L'Etat, le Rif et la diaspora

Ce qui est en jeu dans ce violent affrontement entre le Makhzen et les « révoltés du Rif », c’est la domination d'une région spécifique d'émigration internationale et pourvoyeuse d’une rente importante pour le Makhzen : le transfert. Ce contexte initial est crucial pour comprendre la violence du "Makhzen" et la punition des « révoltés du Rif ».

 

 L'Etat, le Rif  et la diaspora

 

Le « Hirak du Rif » a réconcilié la diaspora avec leur « pays »

 

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– Abdelkabir Khatibi, 1966

 

 

 L'Etat, le Rif  et la diaspora

 

Le « Hirak du Rif » a réconcilié la diaspora avec leur « pays »

 

Ce qui est en jeu dans cet affrontement entre le Makhzen et les « révoltés du Rif », et qui est pas du tout pensé, c’est la domination d'une région spécifique d'émigration internationale et pourvoyeuse d’une rente économique: le transfert.

 Ce contexte initial est crucial pour comprendre la violence du Makhzen et la punition des « révoltés du Rif » malgré des doléances légitimes. Dès lors, et comme souligné par Béatrice Hibou, la conduite de l’Etat par l’économique, le contrôle de la rente est aussi un mécanisme d’oppréssion économique et de domination. 

 

Le pouvoir se méfie de sa diaspora : un « nids d’opposants »

On peut dire aujourd’hui, que le procès du ‘’Hirak’’ e.a ‘‘mouvance’’ est aussi une punition de « l’ingérence » de la diaspora à cause de son alliance avec le mouvement populaire et sa médiatisation. Derrière cette accusation du Hirak de « sécession »  et de coalition avec l’extérieur se cache en réalité l’ambiguïté des rapports entre la diaspora et le Makhzen. Surtout dans ce contexte de la précarité politique et de retour à l’autoritarisme, la méfiance est devenue une empreinte politique du pouvoir qui voit plutôt dans l’implication de la diaspora et leur alliance avec le Hirak un « nid d’opposants », un nouvel acteur difficilement contrôlable par les pouvoirs publics et capable de mobiliser l’attention au niveau international.

En effet, depuis les éclats des révoltes au Rif, on na observé la montée en puissance de la diaspora dans le débat via un fabuleux « hirak numérique » qui a rendu indéniablement un service précieux de médiatisation. Il surgit une conscience politique, un sentiment fort d’appartenance collective, et une ré-appropriation du débat qui est entrain de définir des formes innovantes de citoyenneté et d’engagement pas du tout pensé par le pouvoir.

 

Le contrôle de la rente : le transfert

 Dans un contexte d’articulation de l’économie à l’international, de la « décharge » sur le privé et de précarité de l’aide au développement, le contrôle du transfert des ressortissants  est un enjeu majeur de la gestion de l’économie et de l’ordre. Comme le soulige Pierre Vermen, ce qui est en jeu dans cette région spécifique d’émigration internationale, c’est le contrôle de la « rente » grâce à une partition et une dispersion de la communauté rifaine, tout en interdisant toute forme d’inclusion politique dans le débat.

 En effet, tant qu’ils s’en tiennent à envoyer de l’argent aux frères, sœurs et parents, les ressortissants des « marges » étaient applaudis des deux mains. A regarder de près les sommes envoyées, on mesure mieux les enjeux qui s’y rattachent. L’étude du dernier rapport de la Banque mondiale sur les migrations et les transferts d'argent est éclairante : en 2017, les Marocains ont transféré vers leur pays d’origine près de 66 milliards de dirhams, soit bien plus que l’aide publique au développement en faveur du Maroc, estimée, elle, à plus de 17 milliards de dirhams, et même mieux que les investissements directs étrangers chiffrés à près de 23 milliards de dirhams. A signaler que ces transferts représentent plus du quart des dépôts des banques commerciales au niveau national, alors que dans la région du Rif Oriental à forte émigration, ils peuvent atteindre 60 à 70%.

 

Le « développement désintégré » ou l’oppression économique et politique du Rif: le développement de la métropole au dépens de la marge

L’accusation du Hirak de « séparatisme » relève du refus du gouvernement islamiste et du pouvoir de l’implication de la diaspora dans le débat de développement du Rif et sa médiatisation. Elle soulève la peur du Makhzen d’une intelligence de masse émergente tournée vers le développement humain du territoire. Cette aversion à toute coalition, on l’a vu aussi sur le terrain de l’aide au développement où les acteurs locaux ne font pas confiance à des projets de partenariat avec les ONG de migrants. Des programmes d’envergure de co-développement tels que le Programme Concerté Maroc (PCM) ou des projets des Agences de Développement dans le Nord se heurtent à une apathie réelle.

Le principal indicateur de ce rapport de tutelle de l’Etat au Rif est la production officielle des « territoires de développement de demain », recommandée par les rédacteurs dans le document « intégration économique » du Schéma National d’Aménagement du Territoire SNAT. Ce dispositif institutionnel est simple mais redoutable pour le Rif: les dépôts financiers colossales des ressortissants de la marge (Nador, Al Hoceima) vont servir désormais de ressource pour financer le développement économique des grandes métropoles fonctionnelles au dépens du Rif. Cette gouvernance spécifique du territoire ‘instituée’, durant une quinzaine d’années, aura des conséquences désastreuses sur le Rif.

La révolte du Rif traduit essentiellement cette réalité de terrain, un «développement désintégré » axé sur une idéologie de dispersion et de contrôle du transfert. Or, le Rif est resté trop longtemps piégé dans une incompréhension de la fabrique locale de son territoire et de départicipation à la cité. Aujourd’hui, le Hirak a permis l’émergence d’une intelligence collective populaire tournée vers le développement humain et la démocratie locale. On l’a vu, les jeunes ne veulent écouter ni les imams ni les élites. Le gouvernement islamiste, le pouvoir refusent cette remise en cause et refusent toute coalition rifaine pour le développement local et endogène.

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