Gilets jaunes et violences policières : une indignation sélective

Les violences policières ne sont pas une chose nouvelle ; pourtant, ces dernières semaines, le thème des violences policières fait l’objet d’une singulière attention, d’un intérêt, suspect, qu’on ne soupçonnait pas jusque-là et c’est cette nouveauté qui interpelle.

Les violences policières ne sont pas une chose nouvelle ; elles sont même, pourrait-on dire, une vieille tradition républicaine, étroitement liées à l’histoire d’un régime politique qui, pour diverses raisons, n’a jamais su gérer pacifiquement la contestation, une contestation qui, de son côté a très souvent développé un goût immodéré pour la violence verbale et physique. Pourtant, ces dernières semaines, le thème des violences policières fait l’objet d’une singulière attention, d’un intérêt, suspect, qu’on ne soupçonnait pas jusque-là et c’est cette nouveauté qui interpelle.

Suspect, car cette émotion quasi générale, feinte ou réelle et l’écho politique et médiatique qui l’accompagne (la droite sarkozyenne indignée…), on n’en trouve nulle trace dans le désintérêt, la passivité qui, de façon habituelle, entourent le sujet. Nulle trace également dans les enquêtes d’opinion montrant toutes un attachement massif de la population aux forces de l’ordre, traduisant un consentement tout autant massif aux méthodes et dispositifs habituels, aujourd’hui pointés du doigt.

Suspect, surtout, car l’indignation présente, eu égard à la nature du sujet, paraît étrangement sélective. En 2016, l’ACAT publiait un rapport d’enquête « sur les violences policières en France ces dix dernières années qui montre qu'il existe de graves défaillances dans les enquêtes administratives et judiciaires effectuées à la suite de plaintes pour violences policières, et souligne le lourd bilan humain de l’utilisation de certaines armes (Flashball, Taser) et techniques d’interpellation » (1). Autant qu’on s’en souvienne, ce rapport fouillé, honnête, n’avait à l’époque guère suscité la curiosité de l’opinion publique, des politiciens, des médias (y compris de Mediapart, qui se rattrape avec fougue aujourd’hui…). Mais surtout ce rapport, chiffres et exemples à l’appui, dénonçait le fait que les victimes des violences policières étaient « essentiellement des jeunes et des personnes issues des minorités visibles. » Des jeunes et des personnes des minorités visibles : autrement dit les absents des rassemblements de gilets jaunes dont les participants – même si cela chagrine nombre de commentateurs – ont quasiment tous la peau claire… et bien souvent les cheveux blancs. De fait, dans une débauche de drapeaux tricolores et de symboles identitaires, aux accents répétés de la Marseillaise dont on peine à saisir la connotation révolutionnaire, ce sont bien des Français de souche qui, chaque samedi, descendent dans la rue se dégourdir les jambes pour les uns, se défouler pour les autres. Ce sont donc  bien des Français de souche qui se heurtent chaque samedi aux forces de l’ordre et qui, dans la mêlée sont parfois la cible de violences policières. Et si la présente stigmatisation des forces de l’ordre est tellement équivoque, ce n’est pas tant pour la nature des faits incriminés – d’une triste banalité dans ce pays – que parce qu’ils touchent des gens qui en sont habituellement à l’abri et rarement préoccupés par les abus de droit qui ne les visent pas personnellement. Une indignation sélective – dont les considérations racistes, du moins chez certains, ne sont pas absentes – qui ne met pas sur le même niveau les coups reçus par un gilet jaune et les violences et les humiliations quotidiennes vécues dans certains quartiers par les Noirs et les Arabes.

A côté de cette dimension, l’ambiguïté de la dénonciation des violences policières touche également à la nature même d’un mouvement qui revendique la violence comme moyen d’action. Il faut une singulière mauvaise foi et beaucoup d’arrière-pensées pour refuser de voir les conséquences aventureuses contenues dans les mots d’ordre lancés depuis plusieurs mois par les leaders gilets jaunes (car ils existent et pas du meilleur pedigree) : assaut de l’Elysée, insurrection, émeute, occupation incontrôlée de l’espace public, autant d’objectifs clairement assumés qu’il est difficile d’assimiler, comme on peut le lire tous les jours sur Mediapart, à des libertés fondamentales, surtout lorsqu’ils sont le fait d’un nombre peu représentatif de participants mais dont la spectaculaire violence – c’est le but recherché - amplifie l’effet.

Face à la question, bien réelle dans une démocratie même imparfaite, du maintien de l’ordre confronté à un mouvement qui ne se reconnaît aucune autre limite que ses propres pulsions (une conception de l’action politique pas spécialement démocratique), les thuriféraires des gilets jaunes font preuve d’une complaisance et/ou d’un aveuglement consternants. Alors que la société civile et le monde du travail refusent massivement de se laisser embarquer dans une très imaginaire convergence des luttes, il est clair que d’un climat de violence, d’intimidation, entretenu depuis plusieurs mois par un mouvement bien davantage populiste que populaire, ne sortiront pas des lendemains qui chantent.

 

(1) - voir le rapport et la note de blog que je lui avais consacrée

 

http://journaldecole.canalblog.com/

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