ou neurologique, qui peuvent être ciblés vers des services plus spécialisés mais ce sont des patients qu'on accueille parce qu'on a la capacité de les accueillir. Ce sont des patients qu'on doit assister le plus rapidement possible parce qu'il y a un risque vital. Soit les patients restent chez nous parce qu'on est en mesure de les traiter, soit ils peuvent bénéficier de soins des services environnants. On a la chance d'être en région parisienne, on a des techniques très intéressantes, ils peuvent être redirigés vers les services qui peuvent leur venir en aide de façon plus pointue et spécifique.

Le travail d'une infirmière en réanimation consiste à accueillir les patients qui sont en souffrances médico-chirurgicales, qui ont besoin d'une assistance ventilatoire et/ou cardiaque dans le cadre d'une urgence. En général, on doit suppléer un ou plusieurs organes, les patients présentent souvent des détresses organiques dans leur service ou leur lieu d'origine. La suppléance organique relève d'un matériel qu'on ne trouve qu'en réanimation et d'une surveillance clinique continue. La surveillance clinique doit être soutenue donc on a un effectif plus important en réanimation et on est protégé par décret : une infirmière à deux à trois patients maximum. On est très proche physiquement de nos patients, on peut assurer une surveillance plus intéressante grâce aux moyens attribués à la réanimation. Ce sont des patients pour lesquels les médicaments doivent être administrés très rapidement, ils doivent bénéficier d'examens d'exploration rapides et ils doivent (ce qu'on dit dans le jargon) « être techniqués » dans le sens où on doit les appareiller, on doit leur faire bénéficier d'outils de réanimation dès qu'ils en ont besoin pour soutenir leur état de santé et pour anticiper les détresses et les états de choc qu'ils peuvent subir. 

 Dans l'activité infirmière on a différents types de gestes. On a les tâches qu'on est en mesure de faire nous-mêmes et qui relève de ce qu'on appelle « le rôle propre ». On est capable d'assurer une surveillance clinique, on est capable d'assurer des soins, au-delà des soins de confort, on est capable d'anticiper la survenue d'une aggravation. Ce qu'on fait, c'est qu'on les surveille cliniquement et dès qu'on se rend compte que leur état clinique s'aggrave, on alerte les médecins car la majorité des actes se font sur prescriptions médicales. Donc les médecins comptent sur nous pour anticiper une éventuelle défaillance, une éventuelle aggravation par la surveillance clinique qu'on attribue aux patients. Un patient qui a du mal à respirer ou un patient qui commence à présenter une aggravation cardiaque, respiratoire ou autre, on doit être en mesure de restituer, de nommer les signes cliniques chez le patient et d'en alerter le médecin qui nous prescrit les soins médicaux : ça peut être des thérapeutiques médicamenteuses, des installations du patients où on assiste le médecin afin qu'il puisse poser certains fils de matériels comme les cathéters, les perfusions qu'on pose qu'en réanimation et on les assiste aussi lors des ponctions. La spécificité de l'infirmière de réanimation c'est d'être capable de gérer certains outils comme les machines à dialyse, les machines à ventilation : on doit les monter, les installer avec l'aide des médecins et on est capable de surveiller les machines. Ce qui fait que tout le monde ne peut pas travailler en réanimation car on doit être formé sur ce type de machine sur plusieurs mois. 

Le contexte de pandémie a contraint le service à accueillir des patients Covid et devenir centre de référence d'accueil des patients Covid du département. Au tout début, on s'est informé de ce qui s'était passé en Italie essentiellement parce que la Chine c'était compliqué pour avoir les informations. Puis, la communauté de réanimateurs nationale a mis en place un système de plateforme via deux sociétés savantes qui sont la SRLF (la Société de réanimation de langue française) et la SFAR (la Société française d'anesthésie réanimation). Ce sont deux plateformes de communautés de réanimateurs qui sont largement reconnues au niveau national, c'est celles qui mettent en place les préconisations pour les patients de réanimation. Elles ont mis en place sur leur site internet un système d'aide et d'informations, elles faisaient des points hebdomadaires et elles recueillaient des témoignages de réanimateurs du Grand Est. Le premier établissement qui a commencé à accueillir les patients de la région c'est la Pitié-Salpêtrière et c'est là où se trouvent les directeurs de ces sociétés savantes. On a eu une source d'information qui était différente de celle qu'on avait d'habitude qui était celle d'une communauté médicale nationale. Le fait d'avoir des points hebdo et d'être tenus informés uniquement sur cette pathologie nous a permis d'être à la pointe dès le départ. Internet a été un outil très important et ça a permis de grossir une communauté de soignants et de ressources élargies ; ce qui n'est pas forcément notre cas au niveau infirmier. Au niveau infirmier, on peut s'informer mais là il y avait des points auprès desquels on pouvait se référer, ce qui n'est pas forcément nos réflexes habituels. Normalement, nos réflexes c'est d'aller voir nos médecins ou d'aller lire sur nos livres de références ou sur internet.

