Nos identités, chronique d'un complexe programmé

En partant de sa propre expérience, l'on peut trouver des raisons qui expliquent la complexité d'une identité plurielle: on retrace ici un élément parmi d'autres: le maintien dans la culture d'origine via les cours d'ELCO: souvenirs souvenirs.

1. J’ai retrouvé dans mes armoires, une vieille photo qui me représente: je suis assise à un bureau, celui de mon institutrice de l’époque: Mme Marchand.  J’ai l’air d’être une fille tout à fait heureuse et c’est vrai. Je porte un bonnet phrygien sur la tête car c’était l’époque où on fêtait le bicentenaire de la révolution française. Derrière moi, on devine une frise chronologique accrochée au mur. 

J’ai 7 ans.

Le bicentenaire, c’était une année spéciale, on avait appris des chansons révolutionnaires: 

« Dansons la carmagnole

Vive le son, Vive le son

Dansons la carmagnole 

Vive le son… du canon! »

On avait fabriqué des lampions et on disait que c’était « la lumière des révolutionnaires de France qui avait jailli aux quatre coins du monde » etc etc…ça me fait encore bien sourire de voir l’enthousiasme avec lequel notre enseignante s’acharnait à nous bourrer le crâne avec ses histoires à dormir debout.

Nous avons chanté et nous avons dansé, ma classe au pas de Caderoussel, une autre au son des vieux chants de 1789 (c’est du moins ce qu’on nous avait dit). 

Toute l’année, des guirlandes de cocardes, toute l’année des drapeaux tricolores, des feux d’artifice, des bonnets rouges, des sans-culottes, des gâteaux-de-la-bastille et des frises chronologiques.

Et puis, à la fin, juste avant l’été, comme pour clore ce chapitre de commémorations à la révolte, comme pour ne rien oublier quand on sera là-bas en vacances, au pays, notre enseignante nous avait appris à chanter la Marseillaise.

On la répétait à tue-tête, juste pour la note et nos parents nous y aidaient un peu en apprenant en même temps que nous des mots qu’ils ne comprenaient pas très bien. 

J’avais tout juste 7 ans, et j’avais senti déjà  que la France serait pour moi une enveloppe d’une douceur violente, d’une marche continue vers la quête d’identité et d’un rejet sournois mais avisé  de certains de nos concitoyens …J’avais tout juste 7 ans et je savais que je serais toujours animée de sentiments contraires, faits d’amour et de haine,  souvent à mon insu et ce, sans doute à la manière de la chansonnette:

« Aux armes citoyens 

Formez vos bataillons…

Qu’un sang impur abreuve nos sillons. »

Quand on a 7 ans, on ne comprend pas forcément le contexte mais on sait, on sent que les mots sont durs, tranchants à la manière du fer qui coupa la tête de Louis XVI. 

Mon enseignante avait bien tout prévu et avait probablement suivi le programme de l’éducation nationale à-la-lettre: nous grandirions, nous serions des citoyens modèles, nous ne ressemblerions plus à nos parents pour le bien de nous-mêmes et au nom du progrès. Nous serions français, on en aurait l’air et la mine…c’était certain.

Nous avions bien retenu la leçon d’histoire du vendredi après-midi (elle nous faisait son cours dans un moment de digestion intense) quand les « Arabes furent arrêtés à Poitier par Charles Martel » qui, sans doute à l’aide de son marteau, avait  interdit le passage vers le nord à tous ces méchants mécréants maures qu’on imaginait noirs, barbus, un glaive à la main, un couteau mis de côté sur  une blanche djellaba, un cheval orné et noirâtre , et criant de tous côtés qu’Allah le plus grand les aidera à forcer la route jusqu’à Strasbourg.

Y avait comme un hiatus pour moi dans ces moments-là…

L’Arabe de Martel, je voulais vraiment dans ma tête d’enfant, qu’il eût été stoppé net car il ressemblait trait pour trait, dans mon imaginaire, au professeur d’arabe que le consulat du Maroc de  Strasbourg nous envoyait le samedi matin pour nous enseigner l’ELCO: Enseignement des Langues et Cultures d’Origine…Cours d’une extrême importance  dans le cas du retour promis par nos parents quand chaque week-end en famille, nous nous réunissions pour évoquer les souvenirs de notre pays marocain. dans lequel nous n'avions jamais vécu.

Je l’imagine, cet Arabe-là , sur son cheval gris et fatigué; face à Martel qui lui assène un coup sur la tête: «  Tu ne passeras pas…. » lui crie-t-il de sa voix limpide de chef de guerre. Lui, ne comprend pas le français, il peut tout juste crier « Allahou Akbar » pour tenter encore de faire peur à l’ennemi.

Je vois l’Arabe pris en étau dans un filet de francs guerriers, on lui retire les armes et on l’expédie manu militari dans son fief au bord d’un oued poussiéreux qui doit ressembler au village de mon grand-père.

Je m’en réjouis mais pas pour longtemps. 

Demain, samedi, j’ai cours avec lui.

Je pause donc sur la photo, les mains jointes: ça signifierait que je suis bien sage et bien gentille…J’ai un sourire au coin des lèvres.

Pourtant, des années plus tard, je sais que le sourire n’est que rictus, que le regard est falsifié et que la gentillesse apparente est bombe à retardement: j’ai déjà la haine.

J’ai pourtant fait tous mes devoirs, je suis douée en français, j’ai lu Le Roman de Renart, j’en ai même rédigé une suite, j’ai composé des poèmes, écrit des comptines, joué à l’élastique, aux billes, au foot, appris à faire du vélo et tenir un manche à balai en équilibre sur un doigt. J’ai battu Sonia à la course, été à la piscine, mis du henné sur la tête et sur les mains, cueilli des marrons dans la cour d’école, gagner un carnet à la pêche aux canards de la kermesse et un nounours tout rose à la fête foraine des manouches. 

Mais j’ai la haine,  je ne sais pas pourquoi. Je sais juste que j’ai la haine au coeur et l’âme soucieuse.

2. Ce que la  photo ne dit pas, c’est que je viens tout juste de perdre mon père. « D-C-D » comme ont dit les pompiers à ma mère qui avait bien saisi le sens de ces trois lettres et tout ce que cela impliquait pour une jeune mère de six enfants.

Il est passé, le professeur du samedi matin avec sa moustache : il nous a présenté ses condoléances, il avait encore ce rictus maladroit, et une dent en or quand il ouvrait la bouche.

Tous les samedis matins, il continue de nous faire la leçon, il nous chante des chansons à la gloire du roi Hassan II, il nous apprend l’hymne marocain et nous montre un drapeau sauce ketchup avec une étoile au milieu tout en nous rappelant gentiment sur la carte par un demi-cercle rouge que c’est chez nous là-bas…le Maroc ou  pays de nos pères.

Mais mon père à moi, il est mort pauvre bougre! J’ai bien envie de lui sauter au cou et de le mordre. J’aimerais bien qu’il saigne un peu et qu’il me croit vampire: ça lui passera l’envie de m’emmener au pays…ça pourrait bien le décourager. Rentre chez toi avec ton drapeau rouge et tes photos du roi car chez nous le roi est mort : tous les rois sont des cas pendables selon notre coutume par ici.

Le bougre, il s’en va pas, il persiste et on le retrouve près du bloc, un bâtiment qui sent bon la cuisine de nos mères et des parties de cache-cache. Il se la joue sévère avec sa moustache et ses lunettes sombres. De temps en temps, quand on ose le regarder de près, il a un rictus hideux au coin des lèvres….ça lui donne un air de pervers.

Quand on sait pas lire l’arabe,  il nous tape avec sa baguette, quand on comprend pas, il s’énerve et quand on répond en français, il nous dit que nous, les enfants de France, on n’est pas bien élevés…faudrait qu’on arrête de nous prendre pour des français parce qu’un jour on retournera chez nous, là-bas au pays de nos pères et de nos mères….oui Amen.

Alors, on se laisse un peu faire juste pour qu’il nous lâche les baskets. 

Je l’ai détesté, lui et sa langue de barbare. Charles Martel aurait mieux fait de l‘achever au marteau…

Mais c'est une haine d’enfant…quand j’y pense aujourd’hui je me dis que y avait de quoi devenir schizophrène avec toutes ces histoires. 

Nous, on demandait rien. On savait parler l’arabe, on parlait bien français aussi. On était français, on faisait NOEL on faisait L’AID, on jouait avec tout le monde, sans distinction aucune. Sonia était mon ennemi, Emilie mon amie, Hafida ma fausse cousine et tout le monde appartenait au même quartier, au même bloc, au même stade, à la même kermesse et au même carnaval.

Monique nous donnait des nougats, Le père Creux râlait quand il balayait la cage d’escalier et la Grosse Sylvette nous rendait le ballon quand il atterrissait dans son balcon en meuglant des « sales arabes, rentrez chez vous »; on ricanait, on faisait mine de lui cracher dessus et on rentrait chez nous c’est-à-dire juste en bas de chez elle…

Nos mères nous grondaient, nous donnaient des gâteaux pour calmer la Sylvette. L’incident était clos.

Chez les politiques, on remarque que ceux-là même qui nous sommaient de nous intégrer au mieux en France nous maintenaient dans une culture du retour, à travers les cours d’ELCO.

De manière tout à fait insidieuse, on nous disait qu’on n’était pas tout à fait à notre place naturelle.

Une identité en double: la jonglerie n’était pas toujours évidente: citoyens en devenir d’un côté, sujets du roi de l’autre…

Et quelque soit le choix (si tant est que celui-ci soit possible, si tant est que la question soit si grave que cela)  que l’on faisait, on était, d’un côté comme de l’autre, soumis à un système qu’on ne maîtrisait pas.

Nous étions des objets et on sentait que notre identité allait devenir bien plus tard en France et pour longtemps l’objet d’une instrumentalisation politique permanente…cela s’est vérifié et se vérifie encore.

 

Azade

 

 

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