Mouzaya : « On n’a pas trouvé la solution pour dire "Nous serons là" »

Mouzaya est médecin coordonnateur depuis 10 ans. Elle travaille à temps partiel dans deux EHPAD. Propos recueillis par Marie-Odile Muller.

Dans la chronologie des évènements quand il y avait cette notion de coronavirus, on commençait à en parler un peu à l’extérieur et après à l’intérieur des EHPAD pour dire « Il faut endiguer l’épidémie au sein des EHPAD.». La plus grosse question que je me pose, le point d’interrogation… En fait, on savait que c’était une situation de crise mais en même temps ce qui m’a marquée, c’est qu’on savait qu’on allait être amené à prendre au niveau des CODIR[1] et au niveau des équipes des décisions assez importantes pour essayer de faire entrer le moins possible de virus à l’intérieur, sachant qu’on a des personnes âgées dépendantes et que c’est très exceptionnel que les personnes âgées sortent. On savait que ce serait aux dépens de leur liberté d’une part et d’autre part aux dépens de leurs liens familiaux et amicaux. Ce qui était très, très perturbant, c’est qu’on savait que c’était une décision importante à prendre donc c’était un dilemme ! Et en même temps on savait ce qu’elle allait coûter et pour les résidents et pour les familles. Ce qui était aussi très perturbant, c’est qu’on savait aussi en arrivant dans l’établissement, on savait qu’on pouvait apporter le virus. Donc ce qui était un peu compliqué, c’était comment on prend cette décision. On prend cette décision de couper les personnes, de ne pas les sortir, de les couper de leurs familles. On n’a pas trouvé la solution pour dire « Nous serons là. ».  En même temps comment garantir à 100% que nous n’apporterions pas le virus au sein des EHPAD ? Ca, c’était très difficile. Il y avait quelque chose d’incohérent. C’était juste parce que c’était une crise sanitaire et qu’il fallait prendre des décisions. Ca se conçoit tout à fait. On était démuni. On sentait bien, en tous les cas en ce qui me concerne, qu’il n’y avait pas de solution. Il fallait bien que l’on soit auprès des résidents, qu’on soit là mais quelle garantie donner à cette démarche là pour qu’on ne soit pas les véhicules ? Avec tout ça, en tant que médecin co, comment, comment convaincre tous les corps de métiers de l’EHPAD de l’importance des mesures barrières ? C’était une gageure. Comment les sensibiliser ? Par des formations bien sûr, former avec des feuilles d’émargement et tout ce que l’on veut, c’était une question de survie, de mortalité, de pronostic vital. C’était un peu compliqué. Dans les EHPAD, on s’est retrouvé du jour au lendemain à tous tendre les reins. Il fallait avoir une réflexion dans le sens d’une maladie infectieuse. Il fallait avoir un réflexe inné et être sensibilisé. Etre présent et réactif à toutes les mesures à prendre, à appliquer au travail et aussi à la maison d’ailleurs, pour éviter la propagation du virus. Il y avait une incohérence anxiogène.

 

En fait au début les gens étaient incrédules. C’est à dire… On avait l’impression que c’était presque une croyance : j’y crois, j’y crois pas. Au début. Il y a eu des réactions surprenantes. Des gens qui disaient « Vous en faites un peu trop, hein ! ». D’ailleurs jusqu’à ce jour, le medco[2] de par ses missions, il passe un peu pour celui qui empêche. Je dirais celui qui plombe l’ambiance. Vous voyez quelqu’un dans un couloir, vous lui demandez qu’elle est son intention… Ce n’est pas toujours de là où on pensait que ça venait. Ça peut venir des cadres. Ce n’est pas une question de compétence, de hiérarchie. C’est une notion de personne. Quand vous dites qu’il faut absolument arrêter la coiffure, arrêter les visites et ceci pour être réactif, limiter les dégâts : « Ah ben non, c’est trop dur.». Mais quand il y a un problème, que ça ne va pas, là, on vient vous trouver, on vous dit « Ben alors ?! ». C’est très dur. C’était lourd. J’avais l’impression qu’on était sur des planètes différentes. Quand on a commencé à avoir des morts, là les gens ont commencé à avoir peur. D’abord pour eux-mêmes, c’est drôle la nature humaine, et par ricochet ils ont commencé à avoir peur pour les autres. Ils ont commencé à prendre la mesure de l’intérêt des mesures barrières puisqu’ils ont commencé à les appliquer sur eux. Certains corps de métier n’y croyaient pas. Ils avaient une solution toute trouvée : le télétravail. Ceux qui n’y croyaient pas, trouvaient que les mesures étaient exagérées. C’est seulement quand ils ont vu ce qui se passait, les dégâts… Ils ont eu peur pour eux et du coup ont compris l’intérêt des mesures barrières. Pas les soignants. Les soignants, c’était différent. Au début, il y avait une hésitation donc on les rencontrait pour les informer. Pour les soignants, la difficulté c’est que ça déformait leurs habitudes mais le bien fondé des mesures n’était pas remis en cause. Il y avait des métiers annexes où il y avait une incrédulité. C’était trop. On n’exagérait. C’était difficile pour les gens du ménage parce qu’ils avaient la malchance d’avoir un management qui n’y croyait pas. Ils se retrouvaient sur le même terrain de jeu que les collègues soignants sans les mêmes armes parce qu’il n’y avait pas de consignes. Ça a créé des tensions. Quand on est sur le même terrain, il faut que l’on ait les mêmes règles.

