Blanquer : néolibéral ou plutôt national-autoritaire ?

Souvent qualifiée de "néolibérale", la politique de Blanquer n’a pourtant rien de fondamentalement nouveau ni même de libéral, s’inscrivant plutôt dans la vieille tradition centralisatrice et autoritaire de l’Education nationale, une tradition bien française, républicaine, qualificatif d’ailleurs aussi fumeux que celui de libéral.

La politique de Blanquer comme avatar de la logique libérale, comme l’expression d’un néo-libéralisme mondialisé : un discours à la mode qui permet d’expliquer sans qu’il soit nécessaire d’argumenter longuement les reformes annoncées ou mises en œuvre depuis plus de deux ans à l’Education nationale.  Réforme du bac, de la formation et du métier des enseignants, instruction obligatoire à 3 ans etc : autour du ministre, toute une équipe s’attacherait, dans l’ombre, à donner corps aux préconisations de la Banque mondiale, de l’OCDE, de l’UE, visant à réduire le plus possible l’intervention de l’état, à en transférer les attributions au « marché », pour, finalement, faire du savoir une marchandise comme les autres.

Dans cette optique, l’individualisation des parcours scolaires, la mise en concurrence des établissements, une logique managériale forcenée, une baisse des financements publics seraient quelques-uns des outils privilégiés pour réaliser ce grand rêve néolibéral : adapter l’école aux lois du marché.

La rhétorique est d’autant plus facile qu’on ne s’est guère jusqu’à présent soucié de définir le néo-libéralisme autrement que par quelques formules  qui relèvent davantage de l’auto-conviction que de l’analyse  - le néolibéralisme étant par principe l’incarnation du mal, tout ce qui est mal ne peut être que néolibéral. Ainsi, le chômage, les inégalités sociales, le réchauffement climatique, l’extinction des espèces etc et, bien sûr, la politique éducative sont autant de conséquences d’un néolibéralisme mondial. En réalité, par bien des côtés, la politique de Blanquer n’a rien de fondamentalement nouveau – elle sent même souvent la naphtaline – ni même de libéral, s’inscrivant bien plutôt dans la vieille tradition centralisatrice et autoritaire de l’Education nationale, une tradition bien française, républicaine, qualificatif d’ailleurs aussi fumeux que celui de libéral.

Loi sur l’école « de la confiance » (sic), réforme du bac, instructions renforcées pour le primaire : les décisions emblématiques prises depuis deux ans et demi, loin de « libéraliser » le système, ont surtout pour effet d’en accentuer la dimension bureaucratique et étatique, d’autant plus qu’elles n’ont fait l’objet d’aucune concertation sérieuse avec les intéressés. L’obligation d’instruction pour les 3-6 ans (même si elle était déjà effective depuis de nombreuses années) ou de formation pour les 16-18 ans est dans la droite ligne de l’état éducateur héritée du 19e siècle (en bien comme en mal). Quel meilleur exemple d’un contrôle accru de l’administration que les épreuves communes dites « de contrôle continu » (E3C), mesure phare de la réforme du bac, qui dénature le principe même du contrôle continu pour renforcer celui du ministre sur la marche de l’enseignement ? Ou encore la publication par le ministère d’un guide officiel pour enseigner la lecture et l’écriture au CP et son corollaire, la multiplication des évaluations normatives en primaire ? La détestation de la liberté pédagogique affichée par Blanquer, le poids accru des bureaux et d’une hiérarchie toujours plus pesante peuvent difficilement passer pour la marque d’un libéralisme décomplexé. Quant à l’autonomie des établissements, élément de langage mis en avant dans les discours plus que mis en œuvre, il peine à dissimuler sa véritable fonction : soumettre encore davantage les enseignants à l’autorité d’un chef d’établissement lui-même toujours plus soumis à l’autorité centrale…

Parallèlement à la mise en place d’une surveillance accrue sur la marche de l’ensemble du système, se traduisant par un interventionnisme pointilleux et abrutissant, le ministre s’est doté d’instances inféodées chargées de mettre en œuvre ou de faire appliquer ses choix : l’expertise indépendante du CNESCO confiée à un Conseil d’évaluation de l’école (CEE) dont il nomme 10 membres sur 14 ; un Conseil supérieur des programmes (CSP) épuré sous la direction d’une présidente aux ordres ; un conseil scientifique hors sol et sans légitimité ; sans oublier un Conseil des « sages » (sic) de la laïcité dominé par les représentants d’une laïcité rigide et intolérante conforme aux vues du ministre en la matière. Un verrouillage à tous les étages, complété, au moins symboliquement, par l’exigence d’« exemplarité » imposée aux enseignants par la dernière loi sur l’école (juillet 2019).

Dans ces conditions, non seulement l’affirmation d’un désengagement de l’état attendu d’une politique néolibérale paraît singulièrement fragile mais elle entre en contradiction flagrante avec cette autre caractéristique du dirigisme ministériel : sa dimension identitaire, sa forte connotation nationale, qui ont pris ces dernières années une importance hors norme, tout spécialement à travers l’instauration d’un service national universel (SNU), forme à peine édulcorée d’un véritable encasernement imposé aux élèves de 15-16 ans, un dispositif qui, en dépit de sa brutalité, des valeurs douteuses qu’il véhicule, en dépit également de son coût budgétaire (2, 5 à 3 milliards d’euros par an), n’a pas suscité d’opposition marquante sur le terrain. Un peu comme s’il s’agissait de remettre au goût du jour une vieille tradition nationale et autoritaire.

Rapportée au temps long ou moyen de l’histoire du système éducatif, la politique de Blanquer n’a sans doute rien de spécifiquement nouveau (encore moins d’historique, contrairement à l’image qu’il cherche lui-même à en donner…) : son autoritarisme (le contraire de l’autorité), son incapacité à écouter, son absence totale d’empathie et de respect, sa conception réductrice du service public confondue avec l'exigence d'obéissance de ses agents, ne tranchent pas fondamentalement avec les méthodes de ses prédécesseurs, s’inscrivant au contraire dans une tradition centralisatrice, abusivement étatique, qui remonte à loin et qui n’a été que rarement remise en question.

Trop orgueilleux pour se remettre en cause, Blanquer est peut-être simplement plus imprudent, ce qui n’est pas suffisant pour en faire un prototype du néolibéralisme. Mais il est vrai que la critique du néolibéralisme, de l’OCDE, de l’UE, du processus de Bologne etc – toujours la main de l’étranger – dispense d’avoir à s’interroger sur ses bonnes vieilles traditions nationales.

 

 

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