Continuité pédagogique, par Agnès Carcassonne

Dans cette contribution, Agnès Carcassonne, professeur d’Histoire-géographie dans un collège péri-urbain, décrit les ajustements qui ont été nécessaires, au cours des premières semaines de confinement et de travail à distance, afin de continuer à enseigner, quels liens se sont noués avec des collègues, les élèves, leurs parents.

Dans cette contribution, Agnès Carcassonne (le nom a été modifié), professeur d’Histoire-géographie dans un collège péri-urbain, décrit les ajustements qui ont été nécessaires, au cours des premières semaines de confinement et de travail à distance, afin de continuer à enseigner, quels liens se sont noués avec des collègues, les élèves, leurs parents. Cette contribution est précédée d’une brève présentation d’Yves Baunay qui avait sollicité ce témoignage :

" J'ai beaucoup discuté avec Agnès Carcassonne pour la convaincre de nous laisser des traces de son travail pendant cette période de confinement. Elle a compris que cela était utile pour tout le monde et pouvait nous faire entrer dans des processus collectifs et politiques renouvelés. Anne m'a aidé à comprendre non pas comment elle subit ou s'adapte aux nouvelles contraintes, mais comment elle transforme la situation en reprenant la main sur son travail en le réinventant, à partir de ce qu'elle est, de ce qu'elle souhaite, de ses propre normes et valeurs. Ce qu'elle réussit à faire avec ses élèves, leurs parents, ses collègues, la direction du collège a une dimension politique et sociale, car cela fait société et histoire.

Le témoignage d’Anne avec d'autres est pour moi une matière à travailler dans sa dimension politique pour inventer collectivement et démocratiquement, pour réaliser un nouveau service public démocratique d'éducation. Cela passe par l'invention d'un nouveau travail syndical et politique, qui parte du point de vue du travail réel sans le trahir."

Yves Baunay

 

 

Pour moi, la continuité pédagogique, c’est faire au plus simple, c’est aussi ce qui est préconisé par le collège. Notre ENT[1] c’est Pronote[2], le cahier de textes connu par les élèves et les parents c’est Pronote, on fera donc avec. Je ne me lance pas dans une classe virtuelle.

Mais il faut adapter les cours. Impossible de voir comment les élèves comprennent ou réagissent aux nouvelles notions d’autant qu’ils auront moins de documents iconographiques (en classe, je travaille avec un diaporama comme support)

D’où la nécessité d’utiliser les documents du livre même s’ils ne sont pas très bons, de trouver des petites vidéos, de faire des questionnaires adaptés, de donner une trace écrite à la fois allégée et en même temps comprenant des notions que d’habitude on n’expliquait qu’à l’oral, de prévoir les corrigés des questionnaires et de ne pas oublier de les mettre en ligne 2 ou 3 séances après avoir donné le questionnaire pour que les élèves aient bien eu le temps de répondre aux questions (car certains vont faire le travail au jour le jour d’autres vont prendre plus de temps).

Lors de la première semaine, j’ai assisté à trois conseils de classe en classe virtuelle.

Au bout d’une semaine, le collège demande aux professeurs principaux de téléphoner à toutes les familles pour voir comment elles s’en sortent. Elles ont très souvent eu des problèmes au début : encombrement de Pronote, elles n’avaient pas les code d’accès, ne comprenaient pas comment cela fonctionnait ... Il leur a fallu en moyenne 4 jours pour se connecter d’une façon correcte, certaines ont acheté une imprimante, d’autres un ordinateur car elles se sont rendues compte qu’il était difficile de voir tout le cahier de textes sur les téléphones portables. Seules deux ou trois familles de ma classe de 6è (28 élèves) n’avaient pas compris qu’il fallait s’y mettre tous les jours et suivre un peu le travail de leur enfant. Il faut dire que certains parents étaient encore obligés d’aller travailler , d’autres étaient en train de fermer leur entreprise et mettre leur personnel au chômage partiel, d’autres en télétravail toute la journée. Mais ils ont tous été contents d’être contactés.

Après concertation entre professeurs lors d’une réunion virtuelle (1H30 à 50 avec des bugs au début pour se connecter) au début de la deuxième semaine, il a été décidé de saisir dans le cahier de textes Pronote, tout le travail dans la partie « contenu du cours » parce qu’elle était plus lisible et d’éviter de donner trop de documents à imprimer (que l’on mettait en pièce-jointe).