On a restreint absolument le nombre de personnes qui intervenaient auprès des résidents surtout quand il y avait une suspicion de covid ou un covid confirmé. N’empêche, ils respiraient le même air qu‘eux avec la crainte que ça engendre…

 

Pour moi, la création d’un secteur covid, c’était bienvenu sur le plan pratique, des prises en charge des résidents et de la gestion des salarié.es. Parce que quand les covids étaient dispersés, c’était des sources d’erreur dans les mesures barrières à prendre pour ne pas véhiculer le virus d’une chambre à l’autre. A mon sens et c’est ce que je vois chez les autres collègues aussi, ça a détendu l’atmosphère. Dans le sens où je suis dans une unité covid, de chambre en chambre je sais comment gérer. Quelque part je me suis un peu détendue par rapport au transport du virus. Les gens qui y travaillaient, ça ne leur posait pas de problème. Il y en même qui ont choisi d’y travailler. Très sincèrement, j’ai trouvé qu’il y avait une détente. Je n’ai pas senti dans les EHPAD où je travaille une espèce de pression : « Je suis obligé d’être là. ». J’ai trouvé que c’était plutôt assez détendu. On a fait des transferts de résidents d’un étage à un autre pour dégager les unités qui seraient réservées au covid. Autant, je trouvais que c’était détendu d’avoir des unités sur le plan pratique et organisationnel… L’effet négatif en fait, c’est d’avoir déménagé assez rapidement, c’était pas dans l’urgence, les familles étaient prévenues, les résidents aussi, mais quand même, on sait tous qu’elles sont les retombées des déménagements sur les personnes âgées. C’était un peu compliqué. Ils se trouvent dans une chambre… Quand même, ils sont costauds ! Tout change, en plus on arrive avec nos tenues de cosmonaute. Changement de repères spatiaux… Au niveau des personnes, toute cette agitation, c’était un peu dur. C’est pour ça que dans les maisons de retraite où je travaille quand on parle maintenant de déconfinement et hop, hop, on doit déménager tout ça, je dis non, non, non tant que ça n’est pas totalement verrouillé. On a le temps. Un déconfinement, ce n’est pas à faire dans l’urgence. Peut-être qu’on peut penser en tant qu’humain et dire maintenant puisqu’on les a guéris… Déjà on n’est pas sorti de l’auberge de cette épidémie. Moi, ma crainte c’est qu’on prenne des risques et qu’on ait encore à les déménager parce qu’il aura une deuxième, une troisième vague. Je ne sais pas. Tant qu’il n’y a pas de certitudes claires… Il faut éviter de les déménager à chaque fois.

Dans l’unité covid, il y avait plus de vie. Comme de toutes les manières tout le monde avait le covid, on pouvait se permettre certains moments de vie qui n’étaient pas désagréables. Je pense que quelque part, il aurait fallu que tout le monde ait le covid et qu’ils soient guéris à 100%.

Quand c’était la crise, quand on était inquiet, on a un peu plombé l’ambiance en la remplaçant par une ambiance totalement mortifère. C’était plus le résident, c’était le malade : est-ce qu’il respire bien ? Est-ce qu’il respire pas bien ? La famille à appeler, « Là ça va vraiment mieux. ». Et puis rappeler la famille pour lui dire que finalement ça ne va pas bien. Sur ce plan là, on était totalement obnubilé. Pour moi, les unités covid, ça a permis de remettre de la vie assez vite. Dans l’unité covid, ils n’étaient pas comme à l’hôpital. Ils restaient dans l’unité quand ils étaient guéris. Là on est entrain de réfléchir aux critères de guérison. Après on réfléchira tranquillement pour mettre en place l’organisation des retours dans les étages, comment les remonter dans les meilleures conditions. Dans les deux EHPAD où je travaille, pour l’organisation future, on prévoit une espèce de sas. C’est à dire quelques lits. De toute manière, on n’est pas à envisager des admissions avec le risque éventuel de devoir gérer une deuxième vague mais si de nouveaux cas se déclarent, cette unité-là sera dédiée au covid. C’est un scénario minimal : on s’occupe du patient, il récupère. On met en place des critères de guérison et après il peut retrouver sa chambre.

On a hospitalisé des résidents pour le covid et franchement ça a aidé. Quand on fait le bilan des prises en charge et franchement ce qui aide, c’est qu’il y a eu plus d’hospitalisations programmées en gériatrie aigüe, pas en réa, peu d’hospis via le 15. Et quand c’était le cas, c’était vraiment concerté pour savoir si la personne était bien prise en charge. C’était pas je vous l’amène aux urgences et après je vous la ramène ! C’était vraiment agréable mais il n’y a pas eu tant d’hospis que ça. Sur un EHPAD, on avait programmé 4 hospis, les 4 sont revenus. Sur l’autre EHPAD, on en a envoyé 6. Sur 6, 4 sont revenus. C’était au début en mars. Après, il y a eu les dépistages systématiques qui ont permis de faire la démonstration qu’il y avait des asymptomatiques dans les EHPAD.

 

[1] Comité de direction

[2] Médecin coordonnateur

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