«Depuis que nous ‘‘jouons’’, nous nous blessons moins», par Iris Lannes

Si le jeu et le travail semblent s’opposer, Iris Lannes - qui finance son Master de psychologie en travaillant comme manutentionnaire - montre au contraire comment le jeu vient soutenir l’effort des corps malmenés par le travail et comment le Covid a favorisé l’émergence de liens de solidarité entre collègues

« Depuis que nous ‘‘jouons’’, nous nous blessons moins ».

Expérience d’une étudiante salariée dans la grande distribution.

 

L’intelligence pratique vient de la curiosité à rechercher de nouvelles façons de faire. Ainsi, le cumul d’expérience vient constituer l’intelligence pratique. Nous développons chacun.e notre intelligence dès le plus jeune âge notamment à travers le jeu. Le jeu est alors une mise en scène où l’enfant peut poser des questions, faire des expérimentations sans prendre « trop » de risques. En devenant adulte, le travail devient cette mise en scène où désormais, l’adulte peut agir et être acteur, jouer sa place et son identité, transformer son environnement et construire sa personnalité.

La frontière entre le jeu et le travail devient de plus en plus floue car on a tendance à croire qu’au travail il faut être sérieux, calme et réfléchi. Pourtant nous jouons toujours même si nous ne sommes plus des enfants et des adolescents. Le travail tout comme le jeu encourage notre créativité, engage notre spontanéité et rend les choses plus ludiques. Il faut aborder le travail comme un jeu car il ne disparait pas quand nous passons la porte du bureau. L’individu adulte accepte de retrouver le sérieux qu’il avait quand enfant il jouait et imaginait. Le jeu comporte une dimension illusoire, enthousiaste et imaginaire, une part de sérieux mais aussi de sagesse. C’est pourquoi travailler, c’est être capable de jouer, de mettre en œuvre, d’inventer, d’innover et de prendre du plaisir. C’est quand nous jouons que nous nous révélons et que nous montrons le meilleur de nous-même.

Je travaille depuis 5 ans en même temps que la poursuite de mes études. J’ai travaillé dans les deux domaines privilégiés par les étudiants et dévalorisés par le reste de la population : la restauration rapide et la grande distribution. Ce sont deux milieux professionnels fortement stigmatisés et les employés sont vus comme des idiots, des ignorants et des ratés. Les parents apprennent à leurs enfants que s’ils ne travaillent pas à l’école ils finiront caissière ou employé chez McDonald’s. Ainsi, dans cet univers la reconnaissance est maigre et la créativité est jugée impossible de l’extérieur. Néanmoins j’ai pu moi-même faire l’expérience de l’intelligence pratique.

Dans mon activité d’employée en grande distribution, « faire du bon travail » consisterait à remplir mon rayon avant 8h30 à l’arrivée des clients, mais également de faire le facing, c’est-à-dire de rapprocher tous les produits de la main du client. Je dispose de 3h30 pour faire ces deux tâches mais je peux recevoir entre 2 à 4 palettes à mettre en rayon. Quand j’ai commencé ce travail il m’était impossible de ranger mon rayon et de faire le facing en même temps avant 8h30 car le travail en grande distribution est très difficile. Le corps est totalement sollicité du début à la fin de la journée de travail. Il s’agit alors de répéter une série de gestes : ouvrir un carton, prendre un produit, ranger le produit et jeter le carton. Le travail convoque l’ensemble du corps et demeure très répétitif. Ce travail peut très rapidement devenir ennuyeux et diminuer notre attention, provoquant des accidents comme des coupures, des produits cassés ou des douleurs musculaires aggravées dûes au positionnement du corps. Dernièrement avec une collègue avec laquelle je partage mon rayon (celui des pâtes) nous jouons au « Baccalauréat ». Chaque matin, nous choisissons une lettre de l’alphabet et un thème comme les animaux, la musique, les films, les pays… et nous énumérons toutes nos idées, nos connaissances tour à tour. Nous prenons chacune le temps de réfléchir tout en remplissant le rayon en même temps. Depuis que nous « jouons », nous nous blessons moins, aucun produit n’a été cassé et nous arrivons à faire les palettes ainsi que le facing pour 8h30. Je prends également plus de plaisir à venir car selon les thèmes ma collègue me fait découvrir des choses que je ne connais pas.