Au début, on nous a briefés quelques semaines avant en nous disant qu'on devait devoir être en mesure de recevoir un type de patients particulier. Pour moi, ce qui a été très frappant, choquant, ce qui m'a fait réaliser qu'on était en état de pandémie mondiale, c'est d'abord le fait de vider les chambres des patients qui avaient d'autres pathologies. Ensuite ce qui a été très révélateur, c'est quand on a vu notre tableau (on a un tableau sur l'ordinateur qui permet de réunir toutes les chambres des patients avec l'identité des patients et nos 16 patients sont affichés sur le scope central) rempli uniquement de patients Covid, là ça fout une claque. Là on s'est dit qu'il se passait quelque chose, on a ressenti l'effet de la réalité de la pandémie. On s'est dit : « c'est une pathologie qui n'existait pas en France il y a deux semaines et on se retrouve à ne faire que ça ». Puis ensuite on nous a demandé d'annuler tout ce qu’il y avait de prévu d'un point de vue privé et d'un point de vue professionnel, on nous a demandé de préparer l'annulation de nos vacances et de revoir nos emplois du temps, mais cela allait de pair avec le contexte de confinement à l'extérieur : tout le monde a vu sa vie changer à l'extérieur. 

 On subit tout le temps des coupes budgétaires, on subit des contraintes administratives qui font qu'on s'éloigne de plus ne plus de nos patients (des surveillances cliniques de nos patients). Quand on reçoit une information on se dit : « qu'est-ce qu'ils nous ont pondu ? quelles contraintes vont nous être imposées, vont nous éloigner et vont faire subir aux patients les logiques budgétaires de l'hôpital ? ». On est assez méfiants pour nos patients. On peut nous demander de travailler plus, ce ne sont pas forcément la difficulté physique et les contraintes imposées qui nous font peur, nous ce qui nous fait peur c'est le fait de nous mettre en insécurité vis-à-vis des soins qu'on peut prodiguer aux patients. L'insécurité c'est nous demander de faire beaucoup plus de tâches alors que la surveillance des soins est complètement incompressible, par exemple on a certaines tâches qui nous demandent plusieurs heures de surveillance, qui nous demandent d'être focalisés sur l'état de certains patients et des machines qui les accompagnent et ce qui nous fait peur c'est de devoir faire plus de choses. En général on est assez motivé et intéressé parce que ça revalorise le soin, le fait qu'on nous demande des soins spécifiques, des protocoles particuliers, on se sent revalorisé parce qu'on nous demande de faire des choses qui sortent de l'ordinaire. Ce qui nous fait peur c'est quand on nous oblige à mettre en œuvre certaines tâches qu'on ne pourra pas surveiller par manque de temps. Ce qui nous fait peur aussi c'est qu'on demande à de nouveaux infirmiers (en intégration ou en formation) d'effectuer certaines tâches qui sont difficiles et qui mettraient les patients en danger. Par exemple pour des patients plus graves que d'autres (ce qui est le cas pour les patients Covid, surtout au départ quand on ne connaissait pas trop la pathologie) : quand on nous demande de surveiller certains types de machines comme certaines machines de dialyse, de plasmaphérèse qui correspondent à des échanges plasmatiques et qui sont très spécifiques à la réanimation, quand on met en place de nouvelles machines comme des machines d'échanges qu'on appelle « les corps ». Ce sont des machines qui peuvent se révéler dangereuses si la surveillance se fait mal ou si la formation se fait mal. Ce qui fait peur aussi c'est d'avoir des patients graves par leur état clinique ou qui peuvent s'aggraver, et de mettre en place des machines qu'on ne maîtrise pas parce qu'on vient de les introduire. 

 Pendant le Covid, pour les infirmiers qui sont en réanimation, ce qu’on nous a demandé de faire on savait déjà le faire. Ce n'était pas une contrainte, on sait assister des patients d'un point de vue ventilatoire, on sait assister des patients qui s'aggravent dans le cadre de syndrome de détresse respiratoire aiguë : c'est notre job, c'est notre spécificité. Par contre ce qui a été différent ce sont les mesures d'hygiène et les mesures de protection du personnel : ça c'est très spécifique au Covid. On savait déjà se protéger de certains types d'infections (dans le cadre des tuberculoses ou de certaines infections bactériennes ou de certains types de contamination par air ambiant et par contact), c'était déjà protocolisé. 

