Erasmus a cette année 30 ans. Fruit d’une initiative venue, au départ, du terrain, de la volonté de quelques enseignants d’échanger leurs étudiants, ce programme européen, en s’institutionnalisant, en élargissant ses domaines d’intervention, a permis à quelque 3 millions d’étudiants de se former en voyageant à travers toute l’Europe. Au-delà de l’aspect purement utilitaire, à visée professionnelle, Erasmus mérite également considération comme symbole d’une collectivité éducative qui dépasse les frontières et les identités nationales. Langues, cultures, histoires, modes de vie et de pensée : rien de rédhibitoire, rien qui interdise de vivre ensemble, de se sentir membre d’une même communauté. Avec, en prime, un million de bébés Erasmus nés d’amours transfrontaliers, cette réalité européenne vient comme un heureux démenti au discours frileux, méfiant, haineux qui fait office de prêt-à-penser politique en cette sinistre campagne électorale.

De fait, sur l’Europe, les critiques et les anathèmes sont d’autant plus faciles que ceux qui les lancent ne se donnent jamais la peine de les expliciter, confondant en un grossier amalgame Europe et UE, Europe et globalisation, Europe et grand capital. Pour mettre fin à tous les maux présents et s’assurer des lendemains qui chantent, il suffirait donc, comme le prêchent les tribuns toutes tendances confondues, de  « sortir des traités… de l’UE… de l’Europe » pour s’en remettre à la souveraineté populaire qui, selon eux, ne peut se concevoir que nationale. Pourtant, de quelque côté qu’on tourne la chose, on est bien forcé d’admettre que les différentes institutions européennes émanent toutes des autorités nationales représentatives des différents électorats et qu’en conséquence les décisions prises à Bruxelles ont donc plus à voir avec la défense des intérêts locaux, particuliers, de clientèle, qu’avec on ne sait trop quel complot supranational. C’est également oublier un peu vite que c’est bien la France qui a envoyé au Parlement européen la plus forte représentation d’extrême-droite et que, dans ces conditions, plutôt que d’imputer ses propres difficultés à l’Europe, aux voisins, aux réfugiés, aux immigrés, il serait sans doute plus honnête que l’électeur reconnaisse ses mauvais choix, ses erreurs de jugement.

« Est-ce « Bruxelles » l’exploiteur, ou plutôt le citoyen-consommateur dont les habitudes et les caprices ne trouvent leur satisfaction qu’à travers la spoliation de millions de travailleurs en Afrique ou en Asie ? Et qu’on le veuille ou non, dans les pays réputés riches, la paupérisation, la précarisation de larges couches de la population sont le résultat de politiques menées délibérément par les dirigeants de chacun des états « démocratiquement » élus, le plus souvent sans beaucoup de discernement, ce que permet, justement, un système abusivement qualifié de démocratique qui donne à de prétendus citoyens - qui ont d'ailleurs fait l'objet d'un tri préalable - l’illusion de maîtriser leur destin » (Sur ce blog, 25/06/2016 : Brexit, l’arnaque souverainiste).

Avec un peu d’imagination et de courage politique, Erasmus pourrait très bien préfigurer ce qui deviendrait à terme une Europe de l’éducation ou plutôt une Europe éducative, non pas par une homogénéisation des différents systèmes éducatifs – ce qui n’est pas ici essentiel, même si un rapprochement ne peut pas faire de mal – mais comme un espace éducatif dans lequel l’échange, l’ouverture aux autres, la tolérance seraient considérés comme des valeurs fondatrices, à mettre prioritairement en œuvre. Un objectif qui pourrait passer par la mise en réseau systématique de tous les établissements scolaires, par la généralisation des échanges et des séjours intra-européens à tous les niveaux de la scolarité mais aussi par la mise au rancart de l’enseignement des histoires nationales notamment dans des pays comme la France où il reste encore prédominant. Si, à la fin de la scolarité obligatoire, toute une classe d’âge avait eu l’occasion de passer une année en dehors de son pays d’origine, il est probable que les mentalités, à terme, s’en trouveraient changées : car il ne s’agirait pas, dans cette optique, de créer une nouvelle identité collective mais plus précisément, de dépasser cette notion très artificielle et pourtant fortement ancrée dans l’imaginaire - précisément parce qu’enseignée à l’école sous sa forme nationale – qui légitime les barrières, renforce les frontières et contribue à laisser des milliers de migrants mourir à nos portes.

Contrairement à ce que réclament nombre de politiciens inconscients, la question n’est pas de « sortir de l’Europe »,  mais plutôt de sortir des représentations identitaires qui portent en germe une bonne partie des désordres qui secouent le monde.

Un objectif dans lequel l’école a son rôle à jouer.

« Ne soyons plus Anglais ni Français ni Allemands. Soyons Européens. Ne soyons plus Européens, soyons hommes. Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie » (Victor Hugo, Choses vues, 1846)

 

 

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Tous les commentaires

Oui, mille fois oui.

Et dans le même esprit, élargissons ce programme européen aux apprentis !

Le cadre des diplômes LMD permet aux étudiants de se former et de se qualifier dans un parcours européen. Un cadre européen peut-il être donné aux métiers d'application?  Après tout,  Erasmus  propose aux bacheliers ce que le compagnonnage organise depuis des siècles. À quand un Tour d'Europe pour prolonger les Tour de France, et autres Wanderschaft des compagnons?