Professeure en confinement, par Magalie Godard

Magalie Godard, professeure de sciences économique et sociales à Strasbourg, décrit les changements dans sa manière de travailler avec les élèves induits par le confinement. La situation de confinement induit en particulier une place prépondérante prise par les outils numériques (classe virtuelle, groupe WhatsApp, questionnaires en ligne, etc.) dans ses pratiques pédagogiques.

Magalie Godard est professeure de sciences économique et sociales dans un « bon » lycée du centre-ville de Strasbourg. Dans sa contribution, cette professeure chevronnée, très engagée dans sa discipline, décrit les changements dans sa manière de travailler avec les élèves induits par le confinement. Elle en faisait déjà usage auparavant, mais la situation de confinement induit en particulier une place prépondérante prise par les outils numériques (classe virtuelle, groupe WhatsApp, questionnaires en ligne, etc.) dans ses pratiques pédagogiques.

 

Je suis professeure de Sciences économiques et sociales au lycée X. de Strasbourg, un lycée public bourgeois de centre ville. Je suis enseignante depuis 19 ans.

En termes d’heures, je travaille moins en confinement qu’en temps normal (6h de cours audio par semaine et pas de copies) mais je suis autant voire plus fatiguée, probablement du fait du contact (virtuel) en continu avec mes élèves de 1ère et terminale (via un groupe classe WhatsApp) et de la tension nerveuse suscitée par le caractère inédit de la situation.

Je fais l’hypothèse que j’ai été touchée par le virus, en début de confinement, faibles symptômes (maux de tête persistant, picotement dans la gorge, fatigue).

Il y a mes deux enfants adolescents (seconde et terminale) à la maison, et mon conjoint en télétravail, donc davantage de travail domestique et parental.

Je lis tout azimut tout ce qui sort sur les aspects médicaux, politiques et économiques sur la pandémie, cela prend beaucoup de temps et d’énergie mais c’est ma façon de faire face, d’appréhender cette situation inédite.

Je passe aussi beaucoup de temps au téléphone, à envoyer et répondre à des SMS, et en rendez-vous vidéo avec des ami.e.s à l’heure de l’apéro.

A l’annonce de la fermeture de l’école, j’ai d’abord envisagé de préparer des supports spécifiques et dédiés aux cours à distance. Mes élèves, que j’ai invité à me dire de quoi ils avaient besoin et à m’aider à leur proposer la bonne quantité et le bon format de cours, m’ont assez vite indiqué qu’ils préféraient qu’on continue à travailler avec les mêmes supports qu’en classe. J’y suis donc revenue, ce qui m’a permis d’économiser en travail de préparation, car mes supports de cours sont rédigés et très formalisés (ils sont en ligne depuis des années sur mon site personnel/professionnel).

 Ce qui a changé en confinement c’est que je fais préparer les dossiers de cours en amont du cours, ce que je ne fais pas habituellement : je ne donne jamais de travail écrit à la maison, les travaux écrits d’apprentissage ou type bac se font toujours en classe avec l’étayage de l’enseignant et souvent des pairs / travail en groupe. Avec le confinement, j’envoie (cahier de texte du lycée et groupe WhatsApp) le corrigé rédigé des questions de mes dossiers de cours (ce que je ne fais pas habituellement puisque cela se fait en classe via le cours/la prise de notes) et je n’évalue plus de façon sommative. J’ai tout de suite décidé et dis à mes élèves qu’il n’y aurait pas de notes en confinement. 

Habituellement en classe, je donne des petits QCM[1] Plickers[2] (5 ou 10 questions faciles) à mes élèves en fin de séquence de cours et avant les évaluations sommatives, afin qu’elles/eux et moi sachions si le cours est maîtrisé. Cela me permet de repérer très vite les parties mal passées (quand le score global de la classe est en dessous de 80-75%) et les élèves qui sont en difficulté. En effet, avec Plickers, après chaque question je sais, en temps réel, quels élèves se sont trompés, je les invite à expliquer le raisonnement qui les a conduit à répondre faux, cela permet qu’ils s’auto-corrigent ou que je repère le point obstacle et d’y remédier par un rappel fournis par moi-même ou un camarade, et d’y remédier le plus vite possible. 

 

En seconde (3 classes), voilà ce que j’ai écrit aux parents et aux élèves, via la messagerie académique (Mon bureau numérique) :

Chers parents, chèr.e.s élèves

Je n'envisage pas de poursuivre le cours de SES à distance. Les conditions matérielles sont trop inégales selon les familles. Ce qui m'importe c'est que les élèves ne perdent pas le contact avec les SES, avec leur classe et avec leur enseignante.

Aussi, je vais me contenter, pour mes élèves de seconde qui n'ont qu'1h30 de SES par semaine (c'est différent pour mes classes de 1ère et terminale) d'envoyer, une fois par semaine environ sur MBN, quelques liens vers des documentaires en ligne, des podcasts d'émissions de radio (France Culture), des films ou séries de fictions (Arte et beaucoup d'autres sites les fournissent gratuitement) et d'autres choses en lien avec les cours passés de SES, que les élèves peuvent (ou non) consulter selon leurs envies, leurs besoins et leur équipement et contraintes familiales en cette période inédite et difficile de promiscuité familiale.

Ils peuvent évidemment me solliciter pour des compléments, des éclairages ou des remarques en rapport avec ce que je vais leur proposer.

Je suis à votre disposition si vous avez des questions ou des remarques.

