ATTAC FRANCE
Abonné·e de Mediapart

236 Billets

5 Éditions

Billet de blog 23 mai 2022

Travail : il y a un ministre, mais y a-t-il encore un Ministère ?

La nomination d’Elisabeth Borne à Matignon est censée marquer un retour du macronisme vers le centre gauche. Son passage par les ministères de l’Environnement et du Travail prouverait sa sensibilité écologique et sociale. La nomination d'un ex-socialiste, Olivier Dussopt, au ministère du Travail semble aller dans le même sens. Un texte proposé par Thomas Coutrot.

ATTAC FRANCE
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.


Sauf qu'on peut se demander s'il existe encore un ministère du Travail. Succédant à Muriel Pénicaud, émissaire directe du Medef, Elisabeth Borne a pu paraître plus modérée. Mais sa politique s'est inscrite dans une stricte continuité néolibérale et décomplexée.
M. Dussopt, qui passe directement de Bercy (où il était ministre aux Comptes publics) à Grenelle, ne risque pas d'en dévier.

Des faits d'arme à sens unique

Qu'on en juge plutôt. Laissons de côté la réforme des retraites, pilotée directement par Édouard Philippe depuis Matignon. Parmi les principaux faits d'armes des ministres du Travail lors du premier quinquennat, la réforme de la formation professionnelle a fait exploser un système, certes perfectible, qui s’appuyait beaucoup sur les branches professionnelles, au profit d’une individualisation de l’accès à la formation sur un marché concurrentiel de prestataires. En même temps, la réforme de l’apprentissage en a confié la gestion aux branches et aux entreprises au lieu des régions, et en a facilité l’accès aux jeunes de l’enseignement supérieur, nouvelle source de main-d’œuvre subventionnée pour les entreprises.

Les ordonnances dites « Macron » de septembre 2017, mises en musique par Pénicaud, ont vraiment dynamité les protections des salarié.es contre l'insécurité : baptisées à juste titre par les opposants de « Loi Travail XXL », ces réformes ont facilité les licenciements sans cause réelle et sérieuse en réduisant les amendes encourues par les patrons fautifs, supprimé quatre critères sur dix concernant la prise en compte (déjà médiocre) de la pénibilité pour la retraite, éliminé les délégués du personnel et les CHSCT (Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail).

N’oublions pas, bien sûr, la réforme de l’assurance-chômage, une « réforme contre le chômage et pour la précarité » selon le remarquable lapsus de la ministre 1, visant à économiser près de 3 milliards d’euros par an en réduisant les droits des plus précaires, pour les inciter à reprendre un emploi quel qu’il soit, à « traverser la rue » 2 - selon la célèbre expression d’Emmanuel Macron - pour s’embaucher dans la restauration rapide ou le bâtiment.

Dernier fleuron du bilan de Pénicaud, son inaction pour protéger les salarié.es pendant la crise sanitaire 3. En avril 2020, lors du premier confinement, elle invective les patrons du BTP qui, n’ayant pas de masques, recourent au chômage partiel pour protéger la santé de leurs équipes. Elle va jusqu’à sanctionner (illégalement) un inspecteur du travail, Anthony Smith, pour avoir demandé à une association d’aide à domicile de fournir des masques à ses salarié.es.

Le Plan d’investissement dans les compétences (PIC) apparaît comme le dispositif le moins controversé. Il a notamment permis de renforcer quelque peu la formation professionnelle des demandeurs d’emploi : leur taux d’accès à la formation un an après leur inscription est passé de 8% à 11% entre 2017 et 2019 4. Des formations par ailleurs de plus en plus courtes et orientées vers les « métiers en tension », qui ne sont pas toujours ceux souhaités par les chômeurs.

Une stricte continuité néolibérale

Après un tel bilan, il n’aurait pas dû être difficile pour Elisabeth Borne de faire remarquer son inclination pour la justice sociale. De fait, à son arrivée, elle désavoue le traitement réservé à Anthony Smith, ce qui pousse le directeur général du travail à démissionner. Mais le virage social s’arrêtera là.