Mes collègues ne cessent de m’étonner et de faire preuve d’ingéniosité dans leur travail. Le travail en grande distribution est plutôt individuel car chacun.e a son rayon et est seul.e pour le « gérer » pourtant, c’est collectivement que nous cherchons à travailler. Nous utilisons d’ailleurs des catachrèses que nous validons ensemble[1]. Par exemple nous utilisons des palettes vides comme poubelle c’est-à-dire qu’on y dépose nos cartons quand ils sont vides. C’est plus pratique que les grosses poubelles qui sont lourdes et difficile à manipuler (comparable aux poubelles dans les immeubles). De plus, les grands cartons vides nous servent de poubelle à plastique qui sont plus solides que de vrais sacs poubelle (ces derniers se cassent s’ils contiennent trop de plastique). Les échelles que nous utilisons pour travailler nous servent de pense-bête car nous y mettons des papiers importants collés avec du scotch comme des prix à poser, des affiches pour les rayons, des fiches de payes et des feuilles de congé. Néanmoins c’est un environnement de travail où le collectif a du mal à perdurer et où l’agressivité est toujours présente. Elle se caractérise par des moqueries, des insultes et des ragots entre collègues. Le résultat est que le collectif laisse place à des duos ou des trios. Cette agressivité aide à tenir au travail, à endurer que nos corps soient sollicités et malmenés, à maintenir l’énergie. Depuis le déclenchement de la crise sanitaire, les employés en grande distribution sont en première ligne pour assurer l’alimentation. Chaque jour ils prennent des risques pour leur santé et celle de leur famille et pourtant dans mon magasin chaque employé vient travailler avec le sourire. Les employés ont peur mais ils cherchent à s’organiser en aménageant leurs horaires, en travaillant de nuit et en cherchant des activités créatives à faire pendant la pause (Exemple : le jeu du Uno) pour qu’on partage un temps amusant tous ensemble. Depuis l’arrivée du Coronavirus (Covid 19) et le confinement je n’ai pas arrêté mon « jeu » avec ma collègue. Nous essayons d’ailleurs de trouver des thèmes de plus en plus difficiles et nous rivalisons d’intelligence et de créativité.

J’ai toujours vu le théâtre comme quelque chose d’authentique car le sujet pourrait y exercer plusieurs rôles et jouer avec sa personnalité. Tout travail pourrait également selon moi permettre au sujet d’utiliser sa spontanéité, sa créativité à travers l’intelligence pratique.

Après le confinement il a fallu réapprendre à vivre. Vivre en ayant souvent peur mais vivre quand même. Le Covid 19 et le confinement ne nous ont pas rendus plus sensibles ou plus reconnaissants, ils nous ont permis de ne plus être aveugles face à nos conditions de travail. On a arrêté de courir, on a cessé de se presser et on a appris à ralentir pour prendre avant tout soin de nous. Le travail a repris une dimension de plaisir, d’amusement, de jeu et aujourd’hui on prend toutes nos pauses dehors ensemble, on a envie d’être plus solidaire. Aujourd’hui on apprend à travailler ensemble et à être ensemble même si c’est à distance, je dirais même que nous prenons d’avantage soin les uns des autres. Chaque matin commence par un ballet de lavage de main et un bonjour à distance. C’est peut-être ce qui nous manques le plus aujourd’hui de se serrer la main, de se faire la bise, de se toucher et de se prendre dans les bras.  

 

[1] On parle de catachrèse quand une personne détourne un outil ou un objet pour d'autres usages que ceux prévus initialement.

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