Le retour au passé et la jonction avec la religion

L’arrivée de Bolsonaro teintée de ce curieux mélange d’autoritarisme, de néolibérale et de religion interroge en miroir la situation de ces pays du printemps arabe à l’épreuve d’un retour au passé. Le Maroc est entrain de standardiser ces pratiques néoautoritaires, où s’opère une jonction entre l’autoritarisme, la religion, et la diffamation des mouvements sociaux.

 

Le retour au passé et la jonction avec la religion

 

 

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Le plaidoyer de Benkirane, le leader islamiste du PJD le 09 novembre 2018  " le Roi est le premier refuge après Allah"

 

 

L’arrivée au pouvoir de Bolsonaro teintée de ce curieux mélange d’autoritarisme, de néolibéralisme et de religion interroge en miroir curieusement la situation de ces pays du printemps arabe à l’épreuve d’un retour au passé. Dans ces pays de printemps, l'alliance du clergé avec les autoritaires est souvent passée inaperçue pour les commentateurs internationaux. 

Malgré les appels de protestations monstres dans la rue et sur les réseaux à "d'avantage de démocratie", le Maroc est entrain de standardiser ces pratiques néoautoritaires où s’opère une jonction entre l’autoritarisme, la religion et diffamation des contestations. Le modèle de développement est recentré aux mots d'ordre de «stabilité» et de «l'avancement des réformes».

 

Une première historique 

Au lendemain du printemps arabe, au Maroc, en Tunisie, ou en Egypte naît une première historique: pouvoir porter au pouvoir avec une liberté démocratique des prédicateurs religieux[i], un parti politique de projet religieux qui n’a jamais gouverné.

Au Maroc, le vote pour le clergé incarne le "dégagisme" mais aussi le paradoxe d'une demande de providence. Il est le plus indiqué pour préserver la moralité en se présentant comme le candidat «antisystème». En dépit de la départicipation du mouvement de protestation du 20 Février, le soutien aux urnes et à la démocratie fût relativement élevé (45 %), Les classes moyennes et les conservateurs religieux de «Justice et Bienfaisance» (Adl wa Ihsan), qui étaient dans la rue se sont ralliés à lui. Il est pour eux un mal nécessaire pour restituer la parole et la dignité.

Néoautoritarisme moralisateur

La stratégie des islamistes est centrée sur une allégeance pour devenir «le Pari du Roi». Le clergé alors au pouvoir se décharge très vite des réformes profondes issues de son projet et de la rue (lutte contre la corruption et l"économie de la rente). Il s'allie avec les forces les plus conservatrices de sa communauté religieuse (MUR), et apporte son soutien au programme macro-économique des nouveaux technocrates du Makhzen[ii] dans un pays "toujours" en transition démocratique, mais «bon élève» des politiques internationales de développement. L’impératif de la transition et de l’équilibre s'adosse à la religion et va imposer plus qu’un consensus, invitant à la démobilisation des mouvements sociaux. Le clergé qui sait s’adapter va "jouer le jeu" du suivisme évitant des conflits avec la monarchie (selon les termes des responsables), et endosser pleinement les raisons de l’autoritarisme monarchique d'avant la constitution de 2011 au nom de «l'avancement des réformes» de la «quiétude et stabilité». Ce faisant, cet engagement coûte moins cher. Il permet de se déresponsabiliser, et devient une ressource, une légitimation discursive des pratiques autoritaires à l'encontre des contestataires, ONG et oppositions.

Ainsi la violence de la néolibérale, l’austérité et la 'décompensation' des pauvres, mêlée à la diffamation des contestataires passe pour douce, une douceur insidieuse et paternaliste axée sur l'articulation entre action politique et prédication qui s’accommode d’une ambiance générale de sollicitude de l’Etat et d’obéissance[iii] (Hibou.B).

