Séverine: «Mon métier s’est dégradé d’un coup»

Séverine est aide-soignante depuis 12 ans. Elle est salariée dans un EHPAD du secteur privé non-lucratif où elle a travaillé dans l’unité covid durant le confinement. Propos recueillis par Marie-Odile Muller

Le début de l’épidémie, ça a été comme tout le monde : les informations et un tout petit peu l’EHPAD. On a commencé à mettre les choses en place et puis la cadre[1] a eu besoin de plus en plus de personnel pour s’occuper des patients qui allaient de plus en plus mal. Les informations tombaient au compte-goutte de l’ARS et le médecin a décidé de faire un secteur covid. La cadre avait énormément de mal à trouver du personnel parce que les gens avaient peur d’être malades. Du coup au début, elle m’a demandé d’être renfort [dans le secteur covid] et puis on a commencé à avoir des gens de plus en plus mal. Ça a fait les chaises musicales et je me suis retrouvée dans l’unité avec ma collègue. Les portes se sont fermées et l’isolement a commencé. Une semaine avant que l’unité se crée, on a commencé à sentir le vide parce qu’il n’y avait plus de familles. Y’avait plus personne. Même nous on a commencé à sentir quelque chose de lourd alors qu’on n’était pas encore vraiment dans le covid. Dans la panique générale, y’avait pas encore tout ça en place, c ‘était début mars. Ma fille qui a été hospitalisée me disait : « Maman fait attention. Fais attention ! ». Et puis les choses ont commencé à devenir dur pour nous. Il y a des résidents qui ont des troubles de la déglutition, donc de ne pas pouvoir les faire manger dans la salle à manger mais les faire manger dans leurs chambres : plus de surveillance parce qu’il fallait fermer les portes. Nous on ne savait plus où donner de la tête, le travail s’était multiplié par dix même si c’était du plateau en chambre. Le plateau en chambre, c’est de l’abandon du soignant. On abandonne complétement les résidents. On a pu de surveillance sur la quantité de l’alimentation, sur l’hydratation. On referme la porte derrière eux. On les isole. Ils n’ont plus de communication. Le masque, ça coupe complètement la communication. Y’a plus de gestes, y’a plus rien. On devient des automates et eux, ils ne comprennent pas. Il y en a qui sont sourds. Le masque ça gêne énormément nos conversations et ça change la voix et l’intonation. Moi, je l’ai mal vécu parce que j’avais l’impression qu’on s’enfermait chacun de son côté : « Moi, je suis dans mon costume et toi tu es de l’autre côté. Et après, je vais te fermer la porte une fois que j’aurai fini de te laver. ». Mon métier s’est dégradé d’un coup. J’étais là comme une automate. Je te lave et je ne te lave pas beaucoup parce que sinon tu vas me postillonner dessus et tu vas me contaminer.

Ça a été difficile comme de voir une dame qui avait 101 ans qui était avec moi depuis mon arrivée dans l’établissement. Et bien cette dame, je la regardais mourir alors que j’étais sur le pas de la porte, habillée dans ma combinaison. Moi, je ne fais pas ce boulot-là pour regarder cette dame mourir de loin. Ça a été plusieurs chocs comme ça. Ça a été compliqué. Après c’est vrai qu’on a eu des réunions d’équipe. La cadre voulait hospitaliser un monsieur : « J’irai selon votre décision. ». On savait ce qui allait se passer. On connaissait les antécédents de ce monsieur-là. Il avait une épée de Damoclès au-dessus de la tête. On connaissait déjà sa fiche technique. On s’est dit, ce n’est pas la peine. On l’envoie à la mort. C’est prévu. Alors que lui, il savait qu’il pouvait râler sur nous et que nous on pouvait râler sur lui, qu’il avait encore la possibilité d’avoir un défi.

Dans tout ça, je crois que le pire ça a été pas de toilette mortuaire, pas de présentation à la famille. « J’ t’emballe dans un drap et je te mets dans un sac plastique. ». Son bracelet[2] et je le mets dans un sac en plastique. Ça a été dur de ne pas pouvoir faire quoique ce soit pour dire au revoir à cette dame. Quelle que soit sa religion, même pas pouvoir lui dire un petit truc avant de partir… C’est important de leur dire un petit truc avant de partir. C’est important de leur dire un petit au revoir. Elle est partie trois ou quatre jours après [sa mort]. Il y a un monsieur qui est parti une semaine après [sa mort]. On ne peut pas toujours supporter de se dire qu’on a encore un mort dans sa chambre. Et le plus dur aussi, c’est qu’on avait la table mortuaire [réfrigérante] dans le couloir. On a eu sept morts en tout.

Tant que j’étais avec ma collègue dans la première unité covid, c’était super. On était là pour les résidents. On leur gardait encore un peu d’autonomie. On les emmenait aux toilettes, on savait que les douches n’étaient pas autorisées mais on ne pouvait se permettre de les laisser se dégrader au niveau de l’hygiène. Pour certains on a récupéré l’état cutané. Donc on a essayé au maximum d’avoir des soins de qualité. C’était super important pour nous malgré la chaleur de la combinaison. En plus, on est tombé en plein mois d’avril, c’était une catastrophe de transpirer dedans. On a la peau qui est dans un état catastrophique. Le masque qui nous tirait sur le nez. On avait des cloques. On a eu pas mal de petits bobos là-dessous mais on est resté… On rigolait dans les couloirs à garder la bonne humeur qu’on avait habituellement. Quand on était toutes les deux avec ma collègue, on s’est permis de faire chanter les résidents, nous de chanter dans les couloirs, de faire les soins à deux quand il y avait besoin de le faire. On savait qu’on ne pouvait pas câliner certains mais par contre on allait discuter avec elles un quart d’heure vingt minutes pour les rassurer.

