Au jour d’après? Quel «jour d’après»?

On y va ? On y va. Le futur a-t-il un avenir ? Imaginons-le, hors des sentiers battus. En voix mêlées du Tout-monde, un atelier d’écritures s’invente, pour faire récit de ce « jour d’après » que nous désirons sans le connaître encore.

The Gloaming 1, 2011 © Ellie Davies The Gloaming 1, 2011 © Ellie Davies

« Le jour d'après ne sera pas un retour au jour d'avant », déclarait le président de la République  lors de son intervention télévisée du 16 mars dernier. D’ores et déjà, en vue de la sortie de la crise sanitaire, mais surtout pour préparer la prochaine campagne présidentielle, Emmanuel Macron a constitué un « think tank » informel, où son ancien conseiller spécial, Ismaël Ellien (mis en cause dans l’affaire Benalla), prend une part très active. Après avoir quitté l’Elysée, au printemps 2019, celui-ci s’est fait plutôt discret. Rassurons-nous : il n’a pas à connaître les affres de Pôle emploi. En octobre dernier, Bernard Arnault a offert à Ismaël Ellien à travers une « société de conseil », un emploi fictif de « consultant » pour  LVMH afin de dispenser … des conseils en matière d'environnement (un domaine dans lequel il n’a pourtant aucune compétence).

Ismaël Emelien. © Sébastien SORIANO/Le Figaro Ismaël Emelien. © Sébastien SORIANO/Le Figaro
Les brillantes idées d’Ismaël Emelien pour « le jour d’après » sont peu ou prou contenues dans un livre sont peu ou prou contenues dans un livre qu’il a cosigné avec David Amiel, Le progrès ne tombe pas du ciel (Fayard, 2019). Loin de la perspective d’un moratoire  sur l’exploitation des sources d’énergie fossile, d’un fléchage de l’investissement vers les besoins écologiques, ou d’une réduction  égalitaire du temps de travail, le brillant penseur du macronisme place sa confiance dans la fiscalité du carbone ou les moyens de le stocker lorsqu’il est émis en surabondance. Tout est du même acabit, avec de jolies perles de culture (« la finance coûte trop cher ») et autres prouesses de novlangue (« il faut maximiser les possibles »).

Nul besoin d’être grand clerc pour deviner ce qui nous attend en France. Au sortir de la pandémie, Emmanuel Macron va « lâcher du lest » là où il ne peut faire autrement : l’hôpital public et la santé, de vagues promesses de relocalisation de quelques filières de production, et sans doute certaines mesures sociales pour tenter de faire baisser la fièvre contestataire. Il y aura aussi, sans doute, quelques mesurettes sur le climat, et une énième invocation à refonder la « construction européenne ». N’oublions pas, bien évidemment, le « sauvetage » de l’économie mise à mal. Dans la continuité de la rhétorique guerrière qu’il a utilisée pendant la crise du coronavirus, c’est précisément au nom d’un « effort national » de reconstruction que nous serons sommés de filer à l’abattoir comme des moutons. Certaines dérogations (notamment au Code du travail), seront prolongées au-delà de l’état d’urgence sanitaire. Avec une répression accrue contre celles et ceux qui refuseraient ces injonctions.

Nous aurons le droit de sortir de chez nous, mais resterons confinés dans la bulle asphyxiante d’un libéralisme destructeur et antisocial. On ne peut tout de même attendre de l’ami des puissants que, du jour au lendemain, il morde la main qui le nourrit (et qui a financé sa campagne électorale).

Alors, quoi ? Dans le confinement qui nous occupe, occupons-nous, et vite, de ce jour d’après afin qu’il ne ressemble au jour d’avant sans quoi le jour d’après pourrait bien être pire que nos jours d’avant, quel que soit le masque cosmétique dont ils s’affubleront pour (tenter de) nous berner, encore.