En réalité à l’instar des contextes autoritaires d’Amérique Latine, on observe que la violence n'est pas tant exercée par «l’Etat profond», mais par la caution insidieuse du clergé - reprise par une opinion politique emportée par un pessimisme hérités des révoltes du printemps - et qui autorisa progressivement une méfiance de la rue, un mépris de la parole citoyenne et une aversion à la démocratie participative. On le voit donc, maintenant les marocains sont obligés de regarder la main du clergé derrière le contrôle des ONG qui dérangent dans le débat public, la diffamation des contestataires critiques des politiques urbaines très autoritaires (ex. éradication des quartiers informels), l’abandon du projet du conseil supérieur consultatif de la jeunesse ou la censure des voix non autorisée. Le clergé semble fermer graduellement la parenthèse « participative » ouverte en 2011.

OPA sur la société civile, le harcèlement en marche..

Le Makhzen et « ses » islamistes alors au pouvoir ont déclaré la guerre aux ONG de développement et droits de l’homme. Comme le signale Thierry Desrues, le clergé vint établir une alliance avec l’aile dure du Makhzen (Ministère de l’intérieure) et apporter son aval à la politique de harcèlement menée par le Makhzen à l’encontre des ONG critiques envers le régime. Il dénonce leur plaidoyer à l’universalité des droits en dehors du référent islamiste, et leurs financements en provenance de l’Union européenne ou de l’Amérique du Nord auxquels les organisations liées d’une manière ou d’une autre au PJD ne peuvent prétendre. En fait, derrière l’initiative du « Débat public civil » se profile une volonté de dépolitiser, d’empêcher le secteur associatif de jouer le rôle de contre-pouvoir et de « le circonscrire à celui d’un prestataire de services des politiques publiques ».

En réalité, comme le souligne le politologue Darif. M (2017), les clercs du PJD visent au travers de cette OPA à tout prix de renforcer leur présence dans la société via le renforcement d’une nébuleuse associative affiliée au mouvement d’unité et de réforme. Le PJD perpétue ainsi une méthode des prédicateurs du MUR et dont l’efficacité a été prouvée par le temps. Une armada d’associations qui tient à servir de fer de lance au PJD, et qui sont en campagne quasi-permanente sur le terrain. Ce qui réduit le coût de proximité et augmente les ressources des politiques municipales des islamistes.

Le grave retour en arrière

La nouvelle constitution née des révoltes du printemps n'a pas séparé la mosquée de l'Etat. Le clergé islamiste refuse cette délimitation du religieux dans la démocratie. La religion devient ainsi ressource de sécurité en interne, mais opère aussi en externe dans les quartiers de l'exil très hostiles, conçus par le pouvoir comme une «niche d'opposition» (Zaroual. A, 2018).

Comme le signale le politologue El Bouz, "l'Etat a plus aujourd'hui recours à la religion qu’à la violence pour encadrer la population et instaurer son autorité". C'est peut être l'un des changements majeurs dans cette nouvelle forme d'autoritarisme. Mais si le régime utilise aujourd’hui les mêmes moyens que les années de plomb, il  recourt aussi bien à la prédication des mosquées et conseils des oulama, aux zaouias et confréries religieuses, qu'à l’usage de la violence et de la diffamation des protestataires. 

Le Marocain est obligé de reparler des blessures historiques qui s’enflamment aujourd’hui partout dans les «territoires vulnérables». La punition du Hirak du Rif montre le refus de restituer la parole, mais surtout le refus de l'inclusion des dissension, les grands récits nationaux de réparation et de la transition (IER) portés  par une certaine élite para-étatique peinent à bousculé le statu quo et l’ordre ancien.