C’est bien mais cela veut dire qu’il faut taper des textes et les coller dans le contenu qui n’accepte pas les docs scannés ou les images copiées. Lors de cette concertation tous les profs disent qu’ils passent leurs journées devant l’ordinateur.

Je me lance dans la réalisation d’un QCM[3] pour évaluer mes élèves de 4è, heureusement ma collègue en prépare un aussi pour les 3è, on fait cela à deux par téléphone après avoir regardé le tuto de Pronote que nous a indiqué l’un de nos collègues. Cela marche assez bien mais il y aura quand même des bugs. J’ai prévenu les élèves du QCM une semaine à l’avance et ai envoyé un message de rappel la veille. Le jour du QCM, j’étais devant mon ordi, un quart d’heure après sa mise en ligne j’avais cinq messages d’élèves, trois pour me dire que le QCM s’était arrêté très vite avant qu’ils n’aient eu le temps de faire 4 questions et deux pour me demander comment on accédait au QCM, ce dont je n’avais aucune idée. J’ai demandé à ceux qui l’avaient fait comment ils y avaient accédé et j’ai vérifié mon QCM, j’avais pourtant bien paramétré le temps comme me l’avait dit ma collègue mais cela n’apparaissait pas sur la mise en ligne pour cette classe-là. J’ai dû remettre mon QCM en ligne et demander aux trois élèves de le refaire, envoyer un message aux autres élèves expliquant la procédure à suivre. Mais j’ai reçu des messages d’élèves qui n’arrivaient pas à se connecter, heureusement j’avais compris que c’était parce qu’ils utilisaient le compte de leurs parents et non le compte élève. Quand je le leur dit, certains me disent qu’ils n’ont pas le code pour utiliser leur compte, je les renvoie vers le secrétariat du collège. À la fin de la journée, je reçois les messages des retardataires qui me disent qu’ils ont oublié de se connecter, qu’ils s’y sont pris trop tard…. Je leur réponds que je réouvre pour eux le QCM deux heures le lendemain. L’un d’eux m’envoie un message ensuite pour me dire qu’il n’a pas pu le faire sur ce créneau, je lui réponds un peu furax que je lui rouvre immédiatement pour 1/2 heure et qu’il doit le faire. Mais il ne le fait pas et en fin de matinée m’envoie un message pour s’excuser et dire qu’il n’a vu mon message que tardivement et demander que j’appelle son père. Celui-ci s’excuse aussi et m’explique que si son fils n’a aucune raison de ne pas l’avoir fait la veille, pour ce jour-là c’est lui qui lui a demandé de m’envoyer un message mais qu’il a ensuite donné l’ordinateur à son frère qui en avait besoin pour faire son travail au lycée. L’élève a donc fait son QCM dans la foulée, c’est compliqué pour tout le monde. Ce jour-là j’ai répondu à plus d’une vingtaine d’élèves de 4è et de 6è.

Les études de cas me demandent beaucoup de réflexion et de préparation, en classe je n’utilise pas les documents du livre car ils ne sont souvent pas assez parlants ou trop compliqués, j’en donne d’autres. Là je dois les utiliser mais je ne peux pas utiliser les questionnaires du livre car depuis la réforme du collège (2016), l’étude d’un corpus de documents s’accompagne souvent de questions ouvertes et nos élèves arrivent de moins en moins à analyser seuls les documents pour y répondre. Il faut vraiment les guider en passant d’abord par des questions fermées sur chaque document, vérifier qu’ils ont les bonnes réponses avant de les amener à une conclusion.

J’ai demandé aux élèves de mes deux classes de 6è de prendre une photo d’une double page de leur cahier et de me l’envoyer, la moitié me l’envoie directement en la déposant dans l’espace élève de Pronote, d’autres m’expliquent que Pronote n’acceptent pas les docs de plus de 2mo. J’envoie mon adresse académique et reçoit beaucoup de mails avec les photos. Il m’en manque cinq dans chaque classe, je renvoie un petit message à ceux qui ne les ont pas envoyées et aujourd’hui seuls deux élèves par classe ne l’ont pas fait. Ces photos montrent que la très grande majorité d’entre eux a fait le travail, l’a corrigé et a bien su organiser son cahier selon les indications données, certains ont un peu mélangé le croquis, les questions et le cours. Une maman dont la fille a des difficultés me demande de l’appeler, elle m’explique qu’elle travaille et que sa fille qui a vraiment besoin d’aide ne peut en disposer qu’en fin de soirée, elle me demande si elle peut utiliser les corrections directement et les expliquer à sa fille en même temps car celle-ci n’arrive pas à répondre aux questions toute seule. On voit bien que l’on fait tous ce que l’on peut.

