« Shortgate » et Imlil au Maroc: révélateurs d’un extrémisme discret au quotidien

Après la publication d’une vidéo montrant de jeunes bénévoles belges, prendre part à des activités humanitaires, des islamistes dont un député ont agité les réseaux sociaux et bien au-delà. Jusqu’à profiler des menaces de mort parcequ'elles travaillent en short sur le chantier. La ressemblance avec l'attentat de Imlil rappelle une haine de la différence que l'Etat ne cesse de banaliser.

  

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 Briser le silence sur la prédication islamiste d’un « terrorisme discret » 

Voici un fait social dont les médias locaux continue de parler mais sans susciter une réflexion sur la portée de cette instrumentalisation de la religion par le député islamiste, dénonçant la tenue de ces jeunes femmes bénévoles entrain de réaliser un projet de pavage de ruelles dans des douars enclavés de Taroudant (Sud du Maroc). L’association Flamande Bouworde dont est issue les bénévoles annula le projet suite aux menaces de mort profilées par d’autres extrémistes islamistes sur les réseaux sociaux.

Malgré une médiatisation internationale du sujet adossée à une opinion publique en émoi, la haute autorité religieuse de la bien pensance « Rabita Mohamadia » ou les prédicateurs islamistes du PJD (parti islamiste), n’y feront aucune allusion. La raison : il les met face à un mensonge majestueux, soutenu par certains politistes interprètes médiatiques privilégiés, sur l’intégration d’un islam politique qui se banalise et détaché de la prédication. Mais surtout il réveille la charge explosive de la prédication islamiste dans la violence de l’attentat d’Imlil. Ce qui relate au grand jour une nouvelle forme de radicalisme discret, latent, « born in Morrocco », et que l’Etat et ses think's tank ne veulent reconnaître dans le débat public sur le terrorisme et l’islamisme.

Brisons donc le complot de ce silence sur une entreprise wahabiste d’envergure de retraditionalisation de la société marocaine par le bas. Elle a commencé déjà d'en haut avec le richissime département des Habous et de la religion. Mais se poursuit aujourd’hui de façon discrète dans les petites/ moyennes villes et les douars enclavés à travers des prédicateurs islamistes adossés à la doxa des frères musulmans proche du MUR, l’aile dure prédicatrice du Parti de Justice et Développement (PJD). Depuis les éclats du printemps arabe, il y a un parti pris implicite que la re-tradition de la société conduit à la stabilité.

L’aversion des islamistes à la société civile. Il suffit de creuser un peu pendant les éclats du printemps ou du Débat public sur la société civile pour se rendre compte que les islamistes ne font confiance à aucune intermédiation de la société civile. Dans le Sud, les associations sont robustes, dynamiques et très ouvertes sur l’international. Ces chantiers de solidarité internationale créent de l’empowerment et autonomisent les jeunes par rapport à la tutelle de l’autorité et du clergé.  On l’a vu sur ces terrains enclavés, comme à Taroudant, Tata, ou des centres du Haut Atlas, où grâce à un activisme citoyen s’opère de nouveaux rapports de gouvernance entre l’autorité et la population, une politisation par le bas qui occasionne l'entrisme politique, mais peu appréciée par le clergé politique.

Ce qui se joue dans nos quartiers derrière cette histoire des bénévoles belges et Imlil est une culture de violence contre une culture d'autonomie dans nos cités. Elle révèle au grand jour une citoyenneté active ouverte sur l’international et les valeurs de l'économie solidaire versus une retraditionnalisation islamiste des quartiers, abandonnés à la léthargie, la coutume et l’intermédiation mafieuse. Ce salafisme implicite mais ancré dans la vie publique de nos cités est peu appréhendé par les chercheurs qui ont une passion immodérée pour le duel Makhzen /islam politique dans une culture autoritaire. Or depuis le début des années 2000, des ONG de développement agissantes dans la prospective urbaine et l'action au quotidien, ne cessent d 'attirer l'attention sur une certaine intermédiation mafieuse.

Les islamistes veulent ancrer la population dans une poudrière identitaire de la musulmanie, coupée de son histoire, de son espace vital, notre Méditerranée. Or le Maroc est à deux doigts de l’Europe. La culture Méditerranéenne est notre imaginaire partagé. Le co-développement comme fait politique est un fait réel dans l'économie. C'est un espace de villes. Et la coopération dé-centralisée devint multi-acteur et un facteur structurant des relations internationales autour de nouveaux enjeux (extrémisme, migration,ville expérimentale/intelligente), avec la montée en compétence de nouveaux acteurs non étatiques (Ong, fondation, privé) dans la fabrique du développement et la gouvernance internationale des risques. Comment imposer une identité de musulmanie à une société plurielle, pour ce Maroc berbère encastré dans la pluralité, la mobilité et l’international ?  

Dans ce contexte, le Roi devrait gouverner pour la citoyenneté avant la musulmanie, accompagner la force des idées citoyennes, l'hétérogénéité et la transformation sociale. Paradoxalement, ce qui est entrain de se passer, une société civile qui expérimente depuis des années des innovations sociales sur des territoires marges, innovations mises au rang de politiques publiques. Un pouvoir et ses islamistes entrain de saboter ce travail d'accumulation et de transformation sociale de longue haleine, et de gouverner pour un Maroc conservateur, la re-tradition et l'homogénéité religieuse. Or ce pari sur la conservatisme et le consensus qui mènent à la stabilité est faux. Et complique sérieusement la démarche à l'oeuvre d'un modèle de développement viable et inclusif.

La mort de Imlil, ou le « Shortgate» soulèvent au fond la question de la ' fabrique locale de la radicalité '. L'Etat et ses interprètes autorisés doivent cesser de banaliser ce fléau au quotidien. Ce qui devrait nécessairement amener l'Etat à localiser " the label terrorism " et dé-centraliser l'approche de la prévention de la radicalité (e.a cas néerlandais): reconnaître un extrémisme « discret », moins spectaculaire, qui se fabrique à la lisière de nos écoles, des associations, de nos mosquées, de nos facultés,..mais aussi de nos institutions. Ceci me semble constituer un grave danger pour nos cités. Je n'ai pas le sentiment que ce danger soit pris à sa juste mesure.

 

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