Un professeur des écoles suspendu « pour atteinte au principe de laïcité » : il n’a pas fallu davantage que la dénonciation d’un anonyme et courageux « collectif de parents » accusant l’enseignant d’avoir lu des passages de la Bible en classe pour que l’inspection académique de l’Indre, toutes affaires cessantes, prenne cette mesure, « à titre conservatoire », précisant, un brin jésuite, qu’il « ne s’agit pas d’une sanction ».  Une réactivité qui n’a généralement pas cours dans les affaires de pédophilie - il faut croire que l’EN a ses priorités – et qui tranche avec le profil bas adopté comme à leur habitude par les syndicats enseignants. Cette curieuse histoire appelle quelques remarques.

En premier lieu, on peut s’étonner de ce que la référence à la Bible suscite un tel remous alors que sa présence dans le cursus scolaire est spécifiquement prévue par les textes règlementaires, et de longue date, notamment dans les programmes officiels du cycle 3 où il s’agit de « découvrir différents récits de création appartenant à différentes cultures » et plus spécialement, en relation avec le programme d’histoire de 6e (thème 2, « croyances et récits fondateurs dans la Méditerranée antique »), « un extrait long de la Genèse dans la Bible (lecture intégrale) ».

Tout autant remarquable, le mode opératoire de l’administration : lettre anonyme suivie d’une inspection puis, dans la foulée, d’une sanction, car il faut bien appeler un chat un chat. Dans une petite commune rurale, on imagine d’ici la méfiance, les soupçons, les ragots, qui ne manqueront pas d’entourer l’enseignant à son retour. S’il revient. La présomption d’innocence et les grands principes du droit que les élèves sont censés appréhender à travers l’EMC sont décidément à géométrie variable.

Plus fondamentalement enfin, dans le contexte actuel, cet incident dépasse très largement le fait divers pour éclairer d’un jour particulier non seulement l’ébouriffante hystérisation qui entoure désormais tout ce qui se rapporte de près ou de loin à la laïcité mais surtout l’arbitraire, la brutalité d’une administration - celle de l’EN - et ce sentiment de panique qui semble tétaniser ses fonctionnaires quand il s’agirait de réagir par soi-même et de prendre ses responsabilités. Quels que soient les reproches auxquels l’enseignant se serait éventuellement exposé – mais là encore, le culte du secret prime sur une approche rationnelle – rien ne justifie la disproportion entre la mesure infligée et la nature des faits. Rien ne justifie qu’à aucun échelon de la hiérarchie, il ne se soit trouvé personne pour considérer le ridicule de la situation. A travers cette pantalonnade, l’EN montre une nouvelle fois son incapacité à considérer ses personnels autrement que comme des subalternes à surveiller, à réprimander, à punir, en un mot à infantiliser. Un mode de fonctionnement certes traditionnel à l’EN mais qui s’est singulièrement renforcé depuis deux ans avec la dérive identitaire et sécuritaire imposée par le pouvoir politique au système éducatif ; un état des choses dont, incontestablement, semblent s’accommoder nombre d’enseignants  qui, dans leur travail quotidien et leurs relations avec les élèves persistent à confondre autorité et obéissance.

La mise au pas de la fonction publique et des services publics figure en bonne place dans le projet de l’extrême-droite : la peur du chef étant la matrice de tous les régimes autoritaires, on peut légitimement s’inquiéter de ce qu’elle soit aussi présente à l’EN.

 

 

 

 

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