Ce qui est certain, c’est que, après une ère d’autoritarisme participatif dans les années 2000, le Maroc entre dans une nouvelle période historique déjà commencée de néoautoritarisme moralisateur, une période d’incertitude qui inquiète la plupart des observateurs. La parole internationale autorisée -Washington post, New york times, ONG’s ou les think tank’s - décrit un retour du passé qui s’installe de plus en plus, un retour auquel a contribué l’arrangement du fléau rentier avec le clergé islamiste. Ces élites ont à la fois confisqué la démocratie par des compromis mafieux, et monté une recrudescence des menaces contre les protestataires. Ce n'est pas seulement une crise de légitimité, c'est une crise morale, que l'accountability d'affichage ne peut effacer.

Cela souligne « le grave retour alarmant en arrière, la "transition" ne sera désormais plus une priorité », observe Pr.  Hamoudi. Certaines voix autorisées du clergé (l’historien Jabroune. M) considèrent même qu'elle est dépassée, et qu'il faut s’accommoder de l’autoritarisme monarchique. Néanmoins, le Maroc semble parachever le virage vers une nouvelle polarisation amorcé ces trois dernières années.

Une polarisation inédite : les Anti, « la principale force politique »

Aujourd‘hui, les islamistes et sa coalition suscitent un vif rejet. Ainsi, analyse le journaliste vétéran K. Jamaai, les 'Anti' marque une polarisation inédite et s’impose comme la principale force politique du pays : «Anti-islamisme, Anti-makhzen»

Au terme de manifestations monstres qui ont révélé, en réaction aux sentiments d’injustice, la montée dans le pays d’une jeunesse frustrée, on assiste à un émergent nouveau, un « New party digital» qui dénonce un Etat Léviathan et absolu. « C’est un mouvement en mouvement au sens propre du terme » observe le politologue Mohammed Tozy. Comme on l'a observé sur le terrain, ce sont des "individus nouveaux", discrets, parfois militants, d’origines diverses et qui comptent dans la vie collective. Ils arrivent à coaliser vite et en nombre fabuleux. Ils défient les anciens sur le terrain de l’expertise et de la compétence. Ce qui délégitime la représentativité et évincent les médiations des anciens.

Cet activisme politique témoigne d’une jeunesse fatiguée des énoncés d'en haut où seule la puissance a droit de cité. du désir de peser directement dans la démocratie réelle par d'autres formes de délibérations en dehors de la représentation dans lesquelles les outsiders de la politique minorisés peuvent se retrouver. Ils sont lassés de la puissance et fâchés contre l'inacceptable. La parole contenue se déchaîne et la politesse du marocain cordial débauche sur l'insulte et la colère. Les réseaux remplacent les autorisations de parole. Quand les sociétés se fâchent, l’autorisation est tout autre. Celle des Marocains est inattendue : la rue, le digital, et médiatisation internationale relayée par la diaspora[iv]. Aujourd'hui les stades !

C'est une intelligence de masse qu'il faut pas sous-estimer. Il est est utile d'inclure le dissensus dans la nation. Regardons d'autres expériences comme l'Islande. Peut-être qu'une façon d'inclure en politique, c'est aussi d'inclure d'autres formes de délibérations.

 

[i] Les prédicateurs religieux du MUR (Mouvement d’unité et de réforme) sont la matrice du PJD (Parti de la justice et développement). Cette articulation entre l’action politique et prédication est importante  (Belal, Y, 2013).

[ii] Ces hommes sont des proches du nouveau souverain MVI qui constituent le nouveau makhzen, ils sont souvent des compagnons du collège royal et occupent des postes clés.  De fait, à partir du remaniement 2015, le PJD qui dirige la coalition gouvernementale s’accommode définitivement de l’autoritarisme monarchique d’avant la constitution de 2011.

[iii] Ce sentiment marqué des contextes autoritaires relève de l’économie morale et politique (Hibou, 2013) qui confond la "sollicitude de l’Etat","une informalité d'arrangements" et "l’obéissance". Les islamistes ont abondamment recours à cette grammaire de pouvoir (Alaoui. H, Monde diplomatique).

[iv] The State, the Rif and the diaspora, A. Zaroual (2018)

 

 

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