Nathalie : « Il y a des choses qui ne sont pas passées »

Nathalie est médecin gériatre cheffe de service d’un hôpital public. Propos recueillis par Marie-Odile Muller.

En tant que citoyenne à partir du moment où il y a eu des cas en Italie, je me suis dit « C’est bon pour nous. ». Professionnellement on a eu cette inquiétude que ça allait nous tomber dessus. Je me doutais que ça allait être terrible pour tout le monde, pour les vieux et notamment les EHPAD. On a commencé à avoir des lits COVID assez tôt en mars. On a commencé par 6 lits, 15 puis 25. On a concentré dans le service de court séjour gériatrique de notre hôpital tous les COVID âgés du groupement hospitalier. Les gens qui n’étaient pas COVID allaient dans un autre hôpital. On s’est auto-organisé avec ma collègue médecin parce qu’à cette époque je n’avais pas de cadre [infirmier]. La direction, malgré tout, nous a donné les moyens. L’équipe d’hygiène est venue un certain nombre de fois parce qu’il fallait comprendre le truc. En fait ce n’est pas si simple que ça de comprendre toutes ces mesures. On s’est approprié, habitué. On a appris à s’habiller. Notre façon de fonctionner était extrêmement différente de d’habitude. Dans la mesure où on était casaqué, on ne pouvait pas faire comme d’habitude. Là, on était centré sur la respiration. Ils avaient tous les mêmes symptômes. Il y avait quelque chose de très technique et de répétitif qui faisait que tu étais beaucoup moins en prise avec la personne que tu soignais. On restait peu de temps dans les chambres. Le côté relationnel était limité. Un médecin gériatre, il fait attention à ce que la personne mange, comment elle bouge, comment elle marche, qu’elle ne perde pas de chance pour la suite. On était des espèces d’urgentistes. Ce n’est pas du tout notre façon de travailler habituelle. On avait la satisfaction, on l’a toujours d’ailleurs, d’avoir malgré tout fait face sans qu’il y ait beaucoup de soignants atteints. On s’est beaucoup soutenu mutuellement tous soignants confondus. On a beaucoup échangé sur nos patients. Quand on n’était pas à l’aise sur une décision, on discutait. Tout était informel. Il n’y a qu’une fois parce que je sentais que c’était nécessaire de formaliser pour que chacun puisse dire ses difficultés : j’ai fait appel à l’équipe de soins palliatifs qui nous a dit revenir une fois par semaine pour débriefer les cas difficiles. On ne les a jamais revus. Je pense qu’ils ont été complètement happés par la réa. On était dans une urgence qui fait que tout ce qui était réunion de service a sauté. L’entraide que l’on avait entre nous c’était par exemple : pour les consultations en chambre, tu étais habillé, l’autre pas. L’un faisait l’examen clinique, l’autre le notait. Ces tenues sont extrêmement inconfortables. On avait souvent des trucs en plastique. Certaines personnes faisaient des malaises au bout de deux heures. Si l’infirmière était déshabillée, j’allais prendre les constantes à sa place. Il y avait des efforts permanents d’organisation pour ne pas perdre de temps. Ca s’est mis en place dans l’expérience.

Au bout de quelques semaines, c’est devenu pénible pour nous. Et puis on a commencé à pouvoir rappeler le kiné pour les faire marcher et redevenir vraiment gériatre. On était vraiment contents.

Au départ on était très anxieux pour nous et pour les patients. Il y avait les images des urgences de l’Est de la France.

On a appris beaucoup de choses, une nouvelle maladie qu’on ne connaissait pas.

Ce qui n’était pas gériatrique, c’est l’absence des familles et c’est un gros point de ce truc là. C’était compliqué en plus de notre désarroi et de notre charge de travail, d’être là pour eux. Dans un sens on a des familles assez compliquées, dans le « tout tout de suite » d’habitude. Ces familles peuvent être totalement envahissantes par leur besoin de réponses quotidiennes et immédiates. Là, elles n’étaient pas là. Dans un sens ça nous a arrangé mais il faut que l’on sorte de là parce que ce n’est pas la vie normale. Chiants ou pas, ils ont leur place. Il faut qu’ils reviennent. Dans leurs angoisses, leurs malheurs, ils sont dans l’incapacité de métaboliser leurs émotions. Nous, on n’était pas dans la capacité d’être un défouloir, de recevoir cette violence en ricochet de ce qu’eux recevaient. On a un psychologue qui a fait des fois le tampon mais ils étaient tellement mal. Ils voulaient des réponses médicales.

Ca a été aussi très difficile pour les vieux de ne pas voir leur famille.

Le profil des patients que l’on recevait, était le covid et l’âge. On en a eu des beaucoup trop jeunes. Une dame de 54 ans, un monsieur de 64 que j’ai vite remis dans le bon circuit parce que à l’évidence, ils étaient en perte de chance chez nous s’ils s’aggravaient parce que connotés vieux ou polypathologiques. On en a eu pas mal qui n’étaient pas gériatriques qui avaient entre 70 et 75 ans ou plus qui en temps normal seraient allés en service de médecine. Il y a eu des pertes de chance parce que connotés « gériatriques». On a vite vu pour les polypathologiques de plus de 80 ans que ce n’était pas la peine d’appeler la réa d’autant plus s’ils avaient des troubles cognitifs ou plusieurs pathologies. Le réa disait que c’était des gens qu’on n’arrivait plus à débrancher. Et puis, il y a des gens qui sont arrivés au mauvais moment. En plein dans l’épidémie j’ai pas pu passer en réa une dame de 73 ans avec des troubles cognitifs modérés mais une motricité correcte. Ceux qui étaient jeunes, on les a fait circuler vite fait ailleurs, pour les autres on a subi. Le moment n’était pas aux grandes colères. On a pleuré, on a le truc sur l’estomac. Voilà ce qui s’est passé. Mais c’est pas passé en fait. On a eu 26 morts au mois d’avril. Ca a touché tout le monde. Tous les rituels on été chamboulés. Il fallait mettre le corps dans trois sacs et après, la personne on ne la voyait plus. Il y a un aide soignant qui m’a dit que ça lui avait fait un mal fou de faire cette toilette mortuaire, qu’il avait parlé au monsieur parce qu’il se disait qu’il serait la dernière personne au monde à le voir. De lui parler, ça lui avait donné du courage. Ca lui avait fait un choc de le quitter parce qu’il savait que la famille ne le verrait plus, plus personne ne le verrait.

Je me souviens à la réunion avec les soins palliatifs, il y avait une aide soignante qui souffrait beaucoup de ne pas pouvoir prendre son temps.

En tant que médecin si ton rôle, c’est de mettre de la morphine et de l’hypnovel [1]… J’ai trouvé ça dur parce que dans un autre contexte on n’aurait pas fait la même chose. Peut-être qu’ils seraient morts ou pas morts en réa. On leur aurait donné une chance. Il y a des vieux à qui on n’a pas donné sa chance.

On en a discuté avec un collègue. On se dit qu’il y a eu des confusions : qu’est ce que ça veut dire « détresse respiratoire » ? Il y avait des gens qui avaient besoin de 15 litres d’oxygène mais qui n’étaient pas si mal que ça. Je pense qu’il y a des gens qui, parce qu’ils étaient vieux et qu’ils perdaient la boule ont été mis directement en soins palliatifs. Je ne sais pas… Je n’étais pas là mais normalement on ne fait pas comme ça. On essaie de traiter pendant quelques heures. Ils vont peut-être avoir du mal à respirer quelques heures mais une petite chance de s’en tirer plutôt que si d’emblée… Ca, c’est un truc qui me dérange toujours. Il y a eu un pas vers l’euthanasie. Le temps pressait, il y avait la peur, ils étaient submergés et aussi l’impossibilité d’avoir une discussion collégiale.

Quand ça s’est tassé sur l’hôpital, on ne prenait plus que des gens de maison de retraite. Elles nous appelaient et on prenait les vieux en direct. On leur disait « Appelez le 15 et dites leur qu’ils iront chez nous. Souvent autrement les patients étaient laissés sur place. En EHPAD, on ne peut pas les mettre sous 15 litres [d’oxygène]. C’était mieux de les mettre à l’hôpital parce que les EHPAD n’avaient pas les capacités de les soigner sur place. On a eu des retours très positifs des EHPAD parce que eux n’en pouvaient plus. Ils triaient, ils se disaient « Celui-là, on a l’impression qu’il peut s’en sortir ». Je pense que ça a été horrible en EHPAD. Ca a mis en évidence les carences. Maintenant on dépiste, y’a la possibilité de faire un peu mieux.

 

Hier, il y a un monsieur de 73 ans covid qui a décompensé. J’ai pu lui trouver une place en réa. Il y a une infirmière qui a pleuré. Ca a fait remonter les émotions. Ca a réactivé un truc. Et une collègue aussi a pleuré après avoir informé la dame [l’épouse] pour lui dire ce qui en était. Il y a des choses qui ne sont pas passées.

 

[1] L’Hypnovel est un hypnotique à base de Midazolam utilisé en soins palliatifs pour provoquer une sédation rapide.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.