Gilets jaunes : des Français très ordinaires. Malheureusement…

Depuis quelques semaines, chercheurs et commentateurs se rejoignent pour donner des gilets jaunes l’image flatteuse d’un petit peuple révolté, humilié, dans la misère, en lutte pour un ordre social et politique plus juste. Une image partielle et partiale de la réalité, sujette à caution, bousculée par un certain nombre d'éléments consciemment ou non laissés dans l’ombre.

Curieux moment que celui où, dans l’actualité, les commentaires l’emportent sur leur sujet d’observation : aujourd’hui, les gilets jaunes parlent moins qu’on ne les fait parler et ce n’est pas sans une certaine gêne qu’on voit se multiplier les interventions émanant de différents milieux intellectuels ou politiques, de chercheurs de toutes obédiences qui, en fait d’analyse, ont surtout tendance à plaquer leurs propres certitudes sur un mouvement dont la nature leur échappe. Dans la posture confortable et un brin condescendante de l’ethnologue au village (ou chez les sauvages), tous ou presque se rejoignent pour donner des gilets jaunes l’image flatteuse d’un petit peuple révolté, humilié, dans la misère, en lutte pour un ordre social et politique plus juste. Une image partielle et partiale de la réalité, sujette à caution, bousculée par un certain nombre d'éléments consciemment ou non laissés dans l’ombre :

- sur l’origine du mouvement, lancé il y a plusieurs mois, non pas pour un monde plus juste mais plus modestement contre les limitations de vitesse et les radars routiers, l’augmentation des taxes sur les carburants venant s’y agréger dans un second temps. Dans cette phase du mouvement, massivement relayée et entretenue par le lobby de l’automobile et de la moto, la critique du rôle de l’état, très réductrice – à travers les mesures de sécurité routière – s’affiche d’abord corporatiste.

- sur la composante incontestablement identitaire des gilets jaunes, observable à travers la présence massive des symboles nationaux (qui n’ont depuis longtemps, plus rien de révolutionnaire), les références à la question migratoire, les manifestations des dernières semaines servant de caisse de résonance aux pires fantasmes sur le pacte de Marrakech.

- sur la représentativité de la contestation dans un contexte plus général et déjà ancien de remise en cause des institutions politiques. Si, de fait, celles de la 5e république ne sont pas un modèle de démocratie, on peut légitimement s’interroger sur la prétention des ronds-points et de Facebook à incarner la volonté populaire. Non seulement les gilets jaunes ne sont ni « les gens » ni « le peuple » mais la brutalité de certains d’entre eux à se revendiquer comme tels, à user de l’intimidation pour faire prévaloir leurs conceptions, n’est sûrement pas le signe d’un renouveau démocratique. Dans cet ordre d’idées, il n’est quand même pas anodin de relever que le soutien politique des gilets jaunes provient majoritairement des vaincus récents du suffrage universel. Sans oublier celui d’un quarteron de généraux à la retraite

- sur la violence ordinaire des manifestations non seulement parisiennes mais aussi sur les barrages routiers (8 morts à ce jour), tournée non pas contre l’état et ses représentants mais, le plus souvent, contre de simples particuliers. Quelques rares opérations ciblant des symboles économiques (dépôts de carburant, zones commerciales, péages d’autoroute etc) ne font pas oublier l’impressionnant décalage entre les postures révolutionnaires affichées par certains gilets jaunes et l’inconséquence des actions quotidiennes. Inconséquence, également de la part d’un mouvement qu’on n’avait jusqu’à présent jamais entendu condamner les violences policières et un état d’exception permanent tant qu’il n’en était pas lui-même la victime.

En réalité, pas plus aujourd’hui qu’au début du mouvement, les gilets jaunes ne peuvent apparaître comme porteurs d’un projet de renouveau politique et social. Un projet, qu’au-delà des slogans et des formules toutes faites, ils ne semblent même pas revendiquer. Le réquisitoire antifiscal toujours au premier plan de la contestation - oubliant que l’impôt est un moyen crédible de redistribution des richesses - évite d’avoir à poser d’autres questions, d’autres remises en cause, autrement dérangeantes, comme par exemple celle-ci : si la dégradation des conditions de travail et la précarisation de l’emploi sont certes l’expression d’un capitalisme débridé, est-ce une raison pour se voiler la face devant la responsabilité d’une société de consommation dont on est soi-même un acteur parmi d’autres et dont les exigences ne sont pas sans conséquences sur le monde du travail ?

Dans un même ordre d’idées, il est consternant d’entendre des gilets jaunes opposer la fin du mois et la fin du monde, les préoccupations environnementales étant perçues comme incompatibles avec une condition salariale décente. Outre que le rapprochement ne résiste pas à l’analyse, c’est tenir pour quantité négligeable les dizaines de millions de personnes déjà exposées aux dérèglements climatiques un peu partout dans le monde ; en premier, des pauvres dans des pays pauvres. L’indifférence au monde, à la planète, à l’étranger est-elle compatible avec la solidarité affichée ? Une solidarité bornée par les frontières nationales ? Une sorte de préférence nationale ? Si tel est le cas, les gilets jaunes devraient dire clairement d’où ils viennent et leurs leaders d’où ils parlent…

La contestation des dernières semaines a ceci d’ambigu que, dans le cadre d’un régime politique et social injuste et brutal, elle est entre les mains d’une mouvance dont la « colère » est sélective, les analyses sommaires et les remèdes simplistes. Dans un régime même faiblement démocratique, le choix d’une politique est inséparable du choix de dirigeants qu'on a soi-même librement désignés. En réclamer le départ, sans s’interroger sur le reste, vise davantage à la prise de pouvoir qu'à un réel changement des choses.

 

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