«Il n'a rien fait! Pourquoi vous l'emmenez?»

Comme des milliers de personnes, Loïc, militant d'Attac, a exercé son droit de manifester le 12 décembre dernier, au sein du cortège pour les libertés et contre l'islamophobie à Paris. Comme une centaine de personnes présentes ce jour-là, il a été arrêté arbitrairement. Loïc a passé 24h en garde-à-vue, avant d'être relâché, libre de toute charge.

Place de la République, samedi 12 décembre en fin de journée Place de la République, samedi 12 décembre en fin de journée

Arrivé un peu après le départ de Châtelet, j'ai passé la manif' avec mon frère (non-rompu aux manifs) tout devant le cortège, c'est à dire devant le cordon mobile de policiers en tête de cortège. Je n'ai pu retrouver mes camarades d'Attac qu'une fois arrivé à République.

Les retrouvailles furent joyeuses malgré le canon à eau qui commence à harceler des gens du coté de la rue du Temple dès l'arrivée du cortège à République. Les discussions furent brèves puisque les charges à République ont commencé quelques minutes plus tard. Une première charge nous pousse vers le sud.

On a le temps de vérifier que la bouche de métro au centre de la place est ouverte et de discuter 5 minutes, quand une seconde charge nous prend un peu par surprise et nous pousse dans une course rapide en direction du boulevard du Temple. C'est dans cette course que deux policiers m'ont attrapé par les bras, me forçant à me courber un peu vers l'avant car celui de gauche me faisait une clé de bras sans trop me déboiter l'épaule (merci à lui).

Quelques secondes plus tard, les policiers qui avaient mené la charge se rassemblent autour des deux qui me maintiennent alors, puis toute la troupe bat en retraite en m'emportant avec eux. Dans tout ça, moi, j'ai dit « j'ai rien fait » et « je me laisse faire » à plusieurs reprises. Pendant que les policiers se retiraient en m'entrainant, je leur ai demandé « pourquoi vous m'arrêtez », et c'est là qu'un des deux qui me tenaient me répond : « visage dissimulé ».

Stupeur ! Je leur lâche un truc du genre « mais c'est le Covid ! » sans trop d'espoir de les raisonner tout de même. La fuite se déroule sous quelques caméras et les cris de soutien inconditionnel qui réchauffent le cœur. « Il n'a rien fait ! Pourquoi vous l'emmenez ? Il n'a rien fait ! » 

Ils me font franchir le mur anti-émeute en acier bloquant l'accès au boulevard de Magenta, puis commencent la fouille et la rédaction de la fiche d'interpellation. Pour la petite histoire, le policier remplissant la fiche d'interpellation a coché la case « en possession d'une arme » jusqu'à ce qu'un collègue lui fasse remarquer et lui demande de recommencer sur une autre fiche. J'ai donc frôlé la prison car d'expérience, cette fiche est souvent considérée comme la vérité objective par les OPJ. Au passage, personne ne me lit mes droits.

La fouille terminée, on me lie les mains dans le dos avec un collier en plastique blanc (serflex pour les connaisseu·r·ses) et on me fait asseoir au pied d'un camion de police où sont déjà assis·es 6 camarades qui m'étaient inconnu·e·s. On se gèle le cul pendant un bon moment par terre devant une foule de policiers en armure lourde qui fêtent joyeusement la fin de journée en attendant les TCP (sorte de vehicule-prison pour transporter les interpelé·e·s).

Une camarade interpellée entonne Bella Ciao d'une voix courageuse. Certain·e·s chantent avec elle, et d'autres, comme moi, restent muet·te·s. Soudain, en réaction, la troupe de policiers devant nous se mettent à scander « mé-chants, méch-ants » en rythme sur le chant qui ne s'interrompt pas. Une bonne partie d'entre eux nous pointent du doigt et tapent des pieds en rythme à un mètre de nous, qui sommes assis·es adossé·e·s au camion.

« Mé-chants ! méchants ! mé-chants ! »
Visiblement ils trouvaient ça amusant, mais de mon point de vue c'était simplement effrayant.

L'attente terminée, les policiers me placent dans un TCP avec 3 autres camarades. Les 3 autres seront transporté·e·s dans un autre véhicule. On nous emmène au commissariat de la Goutte d'Or dans le 18ème arrondissement où l'on nous fait patienter entravé·e·s sur un banc dans un couloir sous la surveillance de policiers pas tous très agréables. On passe un par un devant les OPJ qui nous lisent très mal nos droits, parce que vous comprenez, ils font des heures sup' « à cause de nous » et du coup ça les « saoule » de respecter la loi. Je refuse alors de signer la feuille.