 Il y avait un contexte de peur et d'anxiété qu'on ramenait de l'extérieur : on nous demandait déjà dans notre vie civile de faire attention, de modifier nos comportements et le fait qu'on soit directement en contact avec un germe qu'on ne connaît pas, qui est extrêmement contagieux, mêlé à la peur de contaminer notre entourage, ça a fortement contribué à l'anxiété générale ; sachant qu'elle était contenue parce qu'on a la chance en tant que soignant d'avoir une réponse matérielle et intellectuelle face à ce type de problème, ce que n’ont pas forcément les personnes de la société civile qui ne sont pas formées au soin. Pour nous, quand on était avec nos familles, on avait ce mécanisme de défense qui était : « oui mais on a les moyens, on les trouvera et la réanimation fait des choses extraordinaires, il n'y a pas de raisons qu'on ne soit pas protégé ». Après, effectivement nous on savait de l'intérieur qu'on allait déployer les moyens pour être protégés, on ne savait pas si les moyens de l'ARS allaient suivre mais on savait qu'on allait faire notre possible pour se protéger soi-même. 

 En réanimation on a quelqu'un qui travaille extrêmement bien et qui est le poste clé de la réanimation en terme de besoins matériels. C'est un aide-soignant qui s'occupe du matériel, il est chargé du matériel et de la logistique et fait ça depuis une trentaine d'années. Cet aide-soignant connaît l'hôpital depuis toujours et il a toujours su ravitailler la réanimation. Il a été la personne qui nous a sécurisé sur ce point-là. Il a eu l'aide de la direction dans la mesure où on est la seule réanimation de l'hôpital, on a bénéficié de moyens que l'on n’a pas d'habitude et qui nous a sécurisé. Voir le matériel arriver et voir l'aide-soignant s'inquiéter et mobiliser toutes les ressources à l'extérieur, ça nous a permis de travailler dans de bonnes conditions et nous informer dans de bonnes conditions. On a des nouveaux cadres et je pense qu'ils ont été en mesures de faire ce qu'il y avait à faire, mais ils ont dû avoir une charge d'anxiété énorme. 

 Au niveau de la communauté infirmière, il y a eu un élan de solidarité. Et au niveau interne on a eu de l'aide dans la mesure où les blocs opératoires se sont fermés et que toutes les activités extérieures ont été fermées. On a eu les infirmiers anesthésistes qui sont montées du bloc, les infirmiers du bloc opératoire (les IBODE) qui sont montés du bloc et on a eu de l'aide des infirmiers d'hémato qui ont été mobilisés sur la réa. Les personnes d'hématologie et d'oncologie ont été fortement mobilisées. 

Au niveau des services extérieurs on a eu des personnes qui se sont mobilisés physiquement. En général c'est assez tendu, la machine est assez crispée, les rouages ont dû mal à se mettre en place, là tout s'est fait de façon très fluide : un lundi on a vu tout le personnel du bloc de réanimation monter pour se former. On les a formés.

Au niveau de la mobilisation physique, on a pris sous notre aile des personnes qui venaient de l'extérieur. On les a formés la nuit, soit c'était des personnes de nuit qui ont continuées à travailler la nuit, soit c'était des personnes de jour et qui se sont portées volontaires pour travailler la nuit.  On est passé d'un planning de 8 personnes la nuit à un planning de 16 personnes, jusqu'à une vingtaine de personnes. On leur a expliqué matériellement ce qu'était une chambre de réanimation, où était le matériel, quel était le matériel disponible pour tel type d'acte, on a répertorié tous les actes de soin auxquels ils allaient être exposés, on leur a expliqué ce qu'était un patient Covid, au fur et à mesure qu'on avait des informations, on leur transmettait et on leur expliquait surtout comment se protéger (parce que la spécificité de cette prise en charge c'est la protection du soignant afin d'éviter les contaminations vers l'extérieur). 

 Pour leur expliquer, on avait des protocoles écrits : on les a redirigés vers les plateformes de sociétés savantes dont je te parlais tout à l'heure et on leur a expliqué sur place parce qu'on avait le matériel sur place. Ce sont des formations qui se sont faites en direct dans la mesure où on devait rentrer dans les chambres des patients, on leur expliquait sur place comment s'habiller, comment prendre en charge le patient et comment gérer le matériel. C'est un peu comme le permis de conduire, on met des gens au volant et on explique : « ça c'est un volant, ça il faut que tu manipules comme ça... ». On leur a appris à manier les outils directement et on les a protégés avant d'être en contact avec les patients. « Dès notre prise de poste on est en contact avec les patients donc on se protège » c'est ce qu'on a expliqué et transmis par imitation. 

