Le FN peut-il réussir une percée électorale dans le monde de l’enseignement ? Au-delà de l’autosatisfaction bruyamment affichée par le collectif Racine, il est de fait que son programme éducatif (1) - qui n’a rien de révolutionnaire, se gardant bien d’effaroucher l’électeur potentiel - distille plutôt comme un air de déjà vu, déjà entendu.

« L’Ecole de la République est aujourd’hui en grand péril : elle ne remplit plus sa mission la plus essentielle, celle de permettre à chaque enfant de France, selon ses talents et ses mérites, de trouver sa juste place dans la société, en assurant, par la perpétuation de l’excellence française, l’avenir de la Nation. Cette situation est imputable à près d’un demi-siècle de contre-réformes inspirées par l’idéologie permissive héritée de Mai 1968, par des théories pédagogiques aberrantes, et par les dogmes euromondialistes appliqués aux politiques éducatives. »

En quelques mots, tout est dit : puisque l’apocalypse, c’est aujourd’hui, puisque les coupables sont dénoncés, il n’y a plus qu’à passer au « redressement » de l’école, à partir de quelques mesures dont certaines ne devraient guère poser de difficultés d’application… et pour cause, vu la place qu’elles occupent déjà, de longue date, dans les préoccupations de l’Education nationale.

Le roman national au cœur des préoccupations du FN… et de l’EN

Ainsi, parmi les propositions du FN, l’enseignement de l’histoire de France reflète la place centrale qu’occupe la nation dans l’imaginaire d’extrême-droite, un enseignement « qui retrouvera sa place au cœur de l’apprentissage (…) à partir de la chronologie et de figures symboliques qui se gravent dans les mémoires. » Au cœur de l’apprentissage ? Mais n’est-ce pas déjà le cas aujourd’hui, notamment à l’école élémentaire (cycle 3), avec un enseignement de l’histoire étroitement délimité et structuré autour du « temps des rois », du temps de la « république » ?  Dans un contexte politique où les considérations identitaires gangrènent en profondeur le débat public, au point d’occulter tout le reste, le choix d’un recentrage national imposé par les pouvoirs publics dans le cadre de la rédaction des programmes d’histoire (printemps 2015) révèle avec le FN une proximité qui n’est pas que de façade. C’est Hollande qui assigne à l’enseignement de l’histoire la fonction de « rappeler les heures glorieuses de notre passé ». Mais aussi NVB qui impose au Conseil supérieur des programmes  sa volonté de « mettre [dans les programmes] ce qui fonde l’identité de la France (…) L’enseignement de l’histoire doit bien être un récit qui raconte notre appartenance à la communauté nationale (…) ». Deux voix officielles qui sont comme un écho aux convictions jamais démenties du FN en matière d’enseignement de l’histoire : « L'enseignement de l'histoire doit […] renouer avec le roman national, qui doit y occuper une place centrale. L'une des finalités de l'école est en effet de donner aux enfants de France des raisons d'être fiers de leur pays, et elle doit tout autant remplir une fonction assimilatrice, ce qui exige que tous les jeunes Français puissent se reconnaître dans une histoire commune. » (Philippot, vice-président du FN… dans un cordial entretien avec Brighelli (2).

Parce qu’elles touchent aux notions d’identité, de communauté, de société, les affinités entre l’extrême-droite et les programmes scolaires ne sont pas anecdotiques, ni sans conséquences, dans une période où l’EN s’empêtre bien inconsidérément, sans débat public, dans une surenchère patriotique dont on ne voit pas la fin : après le verrouillage des programmes d’histoire, après le déploiement du drapeau tricolore dans les établissements, après l’apprentissage obligatoire et renforcé de la Marseillaise, après la sacralisation de la république, après l’instrumentalisation de la laïcité, on peut légitimement s’inquiéter de ce que certains choix faits par l’EN ne s’écartent pas fondamentalement des options traditionnelles de l’extrême-droite.

