LETTRE OUVERTE A MONSIEUR LE PRESIDENT EMMANUEL MACRON

EN TANT QUE CITOYENNE DU MONDE, J'AI REDIGE CETTE LETTRE POUR LE PLAISIR DE PARTAGER DES APPLAUDISSEMENTS, DES CONSTATS ET DES INTERROGATIONS.

LETTRE OUVERTE à Monsieur le Président Emmanuel MACRON

Monsieur le Président de la République française,

en ce début d’année, je ne puis résister à la tentation de vous écrire.
Pour quoi faire?
Pour le plaisir de partager, en tant que citoyenne du monde, des applaudissements, des constats et des interrogations relativement à la société française et au reste du monde.
Ainsi donc, ma lettre s’articulera-t-elle autour de ce triptyque.

Mais, au préalable, permettez-moi de me présenter brièvement.
Qui suis-je pour m’autoriser une telle démarche?

Négro-Africaine, née au Sénégal, j’ai foulé -pour la première fois-, le sol français, durant les trente glorieuses . C’était à une période durant laquelle la France avait besoin de bras : la période des migrations heureuses (1). J’y ai poursuivi des études. Je m’y suis battue en tant que femme, en tant que Négresse et en tant que ressortissante d’un pays dit en voie de développement (P.V.D.), avant de regagner, par la suite, le Sénégal où j’ai eu à travailler. S’ensuivirent des va-et- vient entre ce pays et la France. J’ai été honorée par l’Etat français avec une médaille des droits des femmes reçue des mains de Mme Yvette Roudy, ministre des droits des femmes, sous la primature de M. Laurent Fabius et sous la présidence de feu François Mitterrand, en 1985.
Aujourd’hui, je suis une retraitée. Et, mon premier enfant, a presque le même âge que vous. Né en 1977, il a été baptisé en 1978; il s’appelle : La Parole aux Négresses. (2)

La présentation faite, qu’il me soit permis d’en venir au partage.

1 - DES APPLAUDISSEMENTS :

 . j’ai applaudi, en ce 1er décembre 2016,
à l’annonce de la renonciation de votre prédécesseur -M. François HOLLANDE -,
à se présenter à l’élection présidentielle de 2017, parce que, en tant que chef d’Etat, il n’a pas cherché (contrairement à ce qui se fait, dans les républiques bananières) à s’accrocher au Pouvoir.
. J’ai applaudi à la manière dont vous avez rejeté, durant la dernière campagne électorale présidentielle, l’antisémitisme, l’islamophobie et la xénophobie.
. J’ai applaudi à votre élection, en tant que Président de la République française, le 7 mai 2017, parce que vous êtes positivement novateur et avez eu l’audace de tracer votre chemin, par vous-même, sans un appareil politique traditionnel derrière vous.
. J’ai de nouveau applaudi -en voyant, le jour de votre investiture, parmi les membres de l’équipe qui vous a accompagné dans votre quête de présidentialité, des représentant-e-s de composantes ethniques de la société française -dont une jeune Négresse- une franco-sénégalaise. Et cela parce qu’il est beaucoup question, de nos jours, de racisme en France.
. J’ai de nouveau applaudi, lorsque j’ai retrouvé cette diversité ethnique dans votre équipe parlementaire et dans votre gouvernement, parce qu’elle est caractéristique de la France d’aujourd’hui.
. J’ai de nouveau applaudi en apprenant que vous avez appliqué le principe de la parité - stricto sensu -, lors de la composition de votre gouvernement (3) -lequel compte onze hommes et onze femmes.
. J’ai de nouveau applaudi, lorsque, dans le cadre de la réunion du G20, datant du 7 au 8 juillet 2017, à Hambourg (Allemagne), vous avez eu le courage de parler d’ «Etats faillis » pour caractériser des « oligarchies africaines, parce qu’ils constituent une réalité.

Pourquoi ces applaudissements? Parce que j’ai trouvé tout cela positif.

 2 - DES CONSTATS :

ils ont trait à deux points : la "melting-potisation » de la société française et votre politique étrangère.

. De la "MELTING-POTISATION» de la France

Après les trente glorieuses (1945-1975), la France et le reste du monde ont été secoué-e-s par différentes crises. Celles - ci ont entraîné des vagues migratoires « Nord-Sud »(4), et « Sud-Nord » -dont les plus visibles sont les actuelles "Sud-Nord ».
La société française, à l’instar de quantité de sociétés du monde en général, et en particulier d' autres sociétés occidentales, en a eu sa part. Elles ont eu, pour conséquence, un brassage ethnique jamais égalé. Avec une cohabitation de cultures différentes. Cette cohabitation se révèle, de nos jours, parfois, difficultueuse.
En France, nombre de débats actuels y ont trait. Et cela d’autant plus que l’émergence de figures emblématiques de certaines de ses composantes (issues d’immigré-e-s ) les alimente. Des figures culturellement métissées, pleinement conscientes de leurs droits et devoirs de citoyen-ne-s, mais soucieuses de mettre un terme à la situation de citoyen-ne-s de seconde zone dans laquelle semblent se trouver leurs parents, leurs frères, soeurs… Elles ne se privent pas de dire ce qu’elles pensent, ni de revendiquer… Même confusément, parfois. Il en est résulté des analyses et conceptions nouvelles ayant donné naissance à toute une terminologie : « blanchité », « racisé-e » , « décolonial » , « décolonialité » , « afro-descendant-e-s », «racisme d’Etat » ...

