Journal 5

Trois fois. Mon père a enlevé et remis son habit de travail trois fois. Des grosses et lourdes chaussures de maçon et un pantalon tâché de mortier comme s’il avait pataugé dedans. Personne n’est d’accord pour dire s’il peut continuer de travailler ou non...

Trois fois. Mon père a enlevé et remis son habit de travail trois fois. Des grosses et lourdes chaussures de maçon et un pantalon tâché de mortier comme s’il avait pataugé dedans. Personne n’est d’accord pour dire s’il peut continuer de travailler ou non. Mais il doit. Il sait que l’état n’aidera pas sa petite entreprise de deux personnes. Elle suffoque déjà sous les charges sociales. Ça l’énerve mon père de ne pas travailler alors que la France entière est à l’arrêt. Il est allé sur le chantier une première fois mais les gendarmes lui ont demandé de faire demi-tour.

Une deuxième fois, la mairie s’est opposée. Quand mon père est revenu bredouille, Macron exhortait en boucle sur BFM TV les salariés à travailler. Il n’a pas compris. C’est ce que ma mère répétait au téléphone « Mettez-vous d’accord ! Macron dit qu’il faut bosser et vous non ». Au bout du fil, la policière expliquait que les chantiers en ville étaient reportés parce qu’ils n’étaient pas indispensables. Indispensables.

Comme le travail de ces petites-mains de l’ombre, ouvriers, livreurs, caissières, femmes de ménage… Quand ils parlent de travail, là-haut à 700km d’ici, je suis sûre qu’ils pensent aux costumes marchant vers La Défense, à ceux qui peuvent télétravailler dans la com’, la pub’, le web et autres raccourcis dynamiques. Les métiers des ouvriers ne se télétravaillent pas et ça fait bien longtemps que les décisions politiques s’abattent sur eux en oubliant leur existence.

Ma mère passe les coups de fil à la place de mon père depuis toujours. Même s’il est arrivé en France à 30 ans, il reste impressionné par cette langue semée d’embûches qui pourrait trahir ses origines marocaines donc à l’extérieur mon père parle peu, il travaille. Et face à l’épidémie, ce n’est pas la mort qui l’effraie mais le manque d’argent. La mort, ici, on sait qu’elle peut s’abattre à n’importe quel moment.

Depuis mon enfance, j’ai le cœur qui se serre en regardant le corps de mes parents anéanti après chaque journée de travail. Je suis venue me confiner chez eux, j’étais en reportage dans le coin. Le cliché de la Parisienne journaliste qui vient se ressourcer. Pendant que je lis des livres ou regarde des séries, eux continuent à courir dans tous les sens. Ils ne sortent pas en dehors du travail, des courses et de la pharmacie. Comme avant l’épidémie en fait.

Ma mère a reçu une petite dizaine de messages lui demandant de nettoyer des maisons secondaires. Elle a refusé. Elle a bien écouté les instructions à la télé : gant, gel et pas de contacts humains. Surtout avec ceux qui viennent des zones à risque. Surtout avec ceux qui sont descendus en trombe, en surchargeant les derniers trains pour « se mettre au vert » et risquer de contaminer des zones où les hôpitaux sont rares ou mal équipés.

Pour ces privilégiés, le confinement est une accalmie. L’occasion de profiter de leur grande maison en-dehors des vacances d’été. L’occasion d’être en famille, les parents remplissant des tableurs Excel et les enfants faisant leurs devoirs. Ils vous diront que c’est une quête spirituelle, le moment idéal de lire plein de livres, l’opportunité de se remettre au dessin, d’apprendre une nouvelle langue… Ils se sentent, eux, épargnés par la mort…

Ce texte a été publié par la journaliste Nesrine Slaoui sur son compte Twitter, il est reproduit ici avec son accord.

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