Je dois dire que tous les messages envoyés par les élèves que ce soit pour envoyer des photos, pour demander une explication, pour une remarque, pour dire qu’ils ont été en retard pour le QCM… étaient tous très polis commençant par « Bonjour Madame » et se terminant par « Cordialement » , « Merci » , « Bonne journée ».

À la fin de la troisième semaine, on nous demande d’appeler les parents pour faire le point sur l’organisation du travail mais aussi sur le matériel et les connexions dont disposent les familles pour faire remonter auprès du rectorat. Mon appel est toujours le bienvenu mais une partie des familles ne répondent pas au téléphone (j’y passe quand même près de 3 h). Les parents que j’ai m’expliquent que la charge de travail est importante mais pas insupportable mais que la plupart du temps, ils doivent aider leur enfant à s’organiser et vérifier le travail. Qu’il a fallu organiser aussi la répartition du temps d’accès à l’ordinateur entre les enfants et parfois avec les parents qui font du télétravail.

J’ai mis un QCM d’entraînement aux 6è pour les préparer à l’évaluation (que je dois encore finaliser) que je donne avant les vacances, les parents me disent que cela marche bien et que les élèves ont compris comment y accéder. On progresse.

Lundi matin (quatrième semaine) il y aura encore une grande réunion virtuelle. Nous avons été prévenus vendredi soir.

Heureusement, dans une semaine nous serons en vacances.

La quatrième semaine a donné lieu à deux réunions virtuelles.

- La première, en début de semaine, permet de faire le point sur la situation des élèves et des familles par rapport à la continuité pédagogique. Toutes les familles se connectent à Pronote, certaines expriment des difficultés à renvoyer le travail demandé, plusieurs ont évoqué leur stress par rapport à ces travaux à faire quand il n’y a qu’un ordinateur à la maison et une date butoir pour les rendre.

Stress aussi par rapport aux notes.

Décision est prise de ne pas compter les notes des travaux et QCM effectués pendant la période de confinement dans la moyenne, un courrier sera envoyé aux familles en ce sens. Décision de ne pas donner plus d’un travail à faire pendant les vacances pour qu’elles constituent une vraie rupture.

Suite à l’annonce du ministère, on nous demande aussi qui serait volontaire pour faire du soutien en Maths et Français durant la deuxième semaine de vacances et aux professeurs principaux de faire remonter le nom de quelques élèves qui pourraient en bénéficier.

- La deuxième réunion, le vendredi, permet de faire le point avec les professeurs principaux de 3è sur les retours des fiches d’orientation et la situation en ce qui concerne les inscriptions dans les filières pro pour lesquelles il y a de nombreux problèmes ( portes ouvertes, mini-stage, rencontre avec chef de travaux annulés), plusieurs élèves ne savent pas quelle voie choisir et vont demander un redoublement. Des familles s’inquiètent du fait que le DNB[4] soit donné sur la base du contrôle continu du premier et deuxième trimestre seulement.

Beaucoup de professeurs et l’administration s’inquiètent de la motivation des élèves après les vacances, comment faire pour la relancer alors qu’il n’y a plus l’objectif du DNB et que les notes ne comptent plus dans la moyenne (ce que certains parents ont déjà regretté, ils ne sont pas tous sur la même longueur d’onde) ?

Enfin on est dans l’idée qu’il n’y aura peut-être pas de reprise avant les vacances d’été et qu’il va falloir réfléchir à la préparation de la rentrée 2020 d’autant plus qu’une remise à niveau sera nécessaire.

Pour moi cette dernière semaine a été marquée par le grand QCM-évaluation en 6è que j’ai maintenu après avoir envoyé un message aux parents pour expliquer la procédure à suivre et qu’il serait noté même si la note était coefficientée 0, donc n’entrerait pas dans la moyenne. Il s’est déroulé sans aucun problème et dans les temps cette fois-ci, les élèves ont réussi à se connecter et à bien répondre. Beaucoup m’ont envoyé des messages pour savoir si leur connexion avait été enregistrée, ils avaient besoin d’être rassurés.