Certaines initiatives semblent s’engager dans cette voie. Il faut dire qu’il y a un marché à prendre. Selon un récent sondage Viavoice pour Libération, 69 % des personnes interrogées jugent nécessaire de ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle de rentabilité, et 70 % de réduire l’influence de la finance et des actionnaires sur la vie des entreprises. Autre volonté forte, sanctuariser les biens communs indispensables à tous qu’il sera interdit de fragiliser à l’avenir : certes les hôpitaux publics (91 %) ou la Sécurité sociale (85 %), mais également l’accès à l’eau et à un air de qualité (88 %), la biodiversité (76 %) et l’Éducation nationale (82 %).

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Le 27 mars, 18 responsables d'organisations syndicales, associatives et environnementales parmi lesquels Aurélie Trouvé (Attac), Philippe Martinez (CGT), Jean-François Julliard (Greenpeace) ,Cécile Duflot (Oxfam), Khaled Gaiji (Les Amis de la Terre), Léa Vavasseur (Alternatiba), Nicolas Girod (Confédération paysanne), Jean-Baptiste Eyraud (Droit au Logement) ont publié sur le site de France Info une tribune commune, intitulée « Plus jamais ça ! Préparons le jour d'après », qui lance un appel « à toutes les forces progressistes et humanistes [...] pour reconstruire ensemble un futur, écologique, féministe et social, en rupture avec les politiques menées jusque-là et le désordre néolibéral ». Les propositions contenues dans cette tribune font immanquablement penser au programme politique du Conseil national de la Résistance (CNR), élaboré dans la clandestinité le 15 mars 1944, et qui préfigurait notamment la création du régime général de la Sécurité sociale.

Une telle tribune, qui rassemble large (de la CGT à Alternatiba !) devrait fédérer, sur des bases relativement consensuelles, tous ceux qui souhaitent que l’Etat change de direction, et modifie en conséquence les aiguillages.

Stars 11, 2014 - 2015 © Ellie Davies Stars 11, 2014 - 2015 © Ellie Davies

Entracte

Aller plus loin nécessite une pause.

« Pour distinguer les hommes, il a fallu les isoler. Mais après une longue expérience il est juste de remettre en rapport les contemplations isolées, et d'accompagner d'un regard parvenu à maturité leurs gestes les plus amples. »

(Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses, 1898).

« La crise actuelle de l'humanité est crise de la politique au grand sens du terme, crise à la fois de la créativité et de l'imagination politiques, et de la participation politique des individus. La privatisation et l'"individualisme" régnants laissent libre cours à l'arbitraire des Appareils en premier lieu, à la marche autonomisée de la techno-science à un niveau plus profond.
C'est là le point ultime de la question. Les dangers énormes, l'absurdité même contenue dans le développement tous azimuts et sans aucune véritable "orientation" de la techno-science, ne peuvent être écartés par des "règles" édictées une fois pour toutes, ni par une "compagnie de sages" qui ne pourrait devenir qu'instrument, sinon même sujet, d'une tyrannie. Ce qui est requis est plus qu'une "réforme de l'entendement humain", c'est une réforme de l'être humain en tant qu'être social-historique, un ethos de la mortalité, un auto-dépassement de la Raison. Nous n'avons pas besoin de quelques "sages". Nous avons besoin que le plus grand nombre acquière et exerce la sagesse — ce qui à son tour requiert une transformation radicale de la société comme société politique, instaurant non seulement la participation formelle mais la passion de tous pour les affaires communes. Or, des êtres humains sages, c'est la dernière chose que la culture actuelle produit.
"- Que voulez-vous donc ? Changer l'humanité ?
- Non, quelque chose d'infiniment plus modeste : que l'humanité se change, comme elle l'a déjà fait deux ou trois fois. »

(Cornelius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, tome 3 : Le monde morcelé, Seuil, 2017)

« Qu'est-ce que tu fais ? J'attends l'avenir. »

(Clarice Lispector, Où étais-tu pendant la nuit ?, éditions des Femmes, 1985)

« Nous ne reviendrons pas à la normale, car la normale était le problème », Chili, décembre 2019. © Matias Segura « Nous ne reviendrons pas à la normale, car la normale était le problème », Chili, décembre 2019. © Matias Segura

« Il ne faut pas de retour à la normale »

On a le droit d’être pessimiste.

