Océane : « Je savais et la medco était d’accord, qu’on faisait des conneries »

Océane est cadre de santé dans un EHPAD du secteur privé non lucratif qui compte une soixantaine de salariés.es et sous-traite à des prestataires extérieurs l’hôtellerie, la cuisine et un Etablissement et Services d'Aide par le Travail (ESAT) pour la lingerie. Elle s’est fait mal au dos en déplaçant un lit et est depuis en accident de travail. Propos recueillis par Marie-Odile Muller.

Nous avons démarré nos premiers confinements à la suite de retour d’hospitalisation ou de consultation de résidents. C’était mi-mars avec deux résidents qu’il a fallu confiner en chambre en mettant en place complètement les mesures de protection avec le matériel que nous avions. On avait quand même ce qu’il fallait. On avait des consignes assez précises du siège et de l’ARS[1] qui nous envoyaient de façon quotidienne des recommandations sur comment s’y prendre. La difficulté est apparue quand on [le siège et l’ARS] nous a demandé de créer une unité covid. Là pour nous, ça a été très compliqué. Notre médecin co[2] venait d’arriver. Elle vient travailler deux jours par semaine. Ca faisait trois semaines qu’elle était arrivée. On se connaissait à peine et quand on s’est retrouvé pour parler de ça, on marchait sur la tête. Qui est-ce qu’on va mettre dans cette unité ? On n’avait pas encore testé les gens. On ne savait pas qui était négatif. Comment on va gérer ça ? Comment on a les moyens de déménager les gens ? C’est pas une chambre d’hôpital une chambre d’EHPAD. C’est un lieu de vie. Ca nous a semblé complètement à côté de la plaque, pas adapté à notre situation de terrain. On en a parlé à notre direction qui nous a dit : « De toute façon, on n’a pas le choix. C’est comme ça. C’est une injonction. Si on ne le fait pas et qu’il y a une plainte quelconque, on se retrouvera en difficulté. Je ne veux pas de pénal. On fait ! ».

On a commencé à tester les résidents avec notre laboratoire qui est juste à côté et avec qui on fonctionne très très bien. La consigne était qu’à partir du moment où vous avez trois résidents qui sont testés positifs, on arrête de tester. Avant d’avoir les résultats on a été obligé de créer cette unité. On a choisi de l’installer dans une unité de 9 chambres, là où il y avait déjà un résident que l’on suspectait d’être positif. On a déménagé deux résidents qui n’étaient absolument pas volontaires. On a prévenu les familles et on leur a dit « On crée une unité covid parce que on doit le faire. Votre parent n’a, semble t-il, aucun symptôme de rien du tout. On le déménage et on est obligé de mettre un résident avec des symptômes à sa place. ».

A cette époque tout l’établissement était confiné. Il n’y avait plus de famille, plus de visite. Le 10 avril, il y avait sept résidents dans cette unité covid. Ca a été d’une violence extrême parce que les résidents ne comprenaient pas pourquoi on faisait ces déménagements. Ces résidents qui étaient testés négatifs ont été retirés de leur chambre réquisitionnée pour l’unité covid. Certains qui sont devenus symptomatiques ont été ensuite remis dans leur chambre. On n’avait pas les moyens humains et matériels pour faire des désinfections, pour faire un travail propre au niveau de l’hygiène des locaux. Au niveau du matériel de soin, on avait ce qu’il fallait mais au niveau des locaux : non.

La grosse difficulté ça a été les positifs. On a énormément communiqué avec les familles. On a toujours dit les choses. On a parlé du nombre de décès dont on était sûr qu’ils étaient covid. On en a eu deux décès covid sûrs. Les familles nous appelaient. La direction avait un peu plus de difficultés à communiquer auprès des familles. Nous, on voulait qu’elle fasse des mails de façon un peu régulière pour donner des points d’étape. Elle a trainé les pieds. Elle voulait absolument être couverte par le siège qui préparait des communications institutionnelles.

 

Notre difficulté première, vraiment, ça a été : ils sont négatifs et on les a foutus dans une unité à côté des positifs et des suspects. Ils étaient confinés dans leur chambre sauf que dans un EHPAD, nous avons des déambulants. On n’a pas « contentionné[3]», on n’a pas fermé les chambres à clef. On a essayé au maximum mais forcément ça a bougé. Donc le truc, c’est des suspects à côté des positifs qui finalement s’avéraient négatifs et qui sont donc repartis dans leurs unités [d’origine] car il y en avait d’autres qui étaient positifs et devaient aller à leur place dans l’unité covid. En finalité, quand j’ai quitté, on a eu deux unités covid. On a ouvert une autre unité de dix-sept résidents. Quand on a pu tester tout le monde, on a eu 23 positifs et seulement 2 décès. Plus de la moitié des positifs n’était pas symptomatique.