J’ai aussi cherché des petites vidéos et de vieux documents pour les 4è, pour illustrer les exercices et le cours sur les révoltes ouvrières, la conquête de droits sociaux et les nouvelles idéologies nées de la révolution industrielle autant de notions qui ne sont pas évidentes pour nos élèves. Dans le nouveau programme et les manuels elles sont très peu abordées mais en classe on peut apporter des explications, faire des schémas au tableau, répondre aux questions, montrer les relations causes/conséquences, en distanciel c’est plus difficile. J’ai réussi à proposer des schémas et documents qui me semblaient clairs, pas trop nombreux et deux petites vidéos mais sans aucune assurance sur la façon dont ils ont été perçus par les élèves, j’ai prévu de les interroger après les vacances, on verra.

 

Si on fait le bilan de cette période :

Il y a eu une réactivité de tous (ou pratiquement) face à cette situation inédite, professeurs, administration, parents, élèves. Les seuls à côté de la plaque ont été des ministres (Sibeth Ndiaye) ou même notre recteur qui a fait un courrier pour demander à ce que l’on se rende dans un commerce autorisé pour demander ou reprendre des documents des élèves non connectés et que l’on téléphone aux familles une à deux fois par semaine.

Cela s’est traduit par une charge de travail personnel supplémentaire pour tous et parfois du stress. Pour les professeurs en plus du travail à concevoir, la maîtrise des outils numériques a demandé du temps avec parfois des difficultés techniques de l’ordre du détail qui bloque les applications et que l’on met du temps à comprendre. Les professeurs sont aussi des parents avec enfants ou étudiants inquiets à la maison et pour beaucoup des enfants de personnes âgées isolées.

On parle de continuité pédagogique, mais cela reste à voir. Nous nous posons beaucoup de questions sur l’efficacité du travail ainsi réalisé, des parents ont parlé de leur difficulté à aider leurs enfants (qu’ils voyaient bien qu’ils n’étaient pas profs). Si les élèves de 6è et 5è nous ont sollicités pour avoir des explications, pour être rassurés nous avons eu beaucoup moins de retours des élèves de 4è et de 3è et certains professeurs s’inquiétaient du fait que ces derniers ne rendaient pas le travail.

Et puis il y a la suite à penser. Avec les deux collègues d’Histoire avec qui je travaille en 6è nous avons été en lien constant durant cette période puisque nous avons chacune adapté pour cette situation particulière le cours que nous avions conçu ensemble. Nous nous sommes transmis ce que nous faisions mais chacune a fait sa propre adaptation et même son propre QCM avec beaucoup de questions communes. Pour après les vacances, nous souhaitons retrouver une même progression et puisqu’il faut entièrement repenser les cours et études de cas, nous nous sommes répartis le travail. Ce n’est pas nouveau nous fonctionnons toujours ainsi mais cela va peut-être nous permettre d’avancer sur certains points car depuis le début de l’année scolaire nous faisons une heure par semaine de co-enseignement en 6è sans en être globalement satisfaites car s’il nous permet de mettre en lumière les difficultés des élèves, nous trouvons qu’ils nous manquent encore beaucoup d’outils pour y remédier.

Mais l’annonce de la reprise le 11 mai nous inquiète, pour un collège comme le nôtre où les élèves (+ de 700) viennent d’une dizaine de communes et sont transportés en bus, cela risque d’être compliqué et surtout de se traduire par une charge de travail encore accrue, cours en présentiel + travail en distanciel pour une partie des élèves. Ce n’est pas le Covid-19 qui va nous achever…...

 

17 avril 2020

Agnès Carcassonne

 

[1] Un espace numérique de travail (ENT) permet aux utilisateurs d'accéder, selon son profil et son niveau d'habilitation (professeur, élève, parent, …), à ses services et contenus numériques. Il offre un lieu d'échange et de collaboration entre ses usagers, et avec d'autres communautés en relation avec l'école ou l'établissement.

[2] Pronote est un logiciel proposé aux établissements scolaires par une entreprise privée (Index Education) qui sert de cahier de texte, de suivi des présences, mais permet aussi d’offrir des ressources pédagogiques et d’organiser des discussions collectives. Il est en général piloté par le chef d’établissement.

[3] Questionnaire à choix multiples.

[4] Diplôme national du brevet.

 

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