 Au niveau de la protection, les équipes techniques ont coupé tous les systèmes de ventilation dans les chambres. On a dû ouvrir toutes les fenêtres parce qu'en réanimation les fenêtres sont fermées pour éviter les contaminations de l'extérieur qui sont celles dues à la voie publique, aux travaux, à la poussière venant de l'environnement extérieur ; on a des patients immunodéprimés et dans la majorité des cas on a des patients plus fragiles qu'à l'extérieur donc l'air ambiant de la réanimation est filtré. On a fermé les portes des chambres des 24 lits de réanimation. Et les fenêtres vers l'extérieur ont été ouvertes pour protéger les soignants et éviter ce qu'on appelle « l'aérosolisation des particules » : les patients du Covid toussent et acheminent par l'air ambiant des particules, pour éviter que ces particules virales ne s'accumulent dans l'air et dans les systèmes de ventilation, on a ouvert les fenêtres comme on faisait il y a 150 ans pour la tuberculose. 

 Le port des masques FFP2 au contact proche du patient était obligatoire, puis on a allégé les protections et on a mis des masques chirurgicaux lorsqu'on n’était pas au contact du patient. Le port de lunette était obligatoire aussi, pour éviter la contamination par les conjonctives et on portait des charlottes. Ce sont des choses qu'on fait d'habitude mais elles ont été automatisées dans le cadre du Covid. On portait aussi des sur-blouses, des tabliers, des gants, etc. L'anxiété aidant, on a été plus rigoureux que d'habitude. On a parfois des patients fragiles en aplasie qu'on doit protéger de nos propres germes et des germes des voisins (à l'hôpital on a des bactéries multirésistantes). 

 On nous a beaucoup répété que les soignants contaminés en Chine et en Italie, ceux qui ont payé un lourd tribu par rapport au Virus, l'avaient été par absence de précaution, non pas par négligence mais parce que les actes d'intubation ou d'aspiration, par exemple, sont des actes qu'on fait avec beaucoup moins de protection. On a eu des chefs qui nous ont vraiment rabâchés qu'il fallait nous protéger et un des leitmotivs ça a été le cas des soignants morts par absence de protection. 

 Le système de lunette ça va mais les visières sont contraignantes, ça gêne la vision, moi j'ai l'impression d'être dans un aquarium, la vision peut être floutée et modifiée. Quand on est sur le guidon on a tendance à oublier de mettre des lunettes avant de rentrer malgré toute la rigueur qu'on peut y mettre. C'est difficile parce que c'est contraignant d'avoir quelque chose qui enferme mais on ne peut pas devenir vecteur : on ne peut pas contaminer nos collègues quand on les retrouve en salle de détente, où malgré la distanciation sociale on peut les contaminer. 

Le Covid est arrivé dans un contexte où on n'a pas de chaleur extrême à l'extérieur. On a eu déjà des patients pour lesquels il fallait se protéger alors qu'il faisait 30 degrés à l'extérieur : c'est insupportable. Là on a pu prendre notre mal en patience en se disant qu'il faisait frais dehors et les fenêtres étaient ouvertes. 

La particularité du Covid en réa a été d'être encore plus dans l'empathie du patient. On a eu des patients qui arrivaient dans un état de détresse respiratoire tel (ils pouvaient arriver conscients et on savait qu'ils allaient partir, se dégrader très vite) qu'on était focalisé sur l'état du patient plutôt que nos contraintes et nos tenues imposées. Quand on avait des patients conscients qui arrivaient, qui savaient qu'ils avaient le virus… il y avait un niveau d'informations tellement important dans les médias qu'ils étaient apeurés. Certains patients étaient rassurés d'être en réanimation et en même temps apeurés d'avoir le Covid. Ce qui était rabâchés à l'extérieur c'est qu'il n'y allait pas avoir de place pour tout le monde en réanimation donc ils étaient rassurés d'avoir une place en réanimation.

On a eu des discours hallucinants de la part des familles : « il est en réanimation, Dieu merci il a sa place ! », alors qu'en général, c'est le discours inverse : « Comment ça il est en réa ? C'est la catastrophe ! ». Les familles avaient peur et elles étaient rassurées que leur proche ait une place. 