La grande arnaque des identités collectives

Histoire commune, communauté nationale, fierté nationale, intégration : faut-il croire que ce vocabulaire n’aurait pas le même sens au FN que dans une salle de classe ? Que le sang impur qui abreuve les sillons se verrait miraculeusement chargé dans la bouche des écoliers de valeurs civiques et morales qu’il n’aurait plus dans un meeting d’extrême-droite ? Dans les deux cas, pourtant, ce vocabulaire ambigu renvoie immanquablement à une même croyance, une même illusion : celle d’une communauté de peuple d’origine homogène, quasi ethnique, perpétuellement menacée de disparaître sous le coup d’invasions étrangères, barbares autrefois, immigrés et réfugiés aujourd’hui. L’indifférence au monde, la grande peur des migrants, la fermeture brutale des frontières, les milliers de réfugiés noyés à nos portes, sous nos yeux : tout cela n’a-t-il vraiment aucun rapport avec le roman national dont le but est de faire croire aux enfants des écoles qu’ils descendent en droite ligne des Mérovingiens, des Capétiens ou de prétendus « héros » dont il faudrait conserver la mémoire et préserver l’héritage ?

Prétendre que la vie collective ne pourrait se construire que dans le cadre artificiel de la nation, que toute autre forme de vie en groupe serait la marque du « communautarisme », relève certes des principes fondamentaux de l’extrême-droite mais l’incrustation de cette escroquerie dans l’opinion publique et le débat politique est inséparable de la légitimité que lui apporte à l’école la  promotion d’un patriotisme remis au goût du jour précisément au moment où ce type d’identification montre toutes ses limites et tous ses vices : la stigmatisation de l’immigré et de ses descendants, la peur de l’étranger, le repli derrière les frontières, le recours irréfléchi à la guerre, ou encore l’incapacité à comprendre le monde dans sa globalité et donc à inventer de nouvelles relations entre ses composantes. L’identité se référant par principe aux individus considérés dans leur complexité, leur intimité, vouloir lui adjoindre une composante collective est non seulement peu légitime, mais souvent aventureux, comme le montre l’histoire des régimes totalitaires dont on sait quels usages ils ont fait de la défense des prétendues « identités collectives ».

Que certaines valeurs soient partagées en commun par le FN et une partie encore plus large de l’opinion publique, avec l’école comme terrain d’expérimentation, n’est pas à vrai dire une chose nouvelle : une conception de la discipline réduite à de simples exigences d’obéissance, une incapacité maladive à imaginer une forme d’intégration au groupe, de vie en société, qui s’épanouisse en dehors du cadre national, la morale ramenée à des leçons de morale, une conception intolérante de la laïcité, la nostalgie d’un prétendu âge d’or scolaire qui n’a jamais existé, le refus de prendre en considération la composante sociale de l’échec ou de la réussite scolaire, tout ceci se retrouve, à des degrés divers, sur un très large éventail politique.

Reste que pour l’enseignant, pour l’éducateur, c’est la salle de classe, l’établissement qui restent les lieux privilégiés de socialisation des enfants et que pour les ouvrir aux autres et au monde, la pratique quotidienne de l’entraide, de la coopération, le souci des plus petits et des plus faibles sont potentiellement plus riches d’avenir que le recours aux vieilles chimères identitaires.

 

(1) - Pour une analyse exhaustive du programme en question : http://www.visa-isa.org/content/fn-et-ecole-les-100-propositions-du-collectif-racine et sur ce blog : https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/130117/une-societe-mise-au-pas-le-projet-educatif-du-fn

(2) - http://www.lepoint.fr/invites-du-point/jean-paul-brighelli/brighelli-fn-le-programme-de-philippot-pour-l-ecole-et-l-universite-30-09-2015-1969274_1886.php

 

La présente note de blog est initialement parue dans le dernier numéro de "N'autre école", la revue de Questions de classes : "Education contre extrême(s) droite(s)". Un numéro d'une urgente actualité.

 

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