« Quand la politique des boutiquiers reprendra ses droits, il y aura peut-être quelques aménagements cosmétiques, car il sera difficile de faire à moins. Mais probablement rien de bouleversant. Et tout le monde retournera à ce à quoi il aspire le plus en ce moment : la vie du jour d’avant », éditorialise Gérard Biard dans Charlie hebdo.

Mais on n’a pas le droit de se résigner à ce pessimisme. « Ce système ne peut survivre, mais nous le pouvons », écrivent l’artiviste Rachida Aziz et le journaliste Christophe Callewaert dans un long et passionnant texte d’analyse publié le 24 mars 2020 dans le journal en ligne belge DeWereldMorgen : « Il n'y aura pas de retour à la normale, car c'est cette normalité qui était le problème ».

« Il ne faut pas de retour "à la normale". Il faut refuser catégoriquement un retour à l’anormal », dit aussi le philosophe Luc de Brabandère, qui rappelle cette formule d’Albert Camus : « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du Monde ». Le « jour d’après », il sera beaucoup question, dans la bouche de ceux qui voudront, dans la banqueroute du système, préserver leurs dividendes, de « relance ». Mais relancer quoi, et pourquoi ? « Il ne faut évidemment pas “relancer” un système dont les défauts sont maintenant connus de tous. Il faut changer de système », poursuit Luc de Brabandère. Il sera aussi question de « croissance », mesurée en points soi-disant nécessaires pour hisser à la nouveau les voiles d’un système économique et politique qui nous mène en bateau. Mais pour voguer, avec un gouvernail détraqué, vers quelle(s) nouvelle(s) catastrophe(s) ?

Une fois éloigné le coronavirus, une fois que nous pourrons sortir de confinement, il est évident que certaines mesures s’imposeront sous la pression de l’opinion. En juillet 2019, le Copermo (comité interministériel de performance et de la modernisation de l'offre de soins) validait ainsi le plan présenté par la direction du CHU de Nancy pour assainir ses finances, qui prévoyait la suppression de 598 emplois et de 174 lits. Sans rire, le directeur général de ce CHU affirmait alors que ces amputations budgétaires et en personnel étaient « liées à une amélioration de l'offre de soins ». (lire ici) Il faut dire qu’avec ce Copermo (créé en décembre 2012), le ministère de la Santé s’était engagé « dans une démarche globale d’amélioration de l’efficience des établissements de santé reposant sur de nombreux leviers de performance. » L’irruption du Covid-19 a fait voler en éclats la fiabilité de ces « leviers de performance ».

Les personnels hospitaliers qui, pendant des mois, ont manifesté et alerté sur leurs conditions de travail et la paupérisation de l’hôpital public, en ne recevant en retour que mépris gouvernemental et gaz lacrymogènes, devraient enfin avoir gain de cause. Pour eux, et pour nous.

D’autres revirements vont inéluctablement intervenir. La réforme de l’assurance-chômage, qui devait entrer en vigueur au 1er avril 2020, a d’ores et déjà mise au rencart. La réforme des retraites ? Le processus parlementaire est interrompu. La « relocalisation » en France et en Europe d’activités industrielles hautement stratégiques ? On verra jusqu’à quel point Emmanuel Macron, qui avait succédé au ministère de l’Economie et des Finances à Arnaud Montebourg, sera capable de mettre en œuvre le « made in France » prôné par son prédécesseur (et avant lui, par le Parti communiste –« Produisons français »). Quant à la Convention citoyenne pour le climat, dont l’ultime session avait dû être reportée pour cause confinement, elle a organisé une réunion en visio-conférence qui vient de se tenir. Un texte devrait être rendu public dans le courant de cette semaine. On voit mal le président de la République chipoter sur les mesures qui seront préconisées.

utopie

Nous ensemble, planétairement

Il y aurait mauvaise grâce à bouder ces acquis (dont beaucoup restent encore à confirmer), qui semblaient inimaginables voici encore quelques semaines. Mais ce n’est là qu’un préalable. Plus loin, il faut aller beaucoup plus loin.

Les trois quarts de la planète n’ont pas de protection sociale, la biodiversité a besoin d’aide respiratoire, le climat nécessite d’être admis aux urgences sans délai.