L’accueil en réanimation est assez subtil, quand on reçoit un patient d'ordinaire, on leur dit : « L'état est grave, il y a une urgence vitale mais votre proche a la chance d'avoir une prise en charge précoce » et la prise en charge précoce c'est un paramètre très important en réanimation. Le fait d'alerter rapidement et d'être pris en charge précocement, c'est des chances de survie en plus. D'habitude c'est subtil dans notre discours d'accueil on les rebooste, on les galvanise dans le combat qu'on va mener avec eux en leur disant : « On a une place en réa pour vous et vous êtes au bon endroit pour être aidé, maintenant on va faire tout ce qu'on peut ». 

Là le profil des patients et des familles accueillis était surprenant parce qu'on avait des familles contentes que leur proche soit en réa.

La réanimation traite les informations très rapidement, on n'a pas le temps en général entre des annonces de décès, d'aggravation, de stabilité ou de guérison. Les annonces sont faites par les médecins parce que c'est eux qui prennent les décisions, qui ont toute la documentation, qui savent la traiter et qui doivent le faire d'un point de vue médico-légal. Mais nous ce qu'on fait par la suite c'est que quand les familles reviennent et qu'elles n'ont pas compris, on retraite, on leur réexplique l'information et quand on n'est pas en mesure de le faire on redirige vers le médecin. Nous on travaille plutôt en individuel avec nos patients et on a nos 2 à 3 patients et il y a des informations qui peuvent nous échapper alors que le médecin centralise toutes les informations qui viennent de l'extérieur, qui viennent des labos, des scanners, des autres services et c'est notre référent. 

La coopération avec les médecins s'est bien passée pendant le Covid. L'effectif médical a été augmenté, l'effectif de la communauté infirmière a augmenté et on a pu prendre en charge que 2 patients, on ne montait plus à 3 patients par infirmiers. Parce que les sociétés savantes de réanimation ont su argumenter auprès des autorités sanitaires. Les sociétés savantes leurs ont expliqué que dans les moments où les patients sont en crise, en état d'aggravation, il fallait une infirmière et demi par patient et non pas 1 infirmière pour 3 patients. C'est un changement et un confort énorme pour les infirmiers parce qu'on a pu prendre de la distance par rapport au soin, on a pu veiller et détecter les états d'aggravation rapidement. Les autorités sanitaires nous ont grandement aidé mais ce n'est pas forcément le cas dans les autres services où il se sont retrouvés complètement envahis par l'aggravation des patients et même en salle dans les unités médicales Covid (les fameuses unités qui normalement prennent en charge des patients de chirurgie et de médecine et qui ont été transformées en unité Covid). L'effectif des patients de ces unités est en général beaucoup plus important, les infirmières qui prennent en charge 8, 10, 16 patients, ont eu des moyens supplémentaires et ont pu ne prendre en charge que 5 patients par exemple.

Face au Covid, les patients n'ont pas du tout le même profil que les autres patients : pour ceux qui sont conscients. Les patients Covid sont des patients qui ont très très peur et le regard qu'ils ont est différent des autres patients de réanimation. Ce sont des patients qui se retrouvent vraiment dans un contexte inconnu qui est celui de pandémie. On a des patients qui viennent pour la grippe, c'est une maladie sous-estimée par les patients. Là, dans le contexte du Covid les gens arrivent avec la peur au ventre et on sent dans leur regard qu'ils savent ce qu'il va leur arriver, ils savent qu'ils vont sûrement mourir, on essaye de les rassurer mais ça peut vite partir en « torche » comme on dit dans mon jargon : la situation peut devenir incontrôlable. Je ne pense pas que c'est un transfert de nos craintes, un point de vue biaisé par notre propre perception, par notre propre vécu du Covid ou notre propre peur du Covid. Un patient qui vient pour une crise d'asthme, pour une pneumopathie ou une hémorragie, on ne ressent pas cette peur. Il y a une peur collective qu'ils ont dû subir avant d'arriver. On habite en région parisienne donc on a été concerné plus que dans d'autres régions. 