 

Les résidents qui n’étaient pas dans l’aile covid ont mal vécu tous ces changements. Il y en a qui comprenaient parce qu’ils regardaient les infos. Ils étaient complètement angoissés, pensant à leur famille. Moi, ce que je dis maintenant, c’est qu’on a eu peu de décès covid. Par contre des syndromes de glissement qui vont partir dans les semaines ou les mois qui viennent… Les personnes âgées ont très mal supporté d’être confinées en chambre. Repas en chambre, le personnel équipé faut voir comment ! Surtout que dans l’établissement, avant l’épidémie, on travaillait sans uniforme mais avec des tenues civiles fournies par l’EHPAD : des joggings, des tee-shirts de couleur… Donc de nous voir habillés comme des schtroumpfs avec les masques, les lunettes, tout le bataclan, pour eux ça a été très perturbant. Tout l’établissement a été confiné. On a tous été habillés comme des schtroumpfs, tous masqués tout le temps. Tout le temps avec des masques chirurgicaux, des tenues à usage unique, des lunettes, un masque, des gants, un tablier et une sur-blouse ajoutée pour les unités covid. Les gens avaient peur. La direction disait « On ne sait pas qui est covid, qui n’est pas covid donc on prend toutes les mesures partout, tout le temps. ». C’est ce qu’on a fait. C’était une directive. Avec la toubib, on a expliqué certaines choses mais la direction était bloquée : « J’ai des directives qu’il faut faire comme ça. C’est point barre. On fait comme ça. ». Le médecin s’est pris deux mails massifs, des scuds. Elle avait remonté que si on avait autant de positifs, c’était parce que l’établissement était sale. Ce qui est vrai. « On fait exactement comme je dis. ».

 

Les déménagements ça met tout le temps en bazar. Et puis, il faut changer tous les protocoles, les protections [de l’incontinence], les plans de soins, les documents pour la cuisine, pour la lingerie… C’est titanesque.

Les familles étaient complètement flippées et c’est normal : « Quid de la chambre de maman ? Qui va dans sa chambre ? Comment fait-on avec ses affaires ? Est-ce que ça va contaminer les papiers de maman ? ». Des résidents complètement chamboulés, désorientés de déménager, ne voulant plus sortir même quand on a recommencé à les faire sortir. Impossible : peur.

 

On n’a pas trop galéré pour le matériel. Les gens du quartier nous ont apporté des masques. Des gens d’une église chinoise nous ont apporté des masques avec un petit mot. Un médecin nous a apporté deux cartons de masques FFP2 périmés. On allait une fois par semaine à la mairie et à un regroupement hospitalier pour récupérer des masques. On a eu des entrepreneurs qui sont venus nous donner des combinaisons de peintre. Ce qui nous a manqué, ce sont les tenues à usage unique, les sur-blouses et les protèges thermomètres. Quand on a pu faire des tests à tout le monde, c’est une infirmière qui a fait les PCR[4] parce qu’on avait des visières. Ca a été très, très éprouvant parce que certains résidents ne voulaient pas. On les a forcés parce que « C’était obligatoire pour tout le monde. », les salariés.es aussi. On n’a pas parlé de volontariat. Il y a eu un test pour un résident qui a fait craquer les équipes parce que c’était quelqu’un qui déambulait et qui ne voulait pas. Il a fallu la « contentionner ». Une aide-soignante a complètement craqué. Et pourtant, elle n’aime pas cette résidente. Tout ce qui a été « test » a été très, très violent.

Tous nos partenaires, dentiste, orthophoniste, bénévoles, animation, tout a été stoppé. Les kinés ont pu reprendre parce que j’ai fait le forcing avec la medco en disant [à la direction] « Ils vont tous mourir grabataires. Maintenant, il va falloir les faire bouger. ». Donc là, la direction a accepté. A la fin, les résidents avaient la possibilité de déambuler avec un masque chirurgical dans le couloir de leur unité parce qu’au début on n’avait pas assez de masques.