Cette « melting-potisation » a généré, dans certains milieux, incompréhensions et rejets. De là un piétinement, par certaines gens, de droits humains affirmés dans la Déclaration universelle des droits humains. Ce piétinement renvoie, selon certains segments de la société française, à la négation de valeurs françaises, à un regain d’antisémitisme, à une islamophobie, à toutes sortes de racisme et/ou de sexisme.

Tout cela n’a t-il pas amené à une communautarisation et à l'exacerbation
de situations conflictuelles? De là, des meurtres, des attentats, la diabolisation de certaines personnalités (issues de l’immigration et jouissant de la nationalité française)… Une des illustrations récentes de ces situations réside en la dislocation récente du Conseil national du numérique, huit jours après la nomination de ses trente membres. Constitué le 11 décembre 2017, cet organisme n’existait déjà plus, le 19 décembre 2017, suite à la démission (5) de vingt-six de ses trente membres.

Cet état de fait est déplorable, d’autant plus qu’il y a, dans cette société, des personnes qui, étrangement, en rappellent d’autres -celles qui, du temps du Président Félix Faure, suscitaient et cultivaient, avec l’affaire Dreyfus, la haine de l’autre. Il s’agit de gens qui,
comme le dénonçait Emile Zola, "ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les coeurs, en pervertissant les esprits », avant qu’il n’ajoutât : « je ne connais pas de plus grand crime. »

. En matière de POLITIQUE ETRANGERE, vous semblez déterminer deux axes : l’Afrique et le reste du monde.
-A l' international : vous avez conscience des problèmes qui minent notre planète -crise économique et financière, guerres, chômage chronique, réchauffement climatique…
Vous vous démenez, à l’instar de M. Sarkozy, au lendemain de la crise des « subprimes », en conséquence. Cela vous vaut un marathon diplomatique en direction de dirigeants des USA, de la Chine, de l’Arabie saoudite, de l’UA… et tout naturellement de l’UE.
- A l’égard de l’Afrique : vous initiez une pratique nouvelle avec vos pairs africains -quels qu’ils soient. Vous traitez -avec franchise- de problèmes relatifs à leurs sociétés : les migrations, le franc CFA, le terrorisme, l’éducation, la situation des filles… Et, vous vous dites prêt à contribuer à la démocratisation de nombre de sociétés africaines, et à leur développement…

C’est tout à votre honneur.

 Ces constats faits, venons-en aux interrogations :

3 -DES INTERROGATIONS
. Pour ce qui est de la France : une réconciliation de la société française avec elle-même s’impose. Pourra t-elle faire l’économie d’une information objective -soutenue-, sur des thèmes tels que la panne actuelle du système capitaliste, la traite négrière, la colonisation, la shoah, le colonialisme, le néo-colonialisme, les dictatures africaines, les causes réelles de la présence d’immigré-e-s en France…?

. Pour ce qui est spécifiquement de l’Afrique
qu’il me soit permis de m’y appesantir relativement aux plans culturel , économique et politique.
-Au plan culturel :
le malheur majeur de l’Afrique ne résulte pas du piétinement des droits des femmes? Un piétinement qui a noms : exclusion des sphères de Pouvoir de la quasi - totalité des femmes qui veulent véritablement le respect et l’extension des droits des femmes;
existence de pratiques(6) traditionnelles qui dégradent, au propre comme au figuré, les femmes qui les subissent.
Pour contribuer à y remédier, vous êtes déjà en train d’essayer de travailler, avec vos pair-e-s, à favoriser l’éducation des filles en Afrique. Soyez-en remercié, d’autant plus que ce continent compte le plus grand pourcentage de filles analphabètes. Mais ne faudrait-il pas préconiser une politique globalement et positivement discriminante à l’égard de toutes les femmes et filles africaines?

Au plan économique :
depuis la "période des indépendances », soit depuis les années « 1960 »,
l’Afrique vit un malheur endémique : n’est-ce pas celui de subir une mal-gouvernance conjuguée à un appauvrissement constant de ses peuples? Une mal-gouvernance qui se traduit par l’accaparement et par le bradage de la quasi-totalité des biens de ses peuples,
par nombre de ses chefs d’Etat?
En tant que Président anti-colonialiste, antiraciste et « pro-développement durable » -dirigeant de la cinquième puissance économique mondiale-, pourquoi ne pas contribuer à trouver une réponse à la question de savoir ce qui, en matière de commerce international, pourrait favoriser un développement durable et, ce faisant, aider à fixer les candidat-e-s à l’émigration sur leur terroir? Les prix des matières premières de leur pays d’origine ne devraient-ils pas être re-valorisés? Les grands groupes industriels -grands « délocalisateurs »-, qui investissent dans lesdits pays ne devraient-ils pas avoir une pratique plus regardante relativement au respect des droits humains? Si des réponses étaient apportées à ces questions, les candidat-e-s à l’émigration -du Mali, du Niger, de la Guinée, du Congo, du Nigeria, du Bénin, du Tchad, de la Côte d'Ivoire, du Sénégal… voyant s’améliorer -nettement- leur pouvoir d’achat, ne se contenteraient-ils et elles pas, alors, de vivre de leur travail, dans leur propre pays?