Ce sont des patients qui nous font confiance dès le départ parce qu'ils ont une perte de contrôle complète de ce qui leur arrive et c'est ça qui marque. Face à ces regards, on ne leur a pas forcément caché, on ment rarement aux patients, on peut omettre la vérité mais on ne ment pas : parce qu'on a besoin d'eux, ils nous aident dans les soins. Il n'y avait pas forcément de questionnement de leur part, il y avait beaucoup de coopération et on leur explique au fur et à mesure ce qui se passe. Ils coopèrent dès qu'on les appareillent, on leur met des lunettes à oxygène, on passe au masque à oxygène et on passe même à la ventilation non invasive (ce sont des masques branchés à la machine et qui leur envoie des volumes et qui les contraignent à respirer différemment). L'anxiété n'aidant pas, contrairement aux autres patients qui peuvent être opposants, on a eu des patients coopérants. Je pense que la peur de mourir aide à supporter certaines machines. On est habitué à avoir des patients en détresse respiratoire et qui ne comprennent pas ce qui leurs arrivent, qui ont peur de l'hôpital et qui se retrouvent opposants. Là les patients ont peur tout court et se retrouvent coopérant. 

Ce qui nous a choqué aussi c'est de voir des patients jeunes, on a eu des patients de 70 ans (ce qui n'est pas vieux surtout quand on faisait son marché il y a encore quelques jours). Ce sont des patients qui avaient une vie professionnelle et qui se retrouvent du jour au lendemain entubés ventilés. On a eu des patients pour lesquels on s'imaginait parfaitement leur vie sociale avant, on se disait : « tiens c'était un commerçant, c'était un employé de bureau, un papa... ». Ce qui choque aussi c'est qu'ils sont en bon état physique, sans comorbidité à la lecture clinique des dossiers, et ils se retrouvent dans un état d'assistance ventilatoire optimale (très très grave). On a eu des patients de 21, 23 ans. On a perdu des patients mais notre taux de mortalité n'était pas énorme et heureusement. Là le taux de mortalité baisse parce qu'on connait mieux la pathologie, on sait mieux les prendre ne charge.

Autre chose qui nous a marqué aussi et qui était très difficile à contenir, ça a été le coup de fil des patients à leur famille, avant d'être intubé. Ca c'est atroce et on ne peut pas les laisser tout seul dans cette situation d'intimité, d'annonce. On se retrouve donc, dans une chambre avec un patient qui appelle sa famille en leur disant : « Ne vous inquiétez pas, je vais être intubé, il faut que vous soyez au courant ». L'intubation c'est : « Je sais qu'ils vont m'endormir mais je ne sais pas si je vais me réveiller par la suite ». En général on fait les choses différemment, quand on intube, les familles ne comprennent pas très bien, on a plus un rôle d'annonce de l'aggravation. De plus, quand les familles sous-estiment, on a tendance à rajouter un côté dramatique à l'information en leur disant que c'est quelque chose de très grave. Quand les familles rappellent et qu'on dit que c'est stable, ils sont contents, mais on resitue que l'état reste grave. Dans le cas Covid, les familles savaient que c'était grave et qu'il y avait un risque de mort très important. C'était des familles à ramasser à la petite cuillère plutôt qu'à soutenir. 

On n'a pas trop le choix, ensuite, d'être performant dans les actes qui suivent. Notre savoir-faire c'est le pansement qu'on a et que n'ont peut-être pas les autres. On est apte, on a appris et c'est aussi notre mécanisme de défense que de se dire : « Bon ben on y va, l'annonce a été faite, on y va. » On se dit que dans cet état de souffrance, il ne tient qu'à nous de faire au mieux pour éviter la catastrophe et qu’on a cette chance de faire partie de cette discipline qui est un peu dure mais qui nous permet de dire : « ok c'est dur, mais si on n'est là c'est parce qu'on a les moyens de faire baisser ce taux de mortalité grâce à nos compétences. »

C'est pour ça que la situation est renversée en réanimation, il y a un état de souffrance il ne faut pas le minimiser, on n'est pas tous égaux face à la perception de la perte d'un patient et on temporise pas mal sur le lieu de travail. C'est surtout en sortant de là qu'on n'est pas bien, mais le problème c'est qu'après on a notre famille donc on n'a pas d’autre choix que de retomber vite sur nos pattes. La pression est vraiment relâchée une fois qu'on a fait nos transmissions, qu'on est dans la rue, dans notre voiture... là vraiment on pète un câble, là d'un point de vue émotionnel on se retrouve, on se met à pleurer... Il y a beaucoup de témoignages là-dessus, des infirmières qui disent : « Une fois qu'on a pris la voiture la pression retombe, on est face à nos émotions, à part marcher et conduire on n'a plus d'armes et on est face à nos émotions. » On nous a proposé un accompagnement psychologique, il y avait un système d'affichage dans la réanimation. Je n'ai pas sollicité ce type de service. Mais je pense qu'on a été marqué dans notre pratique. On verra après la façon dont on retombera sur nos pattes. Je pense que l'empathie vis à vis des patients a puisé dans nos réserves. La communauté paramédicale a été fortement soudée, on est fiers de nous parce qu'on a été opérationnel. On a eu une infirmière scolaire qui avait de l'anciennement de la réanimation, qui est revenue aider : une mère de famille qui avait de quoi faire à la maison, mais elle s'est sentie concernée. On a eu des infirmières de réanimation à la retraite qui sont revenues. On a eu des personnes de Province, de Dax, Bordeaux... Je pense qu'il va y avoir une nouvelle forme de solidarité surtout sur tous les combats qu'on mène sur les revendications infirmières et paramédicales. 

