A l'adresse de Seloua Luste Boulbina : l'impensé, le racisme social

Ce qui se vivait et se pensait sous le terme de la "classe sociale" a, pour de multiples causes et raisons, disparu - partiellement, puisque, ces derniers temps, il semblerait que beaucoup y reviennent. Nombre de prolétaires "racisés" ont constaté que, même pour des prolétaires non racisés, il n'y avait plus l'affirmation de ce lien, avec "la classe".

Assignés à résidence, comme ces gens qui, selon Dominique de Villepin, étaient, sont, si "attachés à leur quartier", ils se sont parlés, pour répondre à ces questions. Pourquoi les Blancs nous parlent-ils tant de "fraternité" alors que, concrètement, ils ne la veulent pas et nous nient même, dignité, droits fondamentaux ? Pourquoi, dans nos quartiers, devrions-nous être les cibles de rodéos policiers réguliers, avec nos morts ? Avec le PIR, tout cela s'est retrouvé pensé. Ils ont considéré que le racisme blanc était structurel, permanent, puissant, jusqu'à lié à l'Etat en tant qu'ordre et politique, et qu'il fallait donc user de cette notion, pour toutes les causes et tous les effets de, comme pour ce qu'ils sont, des "racisés". Mais voilà : des esprits confus, involontairement ou volontairement, s'en servent contre eux, en les accusant de racisme ! Dans l'émission de Taddéi, vous avez eu raison d'exprimer votre mécontentement, face à ce scandale, à cette provocation. Qu'est-ce qui fait le fond "impensé" de cette situation ? C'est que le racisme a deux faces : sa face "unique", le racisme, et son autre face, le racisme social. C'est ce qui est ici travaillé, dans tous les dimensions possibles. Il s'appuie sur un ouvrage publié sous le titre de "Du racisme social en Europe et par extension dans le monde". Dans cet essai d’une centaine de pages, le propos a démontré que ce que nous appelons le «racisme» (dont les principes métaphysiques ont été posés par la fameuse controverse de Valladolid), a pris corps en Europe, à l’époque moderne, afin de faire dériver la colère populaire envers les puissants, les plus riches, contre d’autres, en affirmant le principe d’une unité «raciale» qui ainsi, unirait les plus pauvres et les plus riches, d’une même couleur de peau. Le «racisme» est donc avant tout une opération stratégique de défense des plus riches, afin de ne pas être la cible de la colère populaire. Mais ce racisme ne naît pas de rien. Il a un modèle, une matrice, dont il constitue, précisément, une dérivation, qui est le racisme social. Il s’agit de la même logique que le racisme, mais à l’intérieur d’une communauté. C’est la logique de valorisation des uns et de dévalorisation des autres, la valorisation des gens beaux et de bien, et la dévalorisation du peuple, des autres. Cette logique existe dans l’Antiquité, alors que le racisme n’existe pas. C’est que beaucoup confondent, par exemple, la critique envers les étrangers, ou de certains étrangers, avec le racisme. Or, si les Grecs anciens considéraient les non-Grecs comme des «barbares», le terme signifiait seulement le fait que ces non-Grecs parlaient d’une manière inintelligible, qu’ils faisaient, avec leur bouche, du bruit, comme des oiseaux, mais, envers ces non Grecs, les Grecs n’avaient ni mépris, ni haine, ni hostilité, mais au contraire, non seulement de la curiosité, du respect, mais aussi une «amitié» à priori, en tant qu’humains qu’ils reconnaissaient comme tels, et ce quelle que soit leur couleur de peau. Par contre, le racisme social n’a pas attendu nos siècles pour se constituer. Ce double phénomène de valorisation/dévalorisation a été structurel, notamment avec Rome, et sa grande division entre les patriciens et les plébéiens. Une loi a même expressément interdit le mariage entre membres de ces deux groupes sociaux. Après l’effondrement de l’Empire Romain, cette structuration, rigide, des communautés a été reprise et développée, sous l’influence de l’Église catholique, pour que se mette en place l’ordre social européen, avec la nouvelle Noblesse européenne, ses «gueux riches», les Bourgeois, et les autres. La Noblesse européenne a repris à son compte la logique patricienne, de l’endogamie, et ce jusqu’à aujourd’hui. Mais quand l’horizon social est devenu menaçant, ses clercs, des «intellectuels» ont réagi, et c’est un intellectuel bordelais, Arthur de Gobineau, qui, au 19ème siècle, a formulé le plus clairement l’idéologie raciale/raciste. Si les conséquences de cette stratégie ont été multiples, et pour la plupart, très graves, c’est qu’elle a été efficace. Des pauvres européens ont repris à leur compte cette logique de la valorisation/dévalorisation, pour se valoriser et dévaloriser d’autres pauvres, ceux qui avaient une autre couleur de peau, et avec lesquels ils étaient mis en concurrence pour avoir accès à des moyens de sauvegarde, notamment via un travail peu rémunéré. Aux Etats-Unis, cette stratégie a été absolument efficace, avec des Blancs qui ont ainsi fait vivre ce racisme de haute intensité. Une minorité, extrémiste, continue de voir dans les Noirs, les Hispaniques, des dangers, voire des ennemis, qu’il faudrait ou exclure ou tuer. En France, un parti politique est devenu le spécialiste du couplage entre le racisme social et le racisme. Nombre de celles et ceux qui le soutiennent pour des idées racistes colportent des idées du racisme social qui, pourtant, les visent. Les confusions, tant sur l’Histoire que sur le présent, sont dangereuses pour notre avenir, la pure et simple survie de notre espèce. Une confusion généralisée pourrait contribuer à rendre possible une guerre civile généralisée, fondamentalement irrationnelle. Et si 80 intellectuels "de classe" se sont regroupés pour signer cette Tribune, au moment même où le mouvement des Gilets Jaune mettait radicalement en cause une République minée par le racisme social, c'est qu'ils ont compris qu'ils sont "en danger", face à une possible nouvelle Union des prolétaires en France, et parce qu'ils essayent de continuer à diffuser des confusions, celles-ci étant l'arme absolu du pouvoir conservateur. 

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