 Au plan politique :
pourquoi ne pas envisager, avec tous les Etats démocratiques du monde, une politique de coopération qui amène à ne pas coopérer uniquement avec des Etats africains, au détriment des peuples africains?

 En tant que candidat à l’élection présidentielle de 2017, vous avez dénoncé la colonisation comme crime contre l’humanité, pourquoi ne pas
contribuer -sinon à l' annihilation, du moins à l’atténuation considérable du malheur de l'Afrique- en refusant que des dictateurs créent des liens forts avec vous, pour continuer à exercer, en toute impunité, une tyrannie sur leur peuple, sur leurs opposant-e-s, sur tout ce qui n’est pas leur famille, leurs ami-e-s et allié-e-s? Vos pair-e-s de l’Union européenne et du G20 ne devraient - ils et elles pas en faire autant?
Aussi, l’Etat français est-il tenu de reconnaître des « Etats faillis » en tant que tels et, dans le même temps, d’en avaliser les résultats d’élections empreintes de fraudes, comme ce fut le cas au Sénégal, le 30 juillet dernier? L’Union européenne et le G20 le sont-ils également? Ne devrait-il pas y avoir de « gouvernance mondiale » réelle qui permette de faire respecter les règles les plus élémentaires en matière de démocratie -surtout relativement à la tenue d'élections ?
                                                                                                      *

Pourquoi ces interrogations insistantes sur l'Afrique? Tout simplement parce que, en tant que dirigeant d’un ancien pays colonisateur de nombreuses contrées africaines, vous êtes, Monsieur le Président de la République, un interlocuteur privilégié pour ce continent d’une part et d’autre part, parce qu’une bonne fraction de la population immigrée en France en est issue.
                                                                                                       *
Tous les problèmes, ici, soulevés appellent, comme vous le savez mieux que moi, Monsieur le Président de la République, à des solutions.

Président de la cinquième puissance économique mondiale,
Président anti-antisémite, anti-islamophobe, anti-raciste et anti-sexiste présidant aux destinées d’un Etat qui n’est pas -malgré l’existence de manquements dûs à des individualités franco-françaises en matière de respect des droits humains- à l’image de l’Afrique du Sud sous Apartheid, vous faites partie de ceux et de celles qui peuvent contribuer à faire advenir lesdites solutions. De là, la raison de cette « lettre-partage ».

 Monsieur le Président de la République, face aux problèmes que vit la société française -dont sa « melting-potisation »-,
face également aux différents périls qui menacent notre planète et notre essence humaine, je vous souhaite de réussir votre quinquennat, en faisant de la société française une société réconciliée avec elle-même d’une part, et d’autre part en contribuant à la pacification de notre planète par le biais d’une politique internationale promouvant le respect de la Déclaration universelle des droits humains (pour ne pas dire de l’Homme).

Veuillez, Monsieur le Président de la République, agréer l’expression de mes respectueuses civilités.
                                                                                                                                                             Awa Thiam.
                                                                                                                                             Philosophe-anthropologue.
Ancienne cheffe du Laboratoire d’anthropologie culturelle de l’IFAN CAD - Université Cheikh Anta Diop de Dakar. - Présidente de l’Alliance pour une nouvelle citoyenneté (Sénégal).
________________
1 - Il fallait re-construire la France, au lendemain des deux guerres mondiales qui l’avaient éprouvée.
Il y avait, toutefois, quelques immigré-e-s mal-logé-e-s, mal payé-e-s (comme dans tous les pays du monde), mais à propos desquel-le-s la Gauche -toutes tendances confondues-, se mobilisait -avec efficacité pour faire respecter leurs droits. Une gauche symbolisée, à l’époque par le Parti socialiste, le Parti communiste français , la Ligue communiste révolutionnaire, entre autres partis politiques. Les migrations heureuses ont fait place aux migrations malheureuses de nos jours.
2- La Parole aux Négresses (Paris, Denoël /Gonthier, 1978).
3 - Un gouvernement de dix-huit ministères et quatre secrétariats d’Etat que dirige M. Edouard Philippe.
4 - Les pays du Nord étant définis comme riches, et ceux du Sud pauvres.

5 - Démission qui fit suite à la demande d'exclusion de la militante Rokhaya Diallo et du rappeur Axiom. 
6- Pratiques traditionnelles traitées dans le livre cité ci-dessus.

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