L'image de la réanimation a changé aussi, on a accueilli beaucoup de gens qui n'ont jamais fait de réa, ça a été l'opportunité pour une jeune infirmière de se révéler. 

Mais je pense que ça va quand même laisser des traces. On est à 6 semaines de la crise, on a eu des patients qui sont restés un mois, pour qui on a tout fait, qui se sont battus, qui sont décédés et qui sont décédés loin de leur famille. Et çà ! Cela, ça a été aussi marquant au quotidien. Contrairement aux annonces dans les chambres dont je te parlais tout à l'heure qui sont des choses ponctuelles qui sont arrivées peut-être deux ou trois fois pour ma part (une fois m'aurait largement suffi), ce qui est pesant, c'est de voir les hôpitaux vidés de leurs familles. Ca fait très bizarre de se dire que les patients luttent seul. Humainement c'est compliqué parce que dans presque toutes les sociétés les familles accompagnent leur proche.

Pour nous en tant que professionnels, on a appris le soin palliatif, on a appris l'importance d'inclure les familles dans une démarche palliative et même dans une démarche curative. On sait que les patients ont besoin des familles qu'ils soient conscients ou pas. Et on sait aussi que les familles ont besoin d'être là. Là, on sait qu'il va y avoir des traumatismes liés à l'hospitalisation, on sait qu'il va y avoir des chocs post-traumatiques liés à cette absence durable. En réanimation, les visites sont interdites, les familles viennent à l'hôpital uniquement pour les avis d'aggravation et pour les accompagnements vers la fin. Les visites sont acceptées quand les patients décèdent et le fait de voir nos patients partir nous fait de la peine. On est en échec professionnellement dans la mesure où on sait qu'on a tout fait mais que ce sont des patients jeunes qui sont morts sans avoir été victimes d'un mode de vie (il n'y a pas ce côté physiopathologie où on sait qu'un patient qui a eu un mode de vie particulier subit ce mode de vie et décède de ce mode de vie : le diabète, l'obésité, l'alcool... on a ce mécanisme de défense de dire que c'est à cause du mode de vie ou d'une pathologie qu'on ne contrôle pas et qu'on connait bien : l'hémorragie...).

Les familles, les seules choses qu'ils arrivaient encore à contrôler c'étaient les soins post mortem, les soins de la chambre mortuaire, les rituels, les rites religieux. Là, les toilettes mortuaires qui sont fait dans les amphithéâtres, les chambres mortuaires ont été interdites. Les patients ne sont pas accompagnés par des aumôniers, des prêtres, des imams, des rabbins qui rendent visite.

Une patiente qui n'était pas la mienne est venue en réanimation et est décédée très rapidement. Elle a fait son arrêt cardiaque en salle et a été prise en charge en réa et on a dû arrêter les soins parce qu'on n’arrivait pas à la réanimer. C'était une patiente assez jeune de 60 ans sans comorbidités et qui n’est décédée que de ce Covid, des difficultés respiratoires et de son arrêt cardiaque. Son conjoint est venu, c'était un monsieur qui avait plus d'une soixantaine d'année et qui avait un peu la démarche de quelqu'un d'âgé. Il était seul, c'est atypique parce que les familles viennent généralement à plusieurs. On a supposé que la famille avait peut-être peur de l'hôpital. Ça nous arrive d'accompagner des gros groupes de familles et là de voir une personne seule dans la chambre et repartir seul c'était effrayant. Une aide-soignante d'un autre service, de la même confession que le proche, a proposé au proche de faire la toilette mortuaire. L'aide-soignante était initialement là pour rendre les effets personnels de la patiente à la famille parce qu'elle était dans le service d'origine de la patiente. On a croisé le conjoint de la dame, on n'a pas su quoi lui dire, ne serait-ce que lui indiquer la sortie et lui dire que la personne allait aller en chambre mortuaire et qu'il fallait contacter la chambre mortuaire. Elle m'a demandé de l'aider, en disant au mari : « on est deux femmes et on va pouvoir lui faire sa toilette mortuaire ». Je me suis vue accompagner ma collègue et je ne pouvais pas refuser à ce monsieur le service que voulait lui rendre ma collègue. On a eu l'impression de soulager un peu ce monsieur du moins c'est ce qu'il nous a dit en nous remerciant. 