 

Le gouffre s’est creusé quand on a su que des personnes étaient négatives et là, de nouveau les chaises musicales ! Fallait installer le patient. De nouveau créer des liens avec le patient. Créer un lien avec un patient qui a des troubles cognitifs, c’est super difficile. Les toilettes sont faites dans des conditions super difficiles. On se faisait taper dessus. On se faisait cracher dessus. On a eu des résidents, on va dire, qui ont subi de la maltraitance. Faut être honnête avec tout ça. Pas battus. Dans le sens où tu es au deuxième étage, tu vas au premier ! Hop-la ! Changer de soignants, changer de chambre, changer de milieu. Tout ton intérieur ? Allez hop, il est dans des sacs poubelles. Pour moi, ça c’est de la vraie maltraitance. On a eu une dame, on avait les larmes aux yeux. Toute mimi. Déjà, elle est arrivée toute violette. Elle était tombée je ne sais pas combien de fois. Elle avait le visage tuméfié. Elle avait des cocards partout. Et son matériel arrive sur un adaptable[3] : des cadres avec ses habits par dessus. Au moment où on a bougé l’adaptable, ben, tout est tombé parterre tout cassé et tout cassé. Là, on s’est regardée toutes les deux. On s’est mises en larmes. On sait dit « Merde, qu’est-ce qu’on a fait ! Auprès de la famille s’il faut tout rembourser, on le fera. ». On ne savait plus quoi faire. On avait tout cassé : les photos, les cadres de mariage. Voilà, on avait mis leurs vies dans des sacs poubelles. Elle était toute violette mais elle était tombée toute seule et ce que ses enfants avaient donné à leur maman pour lui construire un bien-être et ben, on l’a cassé, on l’a abimé. Y’en a certain, on nous a parachuté des gens. Ils n’avaient même pas une brosse à dent, même pas une savonnette. Une fois qu’ils ont ouvert la deuxième unité, c’est terrible à dire mais j’ai été déposséder des résidents qui avaient une deuxième savonnette parce qu’on ne pouvait pas sortir et qu’on ne pouvait pas nous descendre du matériel. C’était prendre du gel douche, des brosses à dent, du dentifrice pour les gens qui étaient enfermés alors qu’ils avaient leur propre matériel ailleurs. C’était dur parce qu’ils avaient besoin d’hygiène et que nous on avait aussi besoin d’avoir des gens propres. Moi, j’ai pas senti qu’on a eu une grande dignité, un grand respect. J’ai senti « Allez hop ! Vite, vite, vite ! Le lit, le matelas, prends tes affaires et hop-la tu vas au covid ! ».

 

On avait beaucoup de vacataires[4]. Je n’ai rien contre les vacataires. On est tous aides-soignants. J’ai senti pour les gens qui étaient là pour deux journées, et bien c’était on nous pose le nouveau malade devant la porte [de l’unité covid] et puis point. J’ai eu une dame qui est décédée. Cette dame-là, on me l’a apportée, elle n’avait même pas un plateau pour manger. On ne nous donnait rien. Elle n’avait même pas une chemise de nuit, pas la boîte pour ses dents, même pas une brosse à dent. Rien. Même pas une protection[5]. On avait des règles. On ne pouvait pas sortir de l’unité [covid]. On ne pouvait pas se permettre de sortir. On ne pouvait pas se permettre, si on avait été porteur du virus, d’aller propager le virus à l’extérieur. Nous on était enfermé. On devait être solidaires entre nous. La solidarité, je ne l’ai pas trouvée. Au début on l’a eu et une fois qu’ils ont instauré une infirmière dans ce secteur et deux aides-soignantes ma collègue a craqué parce qu’ils [les vacataires] ne connaissaient pas les protocoles, où sont rangées les choses. Il faut tout leur montrer.

 

Maintenant la sortie… Ce qui a été pénible pour moi, c’est que pendant deux mois j’ai été abandonnée. Aujourd’hui je suis retournée dans mon service. Tout un protocole a été mis en place mais moi, je suis le protocole du covid. Je n’ai pas eu le protocole de sortie. Par exemple, après les repas j’ai débarrassé les plateaux et bien non, il faut les laisser. Je ne reconnais pas mes résidents. Aucun m’a parlé, n’est sorti de sa chambre. Ils ont tous des troubles cognitifs qui se sont accentués. J’ai une dame qui n’arrive même plus à se lever de son fauteuil. Je me retrouve avec une charge multipliée par dix parce que maintenant, ils ne se déplacent plus. Il y a une altération de tout. J’ai une dame, elle ne fait que dormir toute la journée. Une autre, elle est passée à la parano. On lui vole tout alors qu’elle a la clef de sa chambre. C’est affreux de voir qu’il y en a, ils ne savent même plus marcher. Pour moi, c’est un choc de voir ça. Des gens qui étaient capables de rire, aujourd’hui les âmes sont complètement exsangues. On a éteint la lumière. C’est douloureux pour nous parce que même moi, je n’arrive plus à reconnaître mon métier. Hop, je rentre dans la pièce, j’éteins la lumière, on verra demain. Demain il fera jour comme disait ma grand-mère…

 

[1] L’infirmière coordinatrice (IDEC) est cadre de santé dans cet établissement.

[2] Il s’agit d’un bracelet d’identification pour l’officier d’Etat civil qui constate le décès.

[3] Petite table roulante permettant de manger au lit ou au fauteuil.

[4] Sont dénommés vacataires les professionnels.les qui sont engagés.es en contrat à durée déterminée de quelques jours.

[5] Une protection d’incontinence urinaire et fécale.

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