Ainsi, concernant la protection des salarié.es contre le Covid, elle proclame le télétravail obligatoire mais persiste dans le déni du risque : "ce n'est pas au travail que l'on se contamine (…) Lorsque l'on déjeune, on retire son masque et c'est là que l'on peut se faire contaminer 5". Concernant l’assurance-chômage, elle poursuit implacablement la réforme malgré les avis négatifs des syndicats mais aussi du Conseil d’État. Ce dernier l’oblige en juillet 2021 à repousser de quelques mois la mise en œuvre de la réforme, au nom des incertitudes sur le chômage en pleine crise sanitaire. Mais dès octobre, le couperet tombe pour plus d’1 million de chômeurs indemnisés, qui voient leurs droits réduits en moyenne de 20%.

Sur les ordonnances Macron de 2017, l’instance officielle d’évaluation rend en janvier 2022 un rapport alarmant : de façon prévisible et bien documentée, la réforme a dramatiquement affaibli les instances de représentation du personnel, réduisant le nombre d’élu.es, les éloignant du travail de terrain et réduisant leurs prérogatives et leur expertise sur les questions de santé au travail  6.
Mais face à l’unanimité syndicale qui réclame une réforme de la réforme 7, la Ministre ne répond pas. Et le candidat Macron n’en dira évidemment rien.

L'exécutif tire gloire d’un recul historique du chômage malgré la crise sanitaire. Il est certain que le flot de liquidités déversé sur les entreprises, hors de toute conditionnalité écologique, a permis de préserver la plupart des emplois tout en gonflant de façon inédite les bénéfices des grands groupes et les dividendes versés 8. Mais la facture du « quoi qu’il en coûte » est présentée aujourd’hui aux salarié.es, sous la forme de l’inflation qui rogne leur pouvoir d’achat (et que la guerre en Ukraine n’a fait qu’accélérer), et d’une réforme des retraites dont Mme Borne a martelé durant la campagne présidentielle à quel point elle était nécessaire...

Autre motif d’autosatisfaction, l’envol de l’apprentissage suite à sa privatisation : le nombre de contrats conclus atteint 730 000 en 2021, deux fois plus qu'en 2017. Mais s'agit-il d'une bonne nouvelle ? Certes, à court terme l'apprentissage favorise l'insertion professionnelle. Mais on sait qu'à niveau scolaire identique, les jeunes qui s'y engagent à l'issue de la 3ème ont moins de chances d'accéder par la suite à l'enseignement supérieur. On sait aussi que l'apprentissage dans l'enseignement supérieur, très coûteux pour les finances publiques, n'améliore guère l'insertion des jeunes diplômé.es 9. Le tout-apprentissage n'est certainement pas une panacée.

En définitive, le pedigree ou la sensibilité des Ministres ne semble guère affecter les politiques du travail et de l'emploi qui, exécutées rue de Grenelle, demeurent inspirées par les cercles patronaux et élaborées à l’Élysée ou Matignon 10. Depuis plus de vingt ans le ministère a fermement maintenu la barre contre le travail.
Thomas Coutrot, membre d'Attac, économiste et statisticien.
Source :

1 - 17/06/2019

2 - 15/09/2018

3 - https://blogs.mediapart.fr/ateliers-travail-et-democratie/blog/020420/lettre-ouverte-muriel-penicaud-cessez-votre-politique-criminelle

4 - https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/second-rapport-du-comite-scientifique-de-levaluation-du-plan-dinvestissement-dans-les-competences

5 - 01/11/2020

6 - Selon le rapport officiel d’évaluation des ordonnances, « en 2019, au total seulement 46,4 % des salariés d’entreprises de 10 salariés sont couverts par une instance dédiée aux questions de sécurité et conditions de travail. En 2017, 74,6 % des salariés étaient couverts par un CHSCT. Cet écart s’explique en grande partie par la suppression de l’obligation d’une CSSCT dans les entreprises de 50 à 300 salariés », https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-2021-ordonnances-travail-rapport2021-_decembre.pdf

7  https://www.lefigaro.fr/social/les-syndicats-refusent-de-faire-la-promotion-des-ordonnances-macron-20220111

8 - M. Combes, O. Petitjean, Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie, Le Seuil, mai 2022.

