Journal 6

Je me retrouve seule dans la maison de mon enfance, dans la maison du bonheur, des rires et des jeux. Je me confine dans ma douleur et mes souvenirs. Je n’ai pas besoin de parler, sauf à elle. La maison est grande ainsi que le jardin. Ma seule compagne est la petite chatte qui lui faisait des câlins quand je n’étais pas là. Elle me suit partout.

Mon confinement a commencé le 12 mars, date à laquelle j’ai rejoins ma mère de 87 ans dans la maison familiale. Je suis formatrice dans le domaine du fitness et du sport santé, je voyage beaucoup même si j’ai une école de formation/centre de coaching sportif. Le 15 mars, je devais repartir pour bosser à l’étranger. J’annule, j’ai peur d’être bloquée ou de choper ce virus.

On m’appelle la globe -trotteuse, celle qui ne reste pas en place. Mais, depuis 10 ans, toutes les semaines je reste de 2 à 4 jours dans la maison familiale auprès de mes parents et, depuis le décès de mon père en 2016, c’est avec ma Maman que je passe ces quelques jours hebdomadaires.

Le 15 mars, je fais une grande marche avec Maman. Il fait beau, nous profitons du soleil. En septembre 2018, on lui a découvert un cancer neuro-endocrinien sur le médiastin avec envahissement de la cage thoracique et quelques points sur les lobes pulmonaires, os et foie. Le médecin la donnait pour morte dans les mois suivants. Mais non, elle a lutté pour passer encore du temps avec moi. Après sa 2ème séquence de chimio, l'examen de janvier 2020 a montré un net recul des cellules cancéreuses et une inactivité. Je veux profiter de ce moment avec elle. Tous les jours je donne des cours sur mon Facebook pour que le confinement soit moins dur pour mes élèves et mes amis.

Le lendemain, le 16 mars, Maman est un peu essoufflée, mais c’est elle qui m’appelle pour déjeuner les bons plats qu’elle m’a préparé. Chaque jour, elle est de plus en plus essoufflée. Elle n’est plus capable de faire la marche que nous faisions le 15 mars ! Peut-être avons-nous trop marché ? Chaque jour qui passe nous inquiète un peu plus et toutes les deux nous nous demandons si elle n’a pas attrapé ce fameux covid-19. En même temps, elle me dit que si elle l’a, ce ne sera pas la peine de l’hospitaliser car à son âge et vu son niveau de morbidité, elle ne sera pas du tout prioritaire et aura peu de chance de s’en sortir.

Nous regardons l’allocution du Président qui parle de Guerre. Ce n’est pas cela la guerre. Elle l’a vécu, elle sait de quoi elle parle. Le samedi 21 mars, le contrat à l’étranger que j’ai depuis 15 ans est rompu car le 15 mars je n’y suis pas allée. Ma mère me dit qu’ils se moquent de savoir si j’ai un parent malade. Elle a raison. Ce sont dans des situations extrêmes que se révèlent la vraie nature des entreprises ou des gens pour qui l'on travaille. Il était temps que j’arrête.

Le dimanche 22 mars, les rôles s’inversent, c’est moi qui prépare les repas, elle ne peut plus sortir du lit sauf pour manger ou aller aux toilettes. J’appelle le médecin. Il arrive le lundi 23 mars. Il la met sous oxygène. Ça la soulage un peu. Vu les symptômes, il demande un test covid-19. Le laboratoire me l’apporte et reste au portail de la maison. Je lui fais moi-même le test dans la narine et le ramène à la personne qui est restée dans sa voiture.