Habituellement, on fait des toilettes, mais qui sont protocolaires : il faut juste laver le patient avant qu'il aille en chambre mortuaire pour préparer les soins mortuaires. Là, on a suivi un protocole religieux. C'étaient des connaissances que ma collègue avait de sa vie civile et son éducation religieuse. Dans le cas du Covid, on ne fait pas de toilettes mortuaires pour que les soignants soient le moins exposés. Or on fait des toilettes tous les jours, on en fait même plusieurs fois par jour. Donc on a juste rajouté ce caractère religieux à la toilette, on n'a pas été exposé plus que ça aux microbes. Je pense que c'est une action qui va au-delà de notre tâche professionnelle et c'est une bonne action.

C'est la petite histoire qui ne m'étonne pas plus parce que ça nous arrive de faire des choses, « des extras »... on n'appelle pas ça comme ça mais là je n'ai pas d'autres termes. 

Mais sur le moment je me suis dit : « quand même, il y a un contexte sociologique particulier pour qu’à 1 heure du matin, une personne d'un certain âge (avec des enfants éloignés de l'hôpital) vienne toute seule visiter son proche mort... » On a toujours un rôle d'accompagnement, il y a les psychologues aussi. En général on garde les familles longtemps dans la chambre pour éviter ce stress post-traumatique et faire en sorte que les familles vivent le moins péniblement possible le deuil. Mais là dans ce contexte : pas de visite, l'interdiction pour la famille de se déplacer, mais surtout la peur du Covid parce qu'on peut avoir des dérogations.

Le dernier critère important c’est de libérer la chambre rapidement. En général les patients décédés peuvent rester plusieurs heures dans les chambres, ça va jusqu'à 6 heures et mêmes au-delà parfois mais en général les familles partent. Là on nous a demandé de garder les patients 1h, 2h pas plus parce que « ça se bousculaient au portillon ». C'est aussi pour cela que les familles ne se déplacent pas : parce qu'elles savent qu'elles ne verront pas leur proche et qu'on sait que ces personnes finiront dans une chambre mortuaire sans visite, voire même dans un camion frigorifique (on en a eu 2 annexés à la chambre mortuaire). Des camions alimentaires, quand on vient prendre notre poste en réanimation on passe devant la chambre mortuaire et la première fois qu'on a vu ces camions on s'est dit : « Oui quand même, là il se passe quelque chose ». C'est peu commun mais c'est ce qu'ils font dans un contexte de pandémie pour tous les hôpitaux au moment du pic. Avec les informations extérieures du grand public, on savait que les gens allaient être acheminés à Rungis, c'était un peu lourd et dur.

Mais ce sont des informations qu'on est obligé de traiter rapidement, on est obligé vite de passer à autre chose parce qu'il y a les soins qui arrivent après, tout est chronométré, tout est monitoré, tout est dans une cadence et on doit revenir tous les jours. Le traitement de l'info se fait en sortant du travail dans ce sas qui est la voiture ou le temps de marche et je pense qu'il se fera aussi par la suite. Quand on commencera à voir les conséquences de ce confinement, on a peur de récupérer nos patients qui sont chez eux et qui s'aggravent tranquillement. On a tous de la famille, des enfants scolarisés et on commence à anticiper ça en se disant : « Mais comment ça va se passer par la suite ? ». On sait qu'il va y avoir un taux de chômage important... tout ça se mélange et se mêle et je pense qu'on aura peut-être moins la capacité de tolérer la pandémie après.

Parce que nous en tant qu'infirmiers de réa on n'a aucun contrôle sur le taux de chômage, sur nos voisins qui ne vont pas bien... Et là je pense qu'on puise beaucoup dans nos ressources, on a le bouclier devant nous, on sait comment se battre et on sait comment se protéger mais quand arriveront les situations où on n’aura pas de contrôle... je pense que c'est là qu'on va commencer à ne pas être bien et je pense qu'on le ressent tous. On a tous un peu peur de ce post-Covid et des réactions de l'extérieur... donc on verra bien...

Il y a une chose à rajouter c'est l'implication des familles et des associations. Il y a eu énormément de don et ça on n’a jamais vu. Les familles donnent mais elles ne donnent pas tant matériellement. Il y a eu des mots, des dessins, énormément de choses qui ont fait qu’on ne s’est pas senti seul.

 

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