L'armée, la guerre : tabous français entretenus par l'école

Fête nationale, fête militaire, fête guerrière : la présente édition n’a pas dérogé à la règle qui veut que la nation française trouve à s’incarner principalement dans l’armée, dans la guerre. Une dérive confortée par une certaine histoire scolaire qui sacralise la guerre.

Fête nationale, fête militaire, fête guerrière : la présente édition n’a pas dérogé à la règle qui veut que la nation française trouve à s’incarner principalement dans l’armée, dans la guerre. Et comme si les parades militaires, les hymnes et les drapeaux ne suffisaient pas, des annonces politiques sont venues renforcer cette identification que personne, ou quasiment, ne semble vouloir remettre en cause.

L’armée : un tabou français

Dans un contexte de réduction drastique des déficits publics, la hausse annoncée du budget militaire (de 32, 7 milliards d’euros en 2017 à 34, 2 milliards en 2018, 50 milliards prévus pour 2025) est franchement indécente. Parallèlement, les budgets sociaux sont sévèrement attaqués : par exemple, les dépenses pour l’enseignement supérieur et la recherche se voient amputées de 331 millions d’euros, celles de l’enseignement scolaire de 81 millions d’euros. Des sommes d’ailleurs bien insuffisantes pour couvrir les frais d’entretien du Charles-de-Gaulle (un rafistolage à 1, 3 milliard d’euros) mais les hôpitaux, les transports, l’environnement, le logement, et généralement tout ce qui touche au quotidien des habitants seront mis à contribution. Réduire les déficits, certes, mais à condition de ne pas toucher au sacro-saint budget militaire qui dévore à lui tout seul près de 2 % du PIB du pays. Manipulés par les discours catastrophistes émanant des autorités militaires et de pseudo spécialistes, l’opinion publique a-t-elle conscience que la France est en Europe, après la Russie, le pays qui dépense le plus pour faire la guerre, au 5e rang mondial pour le budget militaire ? Et que, malgré le prétexte avancé de « guerre au terrorisme », ces dépenses surréalistes ne permettent même pas de protéger les populations d’une poignée de terroristes ?

Quelques manifestations publiques contre la venue de Trump à Paris ou contre la réforme du code du travail mais personne n’est descendu dans la rue pour dénoncer le détournement d’une large partie de la richesse publique à des fins guerrières. Silence assourdissant également, pendant les dernières campagnes électorales : autour de « notre » armée, de « nos » soldats, la question militaire fait l’objet d’un consensus qui transcende les clivages politiques. Pas de débat public : à la place, une rhétorique qui tient de la croyance, voire de la pensée magique, des rituels quasi religieux comme ceux du 14 juillet. Bref, un tabou.

A l’école, la guerre sacralisée

Si les raisons de cet aveuglement si peu rationnel sont assurément complexes, sa prégnance dans les  mentalités collectives, ou dominantes, n’est sans doute pas sans rapport avec la fabrique scolaire de représentations, d’imaginaires à visée historique et civique. En cause, notamment, un enseignement de l’histoire principalement centré, surtout à l’école primaire, sur l’histoire nationale et guerrière. Une succession de guerres mais jamais interrogées sur leur sens ni sur leur origine, comme quelque chose d’inévitable, d’inhérent à l’histoire des hommes. Dans le cadre d’une enquête menée auprès de 7000 élèves âgés de 11 à 19 ans (1), Eglantine Wuillot, l’une des co-auteur.es, s’est plus spécialement intéressée à la perception de la guerre par ces derniers. De fait, lorsqu’on leur demande de « raconter l’histoire nationale » - c’est l’objet de cette enquête – leur récit montre la guerre comme le grand « opérateur de l’histoire. » « D’après les récits d’élèves – précise Eglantine Wuillot – la guerre constitue une part notable de la mémoire de peuple français. Elle fonde en quelque sorte l’identité de la France, pays guerrier et victorieux. » Guerrier, certes ; victorieux, c’est déjà plus douteux (qu’est-ce qu’une « victoire » qui se construit sur des monceaux de cadavres ?), la faiblesse de cette approche réside dans le fait qu’à aucun moment les élèves ne sont amenés à se poser sur la guerre les bonnes questions : qui en est responsable ? Qu’a-t-on fait pour l’éviter ? Qui y a vraiment intérêt ? Sacrifier consciemment et volontairement une multitude de vies - celle des enfants, notamment - est-il légitime ? Etc. Dans le cadre d’une histoire scolaire encore trop souvent organisée autour d’une galerie de portraits, « les grands héros de l’histoire de France » continuent de structurer l’imaginaire historique et la formation civique, même si, pour reprendre la formulation de Victor Hugo, « dans bien des cas, le héros est une variété de l’assassin. »

De ces récits d’élèves, image de leur apprentissage, la mise à distance, l’esprit critique sont presque toujours absents. Quoi qu’elle fasse, quelque crime qu’elle commette, la France et son armée sont toujours dans leur bon droit. Stéphane Clerc, autre co-auteur de l’enquête, explique : « S’il existe un fil rouge parcourant l’ensemble du corpus (les récits d’élèves), c’est bien la menace pesant continuellement sur le territoire national (…) Nous sommes alors en présence d’un territoire « envahi », « attaqué », « occupé », « partagé », « divisé », « annexé » etc. En somme, les ennemis de la France, les autres nations - les Anglais et les Allemands principalement – révèlent en négatif les frontières du territoire national. Dans ces conditions, l’Europe est considérée comme un espace hostile (…) Finalement, non seulement le territoire national est-il volontiers présenté comme menacé ou assiégé de l’extérieur, mais la France est bien seule ».

L’armée comme ultime rempart dans un monde foncièrement hostile. Cette conception dominante dans l’opinion publique est effectivement peu propice à une remise en question du rôle de l’armée, de son poids dans l’action politique, de ses privilèges. Il faut du temps pour que les épisodes de Sétif ou du Rwanda, pour n'en citer que quelques-uns, puissent émerger du silence et de la censure et troubler l’éternelle bonne conscience de l’histoire de France. Une bonne conscience que vient encore renforcer l’éducation à la défense, matière scolaire obligatoire dont le but est de « faire comprendre aux élèves que les militaires servent la nation. »

Une éducation à la non-violence, une éducation non violente, une histoire scolaire largement ouverte au monde : ce sont des pistes à creuser pour en finir avec cette fascination morbide de la France pour la chose militaire.

 

(1) Le récit du commun, sous la dir. de Fançoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau, Presses universitaires de Lyon, 2016. Une étude mentionnée sur ce blog ici et .

 

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