Bien à vous

Bonjour,

En lien avec le chapitre intitulé "Quelles sont les instances de socialisation des jeunes ?" et "Comment les chercheu.se.rs en sciences sociales recueillent-ils des données ?", je propose aux élèves d'écouter le sociologue français Bernard Lahire qui a donné pas mal d'interviews suite à la sortie de son livre "Enfances de classes" en septembre 2019.

Ces 2 documents ont été choisis parce qu'ils sont accessibles, stimulants et agréables à écouter.

Consigne : Je demande aux élèves d'au moins essayer de les consulter.

J'espère que cela sera techniquement possible avec vos équipements (un smartphone suffit).

Introduction (vidéo de 4 minutes) : https://www.youtube.com/watch?v=YYhEJD9ZzPg

Un entretien d'une heure (à écouter) : https://www.youtube.com/watch?v=yGfJsfCG4VI

J'espère que tout le monde se porte bien. Priorité au maintien du lien social et de vos connaissances acquises.

Je reste à votre disposition pour toute remarque ou question.

Bien à vous

 

En 1ère, un cours audio de 2h par semaine dans lequel on traite une double page du manuel Hachette. En présentiel il me faut 3-4h pour en faire autant car je ne fais pas préparer les documents/questions à la maison aux élèves. En confinement, les élèves étudient les documents, préparent les questions à l’écrit avant le cours en Audio. La veille du cours en audio j’envoie le corrigé des questions (copié-collé du corrigé du livre du prof Hachette).

Les manuels numériques ont été mis en ligne et sont accessibles gratuitement. Je double cette possibilité par l’envoi des pages en .jpg sur le groupe classe WhatsApp car j’ai quelques élèves qui n’ont que leur smartphone pour consulter le manuel en ligne et je mets à jour le cahier de texte sur MBN.

J’ai commencé par utiliser le CNED[3] pour les cours audio mais cela marchait mal. Les élèves m’ont suggéré d’utiliser Discord[4], essai concluant, je fais cours avec Discord en audio et partage de mon écran depuis. Après le cours audio je mets en ligne un QCM Socrative[5]. Mais je ne note pas. Je laisse ouvert le QCM 2-3 jours pour laisser le temps et la possibilité à chaque élève de s’organiser selon ses contraintes domestiques et sa motivation.  

Je ne fais pas l’appel. Je me contente de demander des nouvelles par SMS aux élèves qui disparaissent des interactions WhatsApp et des cours audio. Pas de coercition par rapport au travail scolaire. La semaine dernière j’ai eu tous les élèves en classe, ce matin il n’en manquait qu’un.

 

En terminale, je procède de la même façon qu’en première, sauf que j’utilise mes dossiers de cours PDF habituels et je donne deux audio de 2h par semaine. QCM systématique en fin de séquence. Pas d’évaluation notée. Les élèves peuvent s’il le souhaite, seul.e ou en groupe de 2-3, rédiger des EC1[6], EC2, plans détaillées et/ou intro d’EC3 ou Dissertation ou davantage (avec l’outil Google doc partagé). Pas de délais, pas de contrainte. Quand ils ont fini, ils me le signalent et j’interviens sur le Drive (Google) sur leur doc partagé pour corriger, faire des remarques, souligner points forts et points à améliorer. Le jeudi 9 avril, à la veille des vacances, j’avais encore 23 élèves sur 35 lors du cours audio.

En plus du « salon de cours », les élèves ont créé un « couloir » dans lequel ils se réunissent virtuellement avant le cours audio et pendant la pause. Nous démarrons le cours à 10h20 comme au lycée et il y a une pause de 11h15 à 11h20, comme au lycée. Il me semble que les élèves sont attachés au maintien virtuel des repères du lycée. Je n’utilise pas la vidéo que je trouve trop intrusive.

Pendant les vacances, je n’ai pas donné de travail (comme d’habitude).

Je propose des films documentaire ou de fiction et livres gratuits en ligne.

Tout cela constitue une proposition facultative. J’ai indiqué à mes élèves qu’on peut continuer à échanger en MP ou via le groupe WhatsApp sur lequel chaque matin, un élève partage une chanson qui met de bonne humeur et désigne un camarade pour le lendemain. 

J’ai remarqué que des élèves qui, en classe ont du mal à se concentrer, à prendre des notes, à se mettre au travail, à ne pas bavarder, sont très assidu et en demande avec le confinement : demande d’interactions via le groupe classe WhatsApp, et pendant les cours audio, ce sont celles et ceux qui posent le plus fréquemment des questions, osent demander qu’on réexplique, sont les premiers à dire « ok » sur le chat Discord quand je demande si « ça va » à la fin d’une explication.

 

[1] Questionnaire à choix multiple

[2] Application qui permet de réaliser des quizz (ou quiz) en classe. Les quiz sont des questionnaires (sous forme de jeu) permettant de tester des connaissances.

[3] Le Centre national d’enseignement à distance propose un dispositif d’enseignement à distance, « Ma Classe à la Maison ».

[4] Discord est un logiciel conçu initialement pour jouer et discuter en ligne, qui permet aussi de recréer des classes virtuelles.

[5] Socrative est un outil en ligne pour interroger les élèves via leurs dispositifs numériques (Smartphones, tablettes ou ordinateurs). Socrative permet, en effet, de créer des quizz en ligne et d’obtenir des réponses en temps réel.

[6] Les EC (épreuves composées) sont des épreuves de type bac.

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