Le coronavirus n’a pas surgi de nulle part. Plusieurs scientifiques ont d’ores et déjà documenté le rapport entre pandémie et mondialisation. Pour soigner le mal (ce virus-ci, d’autres à venir, les catastrophes climatiques qui vont se multiplier), il faut le prendre à la racine : soyons radicaux. Le capitalisme outrancier et destructeur, tel qu’il s’est follement développé ces dernières années, est une infernale maladie, un cancer généralisé. Heureusement contre cette redoutable maladie, il existe d’ores et déjà un vaccin : nous. Pas nous tout seuls -Français, européens, occidentaux…- ; nous ensemble, planétairement.

C’est utopique ? Oui, et alors ? « Il faut toujours avoir en soi de grands rêves et ne jamais les perdre de vue » (William Faulkner).

Écoutons ce que nous dit le coronavirus. Le 24 mars, il s’est exprimé dans un Monologue paru dans lundimatin : « Cessez donc de me blâmer, de m’accuser, de me traquer. De vous tétaniser contre moi. Tout cela est infantile. Je vous propose une conversion du regard : il y a une intelligence immanente à la vie. Nul besoin d’être un sujet pour disposer d’une mémoire ou d’une stratégie. Nul besoin d’être souverain pour décider. Bactéries et virus aussi peuvent faire la pluie et le beau temps. Voyez donc en moi votre sauveur plutôt que votre fossoyeur. Libre à vous de ne pas me croire, mais je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous étiez les otages. (…) Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour nécessaires toutes ces choses inquestionnables et dont on décrète soudain la suspension ? La mondialisation, les concours, le trafic aérien, les limites budgétaires, les élections, le spectacle des compétitions sportives, Disneyland, les salles de fitness, la plupart des commerces, l’assemblée nationale, l’encasernement scolaire, les rassemblements de masse, l’essentiel des emplois de bureau, toute cette sociabilité ivre qui n’est que le revers de la solitude angoissée des monades métropolitaines : tout cela était donc sans nécessité, une fois que se manifeste l’état de nécessité. Remerciez-moi de l’épreuve de vérité des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille échappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. (…) Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. C’est à vous de jouer. L’enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur état d’exception, soit vous inventez le vôtre. (…) Prenez soin de vos amis et de vos amours. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des clusters de vie bonne, étendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de l’attention. Non à la fin de toute insouciance, mais de toute négligence. Quelle autre façon me restait-il pour vous rappeler que le salut est dans chaque geste ? Que tout est dans l’infime. »

Tout est dans l’infime. L’infime des gestes. L’infime des voix. L’infime des mots.

Voilà ce que propose « Le Jourd’après_01 » : non pas une plateforme collaborative de propositions de ceci ou de cela, mais un gigantesque atelier d’écritures, un cahier ouvert d’expériences et de rêves, un champ de possibles où butiner, etc.

Une prolifération. Un arbre à palabres où chacun.e doit se sentir autoriser à déposer une graine.

Tout est à inventer. Avec le ressac de certaines voix du passé, aussi bien. Dans la houle de ce Tout-monde dont nous parlait Édouard Glissant.

Un concile éclairant pour nous préparer à gouverner le futur, dans la biodiversité de nos existences et le respect de la planète qui nous offre l’hospitalité.

Nous ne voulons plus rien conquérir d’autre que la dignité d’être.

En confinant les indices de performance qui réduisent le sens du vivant à peau de chagrin, nous entendons écrire la constitution de ce qui nous constitue.

Ce « jour d’après », nous ne le connaissons pas encore. Voilà pourquoi il est urgent et nécessaire, en voix brassées, d’où qu’elles viennent, d’en faire le récit.

L’imaginaire n’est pas performant, il est créatif.
Imaginons-nous.

6 avril 2020

Toute contribution pour Le Jour d’après_01 peut être envoyée à cette adresse : aujourdapres@tutanota.com

Dans la mesure du possible, les textes doivent commencer par « Le jour d’après… »

Photographies, vidéos, dessins, musiques, etc., peuvent également être acceptés.

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