Incontestablement, la rencontre quotidienne d’un abonné avec Mediapart ne va plus de soi. Ou plus précisément, si de nombreuses rubriques conservent leur intérêt, si le club est toujours l’occasion d’échanges et de découvertes, par contre, dans la couverture de la campagne présidentielle, quelque chose s’est passé, quelque chose s’est cassé.

Au-delà de la question assez futile de savoir s’il existe une ligne officielle en la matière, si Mediapart vote Mélenchon, Hamon, Macron ou Ducon, le problème est survenu avec l’arrivée massive de commentateurs auxquels le versement de la modique somme de 9 euros mensuels donne le droit de se considérer comme les maîtres du lieu, de faire du lieu en question une chapelle consacrée à la dernière incarnation de Dieu sur Terre, ou à son hologramme, Mélenchon. Commenter un article est certes un droit compris dans l’abonnement mais on voit bien qu’il s’agit ici de tout autre chose. En premier lieu parce que les commentaires, postés par centaines, vont pratiquement tous dans le même sens, cherchant à donner l’illusion trompeuse d’une unanimité factice, que les résultats électoraux ne viendront évidemment pas confirmer. Ensuite, parce que quelque chose cloche dans la formulation de ces commentaires : stéréotypés, simplistes, caricaturaux, souvent ampoulés, tellement boursouflés qu’on se demande parfois s’ils ne sont pas rédigés au second degré. Un manque flagrant de spontanéité, de naturel qui renvoie nécessairement à une matrice commune, à un rédacteur en chef unique - c'est une image - ou plus exactement à une cellule de communication au service du grand chef. Jusque-là rien de bien original sinon que la presse en ligne se voit ainsi tenir – à son corps défendant ? -  le rôle qui était traditionnellement l’apanage des tracts électoraux.

Mais ce qu’il y a de plus ennuyeux et d’indéfendable, c’est le sort réservé dans ce fil qui n’est plus de discussion au commentateur qui, par malheur, se proposerait de défendre un point de vue différent. Cet inconscient, insensible à la voix de son maître, se voit alors immanquablement pris à partie à travers sa propre personne, grossièrement insulté, injurié, dans une prose agressive qui a surtout pour fonction de délégitimer sa parole. Dans le cadre d’une campagne électorale, on en arrive ainsi, subrepticement à quelque chose qui ressemble à une tentative d’infiltration, de noyautage d’un journal, ce qu’on appelait autrefois dans certains milieux politiques, de l’entrisme. Innocemment, je croyais la chose disparue.

De manière très significative, la brutalité de la manœuvre fait écho à la brutalité du projet politique que l’on prétend défendre et surtout celle de son initiateur. Car même si l’on a pris l’habitude, toutes ces années, de voir le débat politique s’engluer dans le populisme, il est indéniable que celui défendu par Mélenchon n’a, sous cet aspect, rien à envier au projet de l’extrême-droite dont il n’est d’ailleurs pas l’adversaire mais, comment dire, une simple variante, une sorte de remake. Ce n’est ainsi pas un hasard si, dans les meetings de Mélenchon, qui n’hésite pas à mettre en avant son « attachement charnel à la nation », l’agitation frénétique des drapeaux français et la Marseillaise ont définitivement pris la place du drapeau rouge et de l’Internationale, ce changement dans l’ordre symbolique faisant ici référence au remplacement, dans le programme, de la question sociale, de la justice sociale plus précisément, par des considérations identitaires. Boucler les frontières, sortir de l’Europe, est effectivement plus facile que de travailler à rendre la société plus juste. Encaserner les jeunes, un objectif plus simple à atteindre que de réduire le chômage des jeunes. Mais Le Pen ne dit pas autre chose.

Impressionner à défaut d’argumenter, intimider à défaut de convaincre : de fait, les meetings de Mélenchon donnent l’image d’un individu à l’ego surdimensionné, ce qui est assez courant dans la profession mais surtout, et plus inquiétant, dérivent dangereusement vers un culte de la personnalité guère en adéquation avec ce qu’on serait en droit d’attendre d’un débat démocratique. Nombre de commentaires, postés sur Mediapart, surfent sur une sorte d’exaltation irrationnelle, quasi religieuse et qui, comme dans toute religion, excluent toute forme de contestation. Mais lorsqu’un prédicateur égaré en politique se met en tête de conduire « son » peuple sur la voie du salut, ça se termine généralement mal.

 

 

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