Journal 4

Puis vient le confinement. Mon frère est dispensé de se rendre à l'ESAT et mis au chômage partiel. Pour ma part, je ne passe plus qu'une fois dans la semaine pour lui apporter des courses, faire son ménage et également discuter un peu. Je l'appelle chaque jour et nous mettons en place des appels visio. Mais à partir de la semaine dernière, je le vois aller de plus en plus mal...

Je suis extrêmement inquiète des conséquences que va avoir le confinement sur les personnes vulnérables. Je m'explique : en 2014, j'ai pris en charge mon frère, de 3 ans mon cadet, qui était en proie à de graves difficultés psychiques. Diagnostiqué schizophrène avec repli autistique en 2015, il a bénéficié d'un traitement appelé Remédiation cognitive dispensé en hôpital psychiatrique.

Lui et moi avons mis nos vies entre parenthèses pendant 4 ans pour lui donner la chance de se rétablir (nous avons emménagé tous les 2 dans un autre département que le nôtre où ce traitement n'existait pas). Depuis 2018, stabilisé, mon frère m'a suivie pour que le cours de la vie puisse reprendre... nous lui avons trouvé un appartement, un emploi en ESAT, j'ai retrouvé mon compagnon et nous avons eu un merveilleux petit garçon.

Puis vient le confinement. Mon frère est dispensé de se rendre à l'ESAT et mis au chômage partiel. Pour ma part, je ne passe plus qu'une fois dans la semaine (vendredi 20/03, jeudi 26/03), 1h30, pour lui apporter des courses (plats surgelés individuels notamment), faire son ménage et également discuter un peu. Je l'appelle chaque jour et nous mettons en place les appels visio par Instagram, car la qualité est meilleure.

Mais à partir de la semaine dernière, je le vois aller de plus en plus mal. Lors des appels visio, il ne me regarde pas / ne répond pas à mes questions / fait beaucoup de mimiques et semble habité par des voix intérieures. Sur Facebook, il poste un bon nombre de publications énigmatiques... ce qui dénote totalement avec son comportement habituel !

Je m'inquiète et me renseigne sur des sites internet à propos de ces symptômes qui reviennent et que je n'avais plus constatés chez mon frère depuis son rétablissement. Je vois qu'il risque la décompensation psychotique, c'est-à-dire de rentrer en crise suite à la rupture brutale de son rythme de vie habituel. Et rentrer en crise, cela veut dire des souffrances atroces pour lui, ce souvenir même me glace, et je prends peur.

Je suis en colère contre l'Etat, contre le vide qui est réservé aux patients en psychiatrie dans mon département, et je me sens impuissante face à cette crise psychotique annoncée.

J'en fais part à mon conjoint, qui trouve une solution samedi soir : dimanche midi, il ira chercher mon frère pour le déjeuner (nous avons cette routine du déjeuner dominical depuis 2 ans), en plus c'est l'anniversaire du petit.

Je m'oppose dans un premier temps : mais non on a pas le droit, tu vas marquer quoi sur l'attestation ? Et si on prend une amende ?

Au bout de ces trois questions, mon idée est faite, je suis complètement d'accord avec mon conjoint. Au journal télévisé, ils avaient montré un jeune homme qui rendait visite à des personnes âgées pour rompre l'isolement. C'est une situation d'urgence après tout, une assistance à personne vulnérable, et je me suis engagée à soutenir mon frère dans toutes ses difficultés il y a plusieurs années déjà.

Ce dimanche, mon conjoint a été chercher mon frère chez lui, à 7 km de chez nous. Nous avons passé un excellent repas, comme à notre habitude et nous étions heureux tous les quatre. Mon frère a été plutôt participatif aux conversations et n'a tenu aucun discours délirant, ni montré de stress particulier au sujet des événements.

C'est moi qui l'ai raccompagné en voiture chez lui vers 16h30, et il m'a avoué qu'il se sentait perdre pied ces derniers jours, et que ce matin il s'était trompé de médicament (Abilify au lieu du Prozac) mais s'en était aperçu juste au moment de l'avaler. Et que c'était la première fois que cela lui arrivait depuis le début de son traitement (soit 7 ans).

Il a passé lui aussi une bonne journée à nos côtés, sans nous approcher à moins de 1 mètre, et nous n'avons pas eu de contrôle de nos attestations. Maintenant, reste à continuer nos efforts pour trouver un rythme de confinement, et éviter à tout prix cette décompensation redoutée.

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