9 - Emmanuel, Sulzer, Alberto, Lopez, « Insertion des apprentis : un avantage à interroger »,Céreq Bref n° 346, 2016

10 - Depuis Martine Aubry et sa loi de RTT en 1998. Notons cependant au crédit de la droite le plan d'embauches d'inspecteurs du travail décidé par Gérard Larcher en 2006, qui a fait passer le nombre d'agents de contrôle de 1400 à 2200. Mais l'inspection est de plus en plus chargée du conseil aux employeurs plutôt que de la répression des entorses au code du travail.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Moyen-Orient
Paris abandonne en Syrie trois orphelins de parents djihadistes
Depuis novembre 2019, trois enfants français sont placés dans un orphelinat de la capitale syrienne. Leurs parents, membres de l’État islamique, sont morts sur place. Après plusieurs mois d’enquête, nous avons réussi à retracer le parcours unique de ces orphelins.
par Céline Martelet
Journal — Parlement
Face au RN, gauche et droite se divisent sur la pertinence du « cordon sanitaire »
Désir de « rediabolisation » à gauche, volonté de « respecter le vote des Français » à droite… La rentrée parlementaire inédite place les forces politiques face à la délicate question de l’attitude à adopter face à l’extrême droite.
par Pauline Graulle, Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — France
Garrido-Corbière : « Le Point », un journal accro aux fausses infos
Une semaine après avoir dû admettre que les informations concernant le couple de députés Garrido-Corbière étaient fausses, l’hebdomadaire « Le Point » a été condamné en diffamation dans une tout autre affaire, en raison d’une base factuelle « inexistante ». Un fiasco de plus pour la direction de la rédaction, qui a une fâcheuse tendance à publier ses informations sans les vérifier.
par David Perrotin, Antton Rouget et Marine Turchi

La sélection du Club

Billet de blog
Les dirigeants du G7 en décalage avec l’urgence climatique
Le changement climatique s’intensifie et s’accélère mais la volonté des dirigeants mondiaux à apporter une réponse à la hauteur des enjeux semble limitée. Dernier exemple en date : le sommet des dirigeants du G7, qui constitue à bien des égards une occasion ratée d’avancer sur les objectifs climatiques.
par Réseau Action Climat
Billet de blog
Aucune retenue : l'accaparement de l'eau pour le « tout-ski »
J'ai dû franchir 6 barrages de police et subir trois fouilles de ma bagnole pour vous ramener cette scandaleuse histoire de privatisation de l'eau et d'artificialisation de la montagne pour le « tout-ski » en Haute Savoie.
par Partager c'est Sympa
Billet de blog
Sale « Tour de France »
On aime le Tour de France, ses 11 millions de spectateurs in situ (en 2019) et on salue aussi le courage de Grégory Doucet stigmatisant le caractère polluant de l’événement. Une tache qui s’ajoute à celle du dopage quand le Tour démarre ce 1er juillet à Copenhague, où l’ancien vainqueur 1996 rappelle la triche à peine masquée. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Apprendre à désobéir
Les derniers jours qui viennent de s’écouler sont venus me confirmer une intuition : il va falloir apprendre à désobéir sans complexe face à un système politique non seulement totalement à côté de la plaque face aux immenses enjeux de la préservation du vivant et du changement climatique, mais qui plus est de plus en plus complice des forces de l’argent et de la réaction.
par Benjamin Joyeux