Ensuite, la fouille, la vraie. Seul face à deux policiers je vide mes poches pleines de trucs et de machins. L'un d'eux remplit une feuille en notant les objets que je dépose dans une caisse, l'autre fouille les vêtements que je retire. Celui qui note oublie plein de choses et l'autre est très désagréable, la situation est stressante. J'insiste et il inscrit un objet important supplémentaire, je compte l'argent que j'ai en espèces, mais je ne vérifie pas tout car ils me font bien comprendre que ça les énerve, et moi je flippe un peu, seul face à ces deux types dans cette minuscule pièce sans fenêtres. J'abandonne et signe sa feuille.

Suite à ça, je suis mis en cellule. C'est très long. Dans la nuit, on vient me dire que l'avocat que j'avais demandé est injoignable, et l'on me demande si je veux un avocat commis d'office à la place. Comme on m'avait dit que ma compagne qui a été contactée par l'OPJ à ma demande avait proposé un avocat, je dis que je veux celui qu'elle m'a choisi et pas un autre. La nuit, se passe à 3, puis 4, puis finit à 5 dans une cellule de 10m². 

Le lendemain matin, on m'emmène chez l'OPJ qui fait les empreintes digitales et la prise d'ADN que je refuse.
- « Mais monsieur c'est un délit. »
- « Ok. »
En fond sonore dans son bureau, l'OPJ s'écoute le sketch phare de Bigard, "Le lâcher de salopes". La classe.

On vient plus tard me chercher en me disant que mon avocat est arrivé. Lorsque je reconnais Arié Alimi sous son masque anti-Covid, les larmes montent. Je suis refait. En plus il me glisse « c'est Aurélie Trouvé qui m'envoie ». La porte parole d'Attac. Je sais enfin qu'ils et elles sont en soutien. Normalement on ne devrait jamais douter du soutien des ami·e·s, mais en GAV, le temps s'arrête, on est maintenu·e dans l'ignorance totale des évènements extérieurs, on est seul·e, et une preuve qu'il se passe quelque chose en dehors des murs opaques c'est beaucoup !

Je suis informé par Arié Alimi que la manifestation a été l'occasion pour le préfet Lallement d'interpeller à peu près 150 personnes et de les envoyer en GAV. Beaucoup de motifs bidons comme celui pour lequel je suis enfermé. 

Ensuite a lieu l'audition. L'OPJ m'annonce que je suis soupçonné de « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations ». Je déclare spontanément que « je participais à une manifestation autorisée, j'allais pour rentrer chez moi lorsque j'ai été interpelé parce que je portais un masque ». Pour le reste, je n'ai rien à déclarer.

Ensuite, on me renvoie en cellule dans l'attente interminable que le dossier soit transmis au procureur, qui décide du destin des malchanceux·ses. Sortirais-je au bout des 24h ? Serais-je prolongé jusqu'à 48h ? Vais-je sortir directement du commissariat ou bien être déferré au tribunal pour un rappel à la loi devant le procureur ? Ou encore me mènera-t-on devant un juge ?

On a le temps de se poser ces questions pendant des heures en cellule.

Je suis libéré à 18h, sans charge retenue contre moi, tout comme mon compagnon de cellule qui faisait partie de la manifestation, lui aussi interpellé pour rien, avec en cadeau un gros impact de matraque au milieu du front.

Lors de la restitution de nos effets personnels, les policiers ne m'ont pas restitué la paire de lunettes de vue que j'avais sur moi lors de mon interpellation. J'ai envie de les engueuler, de rester les emmerder jusqu'à ce qu'ils les retrouvent, elles sont quelque part dans le commissariat. Mais leur manque de volonté et l'envie de quitter ces murs au plus vite pour retrouver mes proches a eu raison de mon désir de justice.

En sortant, mes camarades, mes ami·e·s, étaient là, ils et elles n'avaient rien lâché. Un bonheur. J'allume une clope. Pour moi, c'est fini.

Mais d'autres y sont encore. Quelqu'un me questionne d'ailleurs sur la présence d'une camarade dans ce commissariat. Je suis malheureusement incapable de lui répondre.

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