Pour la justice climatique, stratégies en mouvement

Attac publie un nouveau livre, « Pour la justice Climatique, stratégies en mouvement ». Cet ouvrage analyse les débats stratégiques qui parcourent les nombreux mouvements pour la justice climatique, et invite à dépasser certains désaccords pour agir.

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Le titre du nouveau livre d’Attac résume deux ambitions. Les mobilisations « pour le climat » qui existent depuis de longues années ont pris une dimension bien plus importante depuis cinq ans, tout en se détachant progressivement d’une approche strictement environnementaliste, pour en faire une lutte pour la justice. Inspirées par les mobilisations des peuples du Sud et celles des communautés impactées, il s’agit de répondre aux problèmes des personnes en première ligne, de croiser la question climatique avec les rapports sociaux inégalitaires qui structurent la société : rapports de classe, de genre, de race, de territoire… D’autre part, les mouvements « pour le climat » sont divers, et bien que leur histoire soit encore relativement courte, ils ont développé des pratiques et des stratégies variées, depuis le lobbying auprès d’instances nationales ou internationales jusqu’à la désobéissance civile ou la rupture avec le système en place. Ce livre dresse donc un portrait, partiel et partial, de ces débats stratégiques, non pas pour opposer les choix des un·es et des autres mais pour montrer aussi bien les divergences que les rapprochements, les évolutions et les permanences. « En mouvement », c’est bien le terme qui résume l’état de ces débats, jamais figés et tentant de répondre à des questions concrètes face aux obstacles que mettent devant nous ceux qui nous dirigent.

En faisant un retour sur les débats du mouvement climat, ce livre s’inscrit aussi dans l’histoire du mouvement altermondialiste. En effet, quelques 20 ans après les débuts de l’altermondialisme, les mobilisations climatiques semblent avoir pris le relais de ce dernier, par leur ampleur mondiale et les connexions faites entre les différents pays (plus de 7 millions de personnes dans les rues du monde entier en septembre 2019 lors de grèves pour le climat), tout en étant moins structurées au niveau global. Par ailleurs, si la perspective d’un autre monde possible était au cœur de l’altermondialisme des années 2000, il s’agit aujourd’hui encore plus d’une nécessité, en réalité la seule option dont nous disposons si nous voulons préserver la possibilité d’un monde vivable, sans céder aux sirènes des fausses solutions.

Dans un premier chapitre, le livre propose une description de quelques éléments de notre monde contemporain à l’aune du chaos climatique. Qu’est-ce que cela bouleverse quant à la façon même d’envisager un futur vivable ? Comment les rapports de force entre grandes puissances dessinent des contradictions dans les politiques climatiques de différents États ? De quelle manière les inégalités qui divisent les populations sont traversées par les changements climatiques ? Comment enfin la croissance verte, nouveau mot d’ordre porté par les franges du capitalisme souhaitant agir face aux changements climatiques, constitue une impasse et un danger ? 

Le deuxième chapitre opère un retour en arrière pour décrire la façon dont a émergé la question climatique dans les mouvements sociaux, ce qui a donné lieu assez rapidement à des approches divergentes, mais pas nécessairement hostiles, d’une part entre les mouvements focalisés sur la construction d’une grande alliance à l’échelle mondiale ou ceux concentrés sur la défense des victimes du dérèglement climatique à une échelle locale ; d’autre part entre les coalitions qui privilégiaient le lobbying auprès des institutions internationales et celles qui appelaient à des mobilisations pour « changer le système pas le climat », tel que le proclamait un slogan qui s’est imposé à partir du sommet de Copenhague de 2009. Dans toute cette période, qui se termine environ en 2015 avec la COP21 de Paris, la question des négociations internationales sur le climat demeure majeure dans l’agenda des mouvements, même si tous n’accordent pas la même importance à la façon de traiter ces négociations. Mais globalement cette période marque l’idée d’un échec quant à la possibilité de faire évoluer les choses à ce niveau.

La seconde partie du livre opère un tour d’horizon des pratiques contemporaines, qui constituent autant de voies stratégiques, des activistes pour le climat. Marcher, bloquer, désobéir, saboter sont des modalités différentes, qui peuvent paraitre contradictoires, voire antagonistes mais qui peuvent aussi se penser en articulation et complémentarité. Tout en étant conscient des limites de chaque modalité d’agir, il s’agit de penser ces pratiques différentes comme faisant partie du même mouvement, impliquant dès lors un respect de la diversité des tactiques tout autant que le dépassement de certaines oppositions qui ont contribué à diviser le mouvement, en particulier autour du débat souvent stérile entre violence et non-violence. Cette orientation invite à penser l’entrée dans la lutte pour la justice climatique par différents points de passage et à multiplier les rencontres à même de faire évoluer les orientations du mouvement. Ainsi, si les marches pour le climat surgies en 2018 sont apparues assez peu politisées et portées par des classes moyennes urbaines, le surgissement des Gilets Jaunes, dont une partie a participé par la suite à des manifestations climatiques, a permis de remettre la question de la justice sociale sinon au cœur, du moins dans une position non marginale, au sein de la cause climatique. 

Le dernier chapitre du livre tente de préciser les questions qui entourent la notion de justice climatique à partir des dynamiques contemporaines mais aussi des limites des mouvements français sur certaines questions. Là encore, sans être exhaustif, il s’agit de pointer trois dimensions soit qui marquent une grande évolution par rapport à la première période du mouvement pour le climat : l’ancrage local et le tournant écoterritorial opéré par les luttes pour le climat ; la « couleur » du mouvement, autrement dit sa capacité à être autre chose qu’un mouvement porté par les classes moyennes blanches des pays du Nord ; et la place des salarié·es et des enjeux liés au travail dans les perspectives de bifurcation. Concernant ces deux derniers aspects, si des avancées se sont produites ces dernières années, via des expérimentations ou des alliances d’un nouveau type, l’essentiel du travail est encore devant nous.

Finalement, ce livre part d’un double constat. Nous luttons le dos au mur, nous n’avons plus le temps, mais les fronts de la justice climatique sont nombreux et nécessitent impérieusement de s’organiser, lutter et résister. On ne trouvera pas ici de recettes toutes faites pour arrêter la catastrophe en cours mais des analyses et des pistes de réflexion résolument tournées vers l’action. La conclusion de l’ouvrage précise quelques-unes de ces pistes et les principes autour desquels envisager la justice climatique, en vue de « faire dérailler le train du productivisme climaticide et nous donner une chance d’inventer des vies sobres et joyeuses. »


L'ouvrage édité par Les Liens qui Libèrent est disponible en librairieet à la commande en ligne, sur le site d'Attac. (10€)

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