Le résultat arrive le lendemain. Négatif. D’un côté, nous sommes rassurées, d’un autre côté, nous savons que c’est le cancer. Le médecin revient, il essayera des antibiotiques sans effet. Son état s’aggrave sans cesse, elle soufre, elle a des douleurs sur ses os, dans son corps mais le pire est qu’elle respire de moins en moins bien. Le médecin donne de la morphine. Trop fort ! Elle râle car elle ne veut pas être dans le « cirage ». On diminue la dose, elle n’a plus mal mais elle étouffe. Le lundi 30 mars, j’arrive à joindre l’oncologue qui lui parle et lui  annonce qu’il ne peut pas lui proposer de traitement. Elle sait que c’est la fin. Elle me dit qu’elle aurait été curieuse de connaître la fin de cette pandémie mais elle souffre trop. C’est horrible, elle respire de moins en moins bien. La nuit, je me lève, je l’écoute essayer de respirer, elle se réveille en s’étouffant, je la prends dans mes bras. Si elle se crispe, elle consomme plus d’oxygène et s’étouffe plus ! Je comprends pourquoi on plonge les malades du Covid-19 dans le coma. Le soir du 31 mars, les infirmières sont là pour les soins palliatifs. Elles pensaient commencer demain, car maman semblait « bien ». Hé oui, elle a toujours eu une énergie incroyable. Elle est plusieurs fois revenue à la vie. Mais cette fois-ci nous le savons c’est la fin. Elle a eu une belle vie. Nous nous le sommes tous dit. Les mots d’amour, les mots importants.  Nous nous aimons pour toujours. Elle décède le 1er avril à la maison.

Je me retrouve seule dans la maison de mon enfance, dans la maison du bonheur, des rires et des jeux. Je me confine dans ma douleur et mes souvenirs. Je n’ai pas besoin de parler, sauf à elle. La maison est grande ainsi que le jardin. Ma seule compagne est la petite chatte qui lui faisait des câlins quand je n’étais pas là. Elle me suit partout. Le matin du 6 avril, je trouve enfin une fleuriste qui travaille de chez elle et qui me prépare un bouquet de roses comme Maman me l’avait demandé. Je suis « heureuse », j’ai réussi ma première mission. Pour  l’enterrement, j’arrive à aller chercher le prêtre. Nous arrivons au cimetière ouvert pour nous. Le cercueil est au milieu du cimetière, dans une allée, un arbre de Judée est en fleurs et le cercueil est éclairé d’un grand rayon de soleil. Le prête fait sa cérémonie de blanc vêtu avec sa longue écharpe violette. Sa voix réchauffe mon cœur et me fait pleurer. L’enterrement est « beau ». Je suis apaisée, j’ai réussi ma deuxième mission. Ma meilleure amie est venue, ainsi que la dame qui aidait Maman une fois par semaine. Nous sommes 4, c’est le maximum dans cette période étrange..

Je jette quelques roses dans le tombeau où elle a rejoint mon père et j’emporte le bouquet car le cimetière sera inaccessible. Les fleurs resteront avec moi en confinement pour me rappeler combien elle appréciait la vie, les roses, la nature, les gens.

Je serai seule maintenant avec les roses de Maman.

Je repense à tous ces pères, à toutes ces mères qui n’ont pas pu serrer leurs proches, qui n’ont pas pu se dire qu’ils s’aimaient. Je pense à ces enfants qui n’ont pas pu accompagner leurs proches. C’est horrible. C’est la déshumanité.

Nous avons eu de la chance. Nous avons été ensemble jusqu’à ce qu’elle parte.

J’ai eu énormément de messages pour me témoigner de l’affection, de l’amour que ma mère leur avait donné. J’ai eu aussi beaucoup de messages de soutiens, de mes amis et de mon chéri qui pendant tout ce temps n’a pas pu venir et que je n’ai toujours pas la possibilité de voir.

Le confinement est devenu mon deuil, mon isoloir d’où je sors petit à petit pour reprendre mon travail de formatrice et pour redonner des cours sur mon Facebook quand les connections et la technique le permettent. Enseigner, c’est transmettre. Transmettre de l’énergie positive. Parfois, je n’ai pas envie.  Ce confinement a été une chance pour nous deux. J’ai pu accompagner Maman. C’est cela qui est naturel.

Ce confinement est une chance pour moi. J’écris, je dessine, je lis les écrits de Maman, je me ressource, je pense, je médite et je pleure beaucoup, beaucoup.

Je n’ai pas encore fini ma dernière mission, qui est de retrouver le sourire. A la fin du confinement peut-être.

J’ai un petit espoir que le monde d’après ne soit pas le même que le monde d’avant.

 

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