 

La peur s’exprimait par le refus : « Je ne vais pas m’occuper de ranger la chambre de Madame X parce qu’elle est positive. Je ne veux pas ramener ça chez moi. Je ne rentrerai pas dans sa chambre. ». On a eu beaucoup de somatique : des « Je sens que j’ai de la fièvre, j’ai la diarrhée, je ne me sens pas bien. », des pleurs. Des gens qui avaient peur alors qu’on avait expliqué qu’on avait du matériel. Au niveau de l’hôtellerie ça a été pire, moins rationnel. Peut-être qu’on ne les a pas suffisamment encadrés.es. J’ai fait une réunion avec eux mais il en aurait fallu vachement plus.

Il y avait des vacataires [aides-soignantes] avec qui on a l’habitude de travailler et qui voulaient travailler mais qui étaient en ALD, et puis des situations familiales épouvantables, des violences familiales. J’ai fait trois signalements à des associations [de soutien aux femmes victimes]. Beaucoup se sont retranchés.es derrière les consignes : « Même si on est pas d’accord, on fait ça et c’est tout. ». On a eu quelques professionnels.les absolument extraordinaires, qui se sont portés.es spontanément volontaires pour travailler dans les unités covid. Il y en a qui spontanément, je ne le voulais absolument pas, ont annulé leurs vacances : « On les prendra plus tard. Là, ce n’est pas possible. ». Il y a eu un espèce de petit noyau qui ont travaillé ensemble, qui se sont énormément soutenus.es. C’était essentiellement des CDI. On a eu des renforts. Une infirmière scolaire m’a proposé de venir travailler. Elle ne voulait pas être réquisitionnée à l’hôpital parce que ça faisait dix ans qu’elle n’y travaillait plus. On nous a envoyé des élèves infirmières. Elles ont eu un accompagnement vachement bien fait avec une gériatre qui est venue sur place pour les rencontrer et les accompagner. C’étaient des élèves de première année. Il y en a qui ont craqué dont deux qui se sont arrêtées. On a des soignants qui se sont planqués. Je ne jette pas la pierre, ils avaient peur. Ils en faisaient le moins possible, ils restaient dans le poste de soin alors que les résidents étaient seuls dans leur chambre. Heureusement, on avait les élèves infirmières pour y aller.

Au début du confinement, on a eu des familles qui venaient aux fenêtres du rez de chaussée pour faire coucou à papa et on avait plein de résidents qui s’agglutinaient. Ca faisait zoo ! C’était monstrueux ! Je me demande si quelqu’un du quartier ne les a pas dénoncés parce que les flics sont venus pour disperser l’attroupement devant les fenêtres de la résidence. On a mis en place des skypes et autorisé certaines visites très accompagnées pour les annonces d’un deuil et les fins de vie pas covid. Les décès covid, c’était monstrueux parce que les familles n’ont pas pu aller les voir. Ils sont morts tout seul au petit matin. Ils étaient stables, confortables avec de l’oxygène et un petit traitement standard et tout d’un coup, ils sont partis sans qu’on s’en rende compte, sans qu’on réalise qu’ils partaient.

 

On avait une charge de travail insurmontable, beaucoup d’informations qu’on avait pas le temps de lire. Et puis les choses n’étaient pas claires. La direction nous disait des choses, la direction générale de la santé envoyait des choses, le siège envoyait des choses, l’ARS envoyait des choses, nos médecins traitants disaient autre chose, notre médecin co disait autre chose. Avec les directives des uns et des autres, on n’a pas pu s’organiser entre nous. Ce qui m’a fait le plus souffrir, qui m’a mis en l’air, qui m’a fait péter un câble, c’est que je savais et la medco était d’accord, qu’on faisait des conneries. En face, il y avait la direction qui avait des consignes à respecter: « Vous faites ça. Point. Terminé. ».

 

 

[1] ARS : Agence Régionale de Santé. Les ARS sont des établissements publics administratifs chargés du pilotage régional du système de santé de leur région.

[2] Medco : médecin coordonnateur. En EHPAD il est en charge de l’élaboration et du suivi du projet de soins de l’établissement, de l’évaluation médicale des résidents et de l’animation de l’équipe soignante. Il n’est pas le médecin traitant des résidents.

[3] Néologisme venant de contention qui désigne ici une contrainte physique pour maitriser la mobilité de la personne.

[4] PCR : test de dépistage du covid par frottis nasopharyngé.

[5] Affection de Longue Durée

[6] Contrat de travail à Durée Indéterminée

 

 

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