Les téléconsultations d’un psychiatre hospitalier

Que deviennent les personnes souffrant de maladies psychiques pendant la crise sanitaire ? Ce psychiatre souligne que les adolescents dont il s’occupe ont plutôt tiré profit du confinement. Il porte aussi un regard positif sur les téléconsultations, et sur une activité moins chargée autorisant plus d’échanges entre collègues et partenaires du soin (propos recueillis par S. Ringanadépoullé).

J'ai très mal vécu les trois premières semaines du confinement ; j’étais dans une espèce d'inertie qui me rendait incapable de faire quoique ce soit, ni au niveau du travail ni au niveau de mes éventuels loisirs ; tout en restant focalisé sur des informations de toutes natures, de sources plus ou moins bonnes. Les trois premières semaines, c'était un sentiment qui mêlait une impression d'être en vacances mais des vacances sous contraintes et en même temps un sentiment d'emprisonnement, d'impuissance et de culpabilité énorme vis à vis de mes collègues parce que je n'ai pas pu poursuivre mes plannings de garde, donc ça veut dire ne plus accomplir ma mission, et ça c'était extrêmement difficile pour moi de digérer cela. C’est ce qui a participé à mon état d'inertie et de sidération et à mon apragmatisme quasiment. Et au début ça a été le strict minimum, j’étais devenu presque le partisan du moindre effort ; je faisais le minimum requis pour les patients, tout en bénéficiant justement d'une période de latence avant que les choses se mettent en place. C’était extrêmement dur et j'étais incapable de mener des travaux à côté, d’écrire, de lire des livres. Une période un peu sombre.

Donc des premières semaines un peu difficiles à tout mettre en route et puis finalement les consultations avec les adolescents que je suis se sont organisées en téléconsultation. Ce qui était intéressant c'est qu'ils ont quasiment tous préféré utiliser le téléphone plutôt que la visio-conférence ; en tout cas ils ne tenaient pas à avoir un contact visuel et donc c'était pratiquement que des consultations téléphoniques. C'est un moyen de communication assez surprenant au départ et puis finalement l’humain est adaptable et on a pu faire de très bonnes consultations avec une grande partie d'entre eux. Alors cela a induit forcément des modifications dans la relation, il y avait quand même une familiarité un peu plus importante avec ces patients, des consultations plus rapprochées parce que sans contact visuel et sans consultations en présentielles, pour maintenir une fonction « phorique » (i.e de soutien), il fallait faire des consultations, des appels plus rapprochés.

Le plus surprenant c'est que la plupart des adolescents ont plutôt tiré bénéfice de ce confinement alors qu'on s'attendait tous à ce que tous ces patients décompensent et aillent le plus mal : et en fait ils vont bien, voire mieux qu'avant le confinement. Donc ça, ce n’était pas mal du tout et au regard de la clinique de l'adolescent ça peut se comprendre. Je ne vais pas rentrer dans ces détails là, mais quand l'autre est persécutant, quand on a des fragilités narcissiques, manifestement rester un peu à la maison et puis se contenter de faire ce qu'on à faire, ça peut aider certains. Donc une expérience intéressante, mais ça ne peut pas s'adapter forcément dans une démarche de soin pour la suite. Sachant qu'on peut rapidement entrevoir cette perspective dans tout ce système de travail à distance où la dématérialisation prend une place croissante au détriment de l’expérience intersubjective. Mais en même temps ce qui est rassurant c’est que l’utilisation de ces outils étaient extrêmement mal gérés et organisés par l'hôpital dans lequel je travaille ; c'est-à-dire qu'on nous proposait de faire des consultations vidéos mais si on était sur place à l'hôpital on n’avait pas du tout de matériels pour les faire… Donc moi j'ai fait avec mon outil personnel, mon numéro ; j'appelais en numéro masqué pour ne pas être trop dérangé et garder quand même un cadre. Mais sinon j'utilisais mes outils personnels pour travailler. Puis il y avait des réunions de crise et des réunions institutionnelles classiques. Au sein de ces réunions, j'étais assez en retrait surtout au début quand j'étais assez déprimé de la situation. 

Concernant les téléconsultations, j'étais contraint par des difficultés matérielles, mon téléphone ne fonctionnant qu'à côté de la fenêtre où est situé mon lit. Donc j'ai fait beaucoup de consultations dans mon lit en robe de chambre ou pyjama, pas du tout dans les clous de ce qu'on attend d'un cadre de consultation. Mais en même temps c'était aussi là où je me sentais le mieux pour le faire et ça ne m'empêchait pas d'être avec mes patients et d'être concentré avec eux et d'essayer de les aider au maximum. Je ne me mettais pas à mon bureau étant donné que je n'utilisais pas la vidéo et que la plupart préféraient le faire par téléphone ; finalement j'ai opté pour mon confort pour "optimiser la réponse que je pouvais leur apporter". Pour autant je me suis quand même mis des limites, c'est à dire que je me levais régulièrement le matin à l'heure, peut-être un petit peu plus tard que d’habitude, mais avec les soins habituels : le petit déjeuner, les ablutions, les choses un peu basiques qui rythment le quotidien.

Là, désormais je pourrais garder ce rythme encore des mois même si c'est important que je vois certains de mes patients. Ce que je pourrais transmettre c'est que je pense qu'on a oublié que l'humain était vraiment capable de s'adapter au changement de conditions, et je trouve qu’actuellement ce ne sont pas des conditions si extrêmes ; sans faire de comparaisons avec des événements guerriers et certaines périodes de l'histoire, je pense qu'on est tous capables de s'adapter au confinement et au contraire, sauf pour les cas graves, j'ai pu percevoir que ceux qui avaient des fragilités psychiques étaient finalement plus à même de comprendre ces enjeux de confinement et même d'en tirer profit. 

Ce que j'ai perçu et ce qui me déplait dans tout cela se sont les revendications libertaires à tout-va et cette espèce d'intolérance à des frustrations qui sont finalement minimes pour des individus qui, rappelons-le, sont capables de s’adapter, et qui restent bien loin de ce que vivent certaines populations dans le monde. Donc je crains que certains ne veulent plus faire ces efforts-là, alors qu'en fait les choses sont tout à fait possibles. Nombreux sont ceux qui ne veulent que consommer et aller vite, encore plus vite, sans réfléchir. En ce sens, nous pouvons avoir quelques appréhensions lors du déconfinement. Voilà ce que je peux dire.

Les points positifs, c'étaient les modifications relationnelles au sein de l'équipe dans laquelle je travaille et finalement une communication plus importantes entre nous sur les situations qu'on a en commun, sur les patients, et des temps de réflexion et d'échanges plus importants que d'habitude. Donc cela illustre le fait qu'on ait un peu plus de temps et qu'on était moins pressé par les choses. Finalement ça a amélioré la qualité des liens et du travail dans certains aspects. C'était aussi une manière de découvrir d'autres collègues, d'échanger des choses à la fois sur le plan professionnel et intime, les rapports étant modifiés. C'est quelque chose à souligner. Des aspects positifs aussi dans les relations avec les partenaires (les pharmaciens pour les ordonnances notamment, les labos…). Il y avait des partenaires qui n'étaient absolument pas joignables donc effectivement cela nous mettait en difficulté et gelait un peu les prises en charge. En revanche il y a eu d'autres partenaires avec qui on a eu des échanges assez riches où on a pu se permettre de faire des temps de synthèse avec les outils vidéo communs et partager des choses, ce que l'on aurait pas forcément fait en temps normal. 

Mes aspirations sont peut-être celles de quitter l'hôpital public et de travailler de manière plus indépendante parce que finalement, là, j'ai pu faire à la fois un travail à distance, bon qui n'était pas totalement satisfaisant, mais c'est une période qui m'a finalement permis de faire énormément de choses afin d'étayer ma pratique et mon savoir. Concernant les perspectives, je ne suis pas certain qu'elles se situent à l'hôpital public, qu'elles se situent dans le sacrifice. Sans rentrer dans une dimension politique pour argumenter cela, l'hôpital public est en difficulté depuis longtemps, je ne suis pas certain que cela va changer, que les choses deviendront plus attractives à la fois pour les soignants et la qualité des soins ; je ne suis pas sûr qu'elles resteront à un niveau convenable, donc je préfère sans doute aujourd'hui avoir des perspectives et une pratique plus personnelle, plus personnalisée ; plutôt que d'être fondu dans une masse vis-à-vis de laquelle je n'arrive plus à m'identifier. 

 

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