Tarek Oubrou appelle à la réconciliation

J’ai l’intention de lire son dernier  livre Appel à la Réconciliation mais au vu de sa dernière interview dans l'émission Les Grandes Gueules qu’une personne de qualité  m’a envoyée, je suis un peu perplexe. 

On peut saisir un point de vue théologique intéressant et légitime. 

Revenir à l’intention plutôt qu’à l’apparat et l’ostentation…c’est bien de vouloir réfléchir à une réforme mais dommage que l’on choisisse des exceptions pour en faire une règle générale. Excusez les musulmans d’exister M. Oubrou, vraiment car vous savez que chacun doit pouvoir circuler et vivre librement en France et ce quels que soient son origine ethnique, son appartenance religieuse ou même son degré de "normalité". 

Le problème dans son argumentaire vient, il me semble, de 3 points:  

-il a tendance à vouloir satisfaire au plus grand nombre dans une belle intention sans doute de réconciliation et cela est tout à fait impossible.

-il ne prend pas suffisamment en compte le point de vue des musulmans nés en France et pétris parfois du sentiment du rejet souvent très insidieux

-il ne vulgarise pas suffisamment son propos et ne précise pas l’origine de son point de vue: ça, c’est essentiel car on doit comprendre d’où la parole surgit pour en saisir le sens. 

Pourtant j’apprécie souvent sa pensée assez réaliste et pragmatique. Ouverte aussi. 

Il doit néanmoins faire l’effort d’assumer complètement sa pensée au risque de se perdre lui-même. Ses petites hésitations, ses mimiques aussi me laissent penser qu’il n’assume pas tout à fait son propos. Il se comporte en objet plutôt qu’en sujet et cela me semble vraiment agaçant. Les journalistes n’ont pas hésité à lui rappeler de préciser sa pensée. 

Il est dommage de constater que l’effort des musulmans de France n’a pas été suffisamment mis en valeur dans le débat français y compris par M. Oubrou lui-même. 

On ne s’attache en France qu’à la visibilité de l’Islam: en face on répond par une visibilité qui se confirme encore plus en réactions au rejet. Une visibilité revendicatrice donc parfois jugée excessive:  c’est l’inversion du stigmate qui revendique pour ne pas se soumettre. 

(Nota bene: liste de ce qui est visible en islam et qui semble gêner:  le voile, foulard, burkini des femmes et la tenue en long et en large qui va avec; tenues des hommes en long et en large aussi, barbes en longueur (décidément) , viande halal, rayon ramadan, minarets, mosquées, carrés musulmans dans les cimetières….)

L’opinion publique et les médias ne valorisent pas assez ou ne montrent pas suffisamment les musulmans de France qui ont réussi une intégration sans pour autant quitter leur religion. Ils sont musulmans, pratiquent leur religion et de temps en temps cela est visible. 

C’est un constat qui a fait beaucoup de dégâts psychologiques et explique aussi en  partie le phénomène de radicalisation. 

On regrette que le propos Oubrou réponde à une certaine complaisance vis à vis d’un certain rejet français. Il parle de « réconciliation » comme si les musulmans étaient des instigateurs de violence: il entre ainsi sans difficulté et totalement librement dans l’amalgame complet que, pour le coup, il alimente encore. Il demande une certaine "pudeur" des musulmans en renvoyant encore les stigmates accusateurs sur ceux qui n’ont rien fait. Chevènement l’avait fait juste avant en leur demandant d’être discrets! Rien que ça…

C’est une insulte pour des musulmans qui sont tout autant victimes des attentats perpétrés en France. 

C’est une insulte pour ceux qui ont aussi perdu des proches. 

C’est une insulte enfin pour toute la France tolérante et qui n’adhère pas à ce préjugé et cet amalgame. 

La paupérisation du discours, la simplification de l’argumentaire me paraît le pire dégât que la France est en train de commettre dans cette affaire de l’Islam de France. 

Alors oui, Tarik Oubrou est un imam au sens où il guide la prière dans une mosquée mais il ne correspond en rien à l’imam au sens canonique puisqu’il s’est fait tout seul. Il le dit lui-même: 

« Je suis autodidacte, je me suis formé tout seul. » En ce sens, Montaigne aussi est un Imam. 

Que les pseudo-imams opportunistes quittent les bancs! N’est pas imam qui veut, il y a nécessité d’une formation solide avec un cahier des charges clair: c’est sur cela que l’état devrait travailler en concertation avec un groupe de réflexion et d’imams de tous les bords et de toutes les sensibilités. Quels prescripteurs définissent un imamat français? C’est une question essentielle pour une réflexion collégiale de qualité. 

Soyons sérieux et rigoureux s’il vous plaît car dans le cas contraire, c’est toute la réflexion menée dans les sommets de l’état qui va se voir décrédibiliser totalement. Il y aura alors une institution-coquille-vide et pleine de promesses non tenues: il faut croire que cela est devenu habituel en France. Qui s’en plaindra? Du moment que les apparences sont maintenues et l’opinion rassurée. 

 On doit donc rappeler- et cela M. Oubrou le fait partiellement- que: 

  1. La liberté religieuse est un principe de notre constitution 
  2. A l’intérieur même des pratiques, chacun est libre de choisir la mouvance qu’il souhaite ou qu'il rejette (l'islam est un éventail de réflexions et de principes qui ne se réduit pas à la parole promise par un CFCM ou un UOIF)
  3. Il faut revenir au juste milieu des pratiques et cela passe aussi par un rééquilibrage en France dans la façon dont on traite les musulmans: l’espace médiatique montre malheureusement que l’heure est du côté de l’acharnement et de l’intolérance (les musulmans en ont juste un peu par dessus la tête...)
  4. Le fait religieux s’inscrit dans un cadre laïc en France qui sépare clairement l’état et les Eglises.  On doit donc aussi et à tout prix préserver cela sinon on discrédite à la fois le religieux (qui ne respecterait pas les lois étatiques) et l’état lui-même qui ne respecterait pas son propre principe de laïcité. 

Donc, et pour finir, le point de vue Oubrou est positif car non dénué d’intérêt: c’est une argumentation intelligente qui ouvre la voie à la discussion, au dialogue entre pairs, à la remise en question, à l’auto-critique. Il doit juste éviter de dire qu’il est imam car il tend à créer la confusion: en français: un imam, un théologien, un scientifique etc…doivent être séparés dans la terminologie afin d’assurer plus de clarté au propos. 

Mais c’est aussi un point de vue partiel qui propose une vision complaisante à l’égard de l’institution, voire une vision néocolonialiste car il se pense encore comme nouvel arrivant: il pense l’islam comme la religion nouvellement accueillie: ça fait quand même un petit moment que ça dure...

Par cela même, Oubrou inverse le stigmate et se retrouve dans une rhétorique du dominé face au dominant, du complexé face au confiant, du colonisé face au colon. 

No more comment…/…

